CHAPITRE PREMIER
DAUBEMTOlf
Uaubenton (Louis-Jean-Marie) était né à MontbarJ, le 29 mai 1716. Il fit ses premières études au collège de Dijon. Dès qu'il se trouva en âge convenable, ses parents l'envoyèrent à Paris pour y étudier la théologie. Entraîné par un goût différent, il y étudia la médecine. En 1739, il se rendit à Reims, y prit ses degrés en 1741, et de là, revint dans sa ville natale sans autre ambition que d'y exercer son art.
Butlbii venait d'être nommé intendant du Jardin du Roi en 1739. On a vu quel vaste pian il s'était proposé : celui d'embrasser et de peindre la nature entière.
Mais dès qu'il voulut pénétrer la structure intérieure de rhonuue et des animaux, il sentit le besoin d'une science à laquelle il ne s'était point préparé, tie l'anatomie.
Buflbn était rhouiuic du moiuli; le moins propre à l'aire un anatomisle; il avait la vue courte; mais c'était aussi rbomme (hi monde le plus habile à se faire aider. 11 se souvint d'un de ses jeunes compatriotes, ([ui s'était distingué par des études sérieuses, et précisément on analomie. C'était Daubenton. 11 l'appela auprèsi de lui (1742), et le nomma (1745) gardedémonstrateur du Cabinet du Roi.
Buffon trouva en Daubenton ce qui lui manquait : une main et des yeux, et la main la plus adroite, les yeux les plus sûrs. Tout ce qu'il* y a d'anatomie, dans les quinze premiers volumes de Buffon, est de Daubenton; et dans ce travail si essentiel, mais si long, si fatigant, si minutieux, tout a été si bien vu, que presque tout ce qu'il avait vu a été retrouvé et trouvé exact par ses snccessenrs.
Le mérite propre de Daidjenton est d'avoir contribué, pins que tout autre avant Cuvier, à la rénovation dv l'anatomie conqjarée. Aristote avait jeté let^
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du Louvre, ce qui n'a pas empêché les deux vers de
Boileau :
Vous êtes, je Tavoue, ignorant médecin, Mais non pas habile architecte;
et cela parce que Boileau s'était brouillé avec Charles Perrault* à Toccasion de la fameuse querelle sur les anciens et les modernes.
Ce qui caractérise les Mémoires* de Perrault et de Duverney, c'est l'esprit d'exactitude et de précision, esprit qui n'avait point encore paru dans les études de ce genre et qui dès lors était celui de l'Académie, où, dit Perrault, « l'amour de la certitude prévaut sur toute autre chose ; » mais, du reste, nulle méthode, nul plan ; ce sont des anatomies individuelles^ et qui se succèdent selon qu'en décide le hasard des animaux qui périssent.
Les Mémoires de Perrault et de Duvernev sont le premier pas assuré qu'ait fait Tanatomie comparée moderne. Daubenton lui en fit faire un second. Non, à la vérité, qu'il ait mis plus de méthode dans h série de ses descriptions ; il suivait Buffon, et Buffou n'en avait pas. Buffon commence par les animaux qu'il connaît le mieux, et les seuls alors qu'il connaisse : le chevcd, Vâne^ le bœnf^ la chèvre^ etc.; il n'a eu
' l'errault (Charles), frère du précédent. Né à Paris en 1G28, mort en 1703. Membre de rAcadéniie Française en 1671. AiHeur du Parallèle des anciens et des modernes, des Contes de fées, etc., eic
- Mémoires pour serm à lliistoire naturelle des animaux.
premiers fondements de cette science dans l'antiquité; mais, dans les temps modernes, il a fallu tout recommencer, tout revoir; et, pour rattraper Aristote, il a fallu arriver jusqu'à Cuvier.
L'anatomie comparée moderne compte trois époques nettement marquées : celle de Perrault et Duverney, celle de Daubenton et celle de Cuvier.
Louis XIV avait établi à Versailles une ménagerie. En 1099, année même du renouvellement de l'Académie des sciences, il fut décidé que tous les animaux qui mourraient à Versailles seraient mis à la disposition des anatomistes de la Compagnie pour être disséqués et décrits. Ce travail revint à Perrault et à Duverney : à Perrault pour les descriptions, et à Duverney pour les dissections.
Duverney * était le plus grand anatomiste de son temps, du moins en France ; il avait mis Tanatomie à la mode, à ce que dit Fontenelle : c'est bien fort, mais que ne peut le talent ? et il paraît que, comme professeur, il en avait un admirable. Claude Perrault^ avait une capacité qui embrassait beaucoup de choses, et les plus diverses : profond anatomiste, savant médecin, architecte de génie ; on lui doit la colonnade
• Duverney (Joscph-GuicliarJ), iié à Fcurs, en Forez, en 164^, mort à Paris en 1730. Membre de rÀcadémie des sciences (1676), professeur au Jardin royal (1670).
^ Perraull [Claude], né à Paris eu 1613, mort en 1088. Nom nié membre de l'Académie des sciences en 1G06.
Daubentoii, rhomme qui a comparé le pkis de détails en anatomie, est, de tous les anatomistes, celui qui a le moins généralisé ; il ne s'est permis, dans toute sa vie, qu'une seule généralisation.
Après quinze années d'observations exactes, durant lesquelles il avait vu passer sous ses yeux près de deux c. nts quadrupèdes, qui tous avaient sept vertèbres au cou, il osa poser cette règle : « Les vertèbres « cervicales sont toujours au nombre de sept dans « les quadrupèdes. »
Mais î\ peine avait-il posé la règle, qu'une exception s'offii? ; l'ai lui parut avoir neuf vertèbres cervicales. Je ilis panit, car, en réalité, il n'en a que sept. John Bell, frère de l'illustre Charles Bell, l'auteur des belles découvertes faites en Angleterre sur les racines des norfs, a reconnu que les deux vertèbres de trop, comptées à tort dans ïa'i pour cervicales, ne sont que deux vortébres dorsales, dont les appendices costaux, très-réduits, restent quelquefois perdus dans les chairs. On regrelte que Daubenton soit mort avant d'avoi" été rassuré sur sa généralisation. Averti à temps, cela Teiit peut-être engagé à quelques autres, lontes aussi visibles, au reste, que celle-là, dans ses tlescriptions rapprochées. Camper disait, avec esprit, que Daube7iton ne savait pas de combien de découvertes il était l'antenr.
La grande histoire des quadrupèdes étant terminée, Buffon permit au libraire Panckoueke d'en faire une petite édition, d'où toute la partie anatomique fut retranchée. Cette exclusion blessa Daubenton. Il refusa son concours à Vhisioire des oiseaux ; et cette histoire y perdit son point d'appui le plus solide. Aussi, quelque bien écrite qu'elle soit dans toute son étendue, quelle que soit même la variété d'un style dû à trois auteurs différents, n'a-t-elle jamais pris dans la science le rang qu'y occupe, et ne cessera jamais d'y occuper, ï histoire des quadrupèdes : c'est que, en effet, elle ne donne que la superficie de l'être et n'en donne pas la structure.
Devenu maître de son temps, Daubenton multiplia ses propres travaux. En 1702, il lut un Mémoire à l'Académie sur des os et des dents remarquables par leur grandeur. C'est le titre du Mémoire. Tout le monde sait que les grands os trouvés dans la terre ont longtemps passé pour des os de géants. Daubenton lit voir que ces prétendus os de géants ne sont que des os de grands quadrupèdes : à* éléphants^ de rhinocéros^ (ï hippopotames^ etc. Il ne distinguait pas encore, il est vrai, ces espèces perdues d'avec les espèces vivantes; il ne distinguait pas encore ces espèces-là de celles qui en ont été plus tard séparées, comme le mastodonte^ comme le dinotherium^ etc. ;
IJ<8 DAllBENTON
il coumieiiçait; mais ce qui prouve à quel point allait, en ce genre, sa sagacité, c'est qu'il reconnut dans un os conservé au garde-meuble de la couronne comme une curiosité singulière, comme Vos de la jambe d*un géant ^ un radius de girafe, bien qu'il n'eût jamais vu de girafe. M. Cuvier appelle cela un tour de force en anatomie.
En 1764, il lut un autre Mémoire, et non moins important, sur la situatmi dic trou occipital dans ïhonime et les animaux. Personne n'avait remarqué encore que la cause principale qui détermioe l'attitude verticale de l'homme et horizontale des animaux tient à la situation du ti*ou occipital^ ou, ce qui revient au même, car l'une de ces choses se donne par l'autre, à la manière dont se fait l'articulation du tronc avec la tcte. Dans l'homme, le trou occipital est placé au milieu de la base du crâne ; il est placé tout à fait en arrière du crâne dans les quadrupèdes; il occupe une position moyenne entre ces deux-là dans l'orang-outang.
11 suit de là que l'homme seul peut se tenir debout, parce qu'il a seul alors la tête en équilibre sur le tronc; dans les quadrupèdes elle pencherait trop en avant; elle y pencherait trop encore dans l'orangoutang. L'homme seul est donc fait pour la station verticale ; le quadrupède est fait pour l'attitude horizontale, et l'orang-outang pour une attitude mi-partie de ces deux-là : il ne peut marcher sur ses deux pieds
qu'aidé d'un bâton ; et, dès qu'il veut marcher un peu yite ou courir, il retombe aussitôt sur quatre.
« On n'avait, dit M. Cuvier, que des idées vagues « sur les différences de l'homme et de Torang- « outang : quelques-uns regardaient celui-ci comme « un homme sauvage; d'autres allaient jusqu'à pré- « tendre que c'est l'homme qui a dégénéré, et que « sa nature est d'aller à quatre pattes. Daubenton « prouva, par une observation ingénieuse et décisive « sur l'articulation de la tête, que l'homme ne « pourrait marcher autrement que sur deux pieds, « ni l'orang-outang autrement que sur quatre ^ »
Je passe sur plusieurs Mémoires de Daubenton, d'un intérêt moins général ; je les indique, d'ailleurs, dans une note*; et je viens à ses expériences sur l'amélioration des laines de nos troupeaux.
« Jusqu'à présent, dit Daubenton, on n'a pu faire
« des draps fins qu'avec la laine achetée chez les Es-
. « pagnols ; mais cette nation, qui a déjà établi assez
« de manufactures pour employer toutes ses soies, ne
« manquera pas de garder toutes ses laines, dès que
* Éloge historique de Daubenton.
* Sur des espèces de chauves-souris qu'il avait découvertes en France; Sur une nouvelle musaraigne; Sur ranimai qui donne le musc ; Sur des organes singuliers de la voix de quelques oiseaux étrangers; Sur la structure et V accroissement du palmier, etc. Il y a plusieurs articles de lui dans la première et dans la seconde Encyclopédie Il y a encore de lui un Tableau méthodique des minéraux, etc. « Ce Tableau, dit Tauteur, a été exposé en manuscrit dès « l'année 1779, dans la salle du Collège royal, pendant mes leçons : « on en a tiré beaucoup de copies... »
IviO DAUBENTON
« ses fabriques de draps pourront les consommer en a entier : alors il ne se ferait plus de draps fins en «France, et nous serions obligés de les tirer de « TEspagne.
« MM. Trudaine, ayant prévu ce grand inconvé- (( nient pour le commerce, me firent Thonnéur de « .venir me consulter en 1766, afin de savoir s'il « serait possible d'améliorer les laines de France au « point de suppléer aux laines étrangères dans nos c( manufactures de draps fins. Les observations que « j'avais faites depuis longtemps sur les races mé- « tisses des animaux domestiques me firent penser « que, par un bon choix des béliers et des brebis « pour leurs alliances, on pourrait rendre les laines « plus fines ou plus longues. D'après cette considé- (( ration, MM, Trudaine me proposèrent de faire les (( expériences nécessaires pour cet objet. Je m'en « chargeai avec espérance de succès' »
Cet espoir ne fut pas trompé. Le succès fut obtenu. Par une suite d'expériences bien conduites, c'est-àdire par le soin constant d'unir ensemble, à chaque nouvelle génération, les deux individus, tant mâles que femelles, à laine plus longue, plus abondante, plus pure, et à taille plus haute, Daubenton parvint h accroître successivement, et très-notablement, la
* Instruction pour les bergers et les propriétaires de troupeaux, etc., p. 356 et suiv. (an X).
longueurr t' abondance, la pureté de» laines et la taille de Tanimal.
11 fit venir, pour ses expériences, les béliers de France qui ont la laine la plus longue, les béliers du Roussillon, et les unit à des brebis de la Bourgogne n laine de longueur ordinaire.
Or les premiers béliers avaient une laine longue de 6 pouces, et les premières brebis une laine longue de 3 pouces. Au bout de sept ou huit générations, on eut des béliers à laines longues de 22 pouces.
Les premiers béliers avaient une toison de 2 livres; on finit par avoir des toisons de 12 livres.
Tout animal, à Tétat sauvage, a deux sortes de poils : le poil laineux et le poil soyeux^. Le commerce appelle laine pure le poil laineux dégagé de tout poil soyeux*. Au bout de trois générations, la laine des premiers béliers se trouva pure de tout poil soyeux.
Enfin, pour ce qui concerne la taille de l'animal. On avait commencé avec ées béliers hauts de 20 pouces, et Ton finit par avoir des béliers hauts de 52 pouces.
De si utiles services rendus à la science, et pai* la science à la société même, avaient appelé sur
* Voyez, sur ces deux poils, mou livre intitulé : De VtMtinct et de linteUigence des animaux^ p. 165 et suiv. (troisième éditioii).
• (^n jarre. Jarre est, dans le commerce, le nom ànpoilsayena^.
192 DAUBEKTON
Daubenton l'attention sérieuse du Gouvernement. En 1778, une des chaires de médecine du Collège de France fut convertie, exprès pour lui, en une chaire d'histoire naturelle. En 1783, il fut nommé professeur à rÉcole vétérinaire d'Alfort; enfin, en 1793, et sous un gouvernement nouveau, le Jardin du Roi ayant été transformé en Muséum d'histoire naturelle, il y fut chargé de l'enseignement de la minéralogie.
Deux ans plus tard, en 1795, il fit quelques leçons à l'École normale. Ces leçons-ci nous ont été conservées. Tout y est exact, judicieux, solide ; rien n'y a de l'éclat ni de la portée. Daubenton professait comme il écrivait.
Dans ces leçons de Daubenton, Buffon est à peine cité; et, ce qui étonne, c'est qu'il y est critiqué. Il y est critiqué pour avoir appelé le lion le roi des animaux : « Le lion n'est pas le roi des animaux, » s'écrie Daubenton ; « il n'y a pas de roi dans la na- « ture* I »
D'accord, dans le sens ordinaire du mot roi; mais Taudra-t-il toujours:
Huer la métaphore et la métonymie ?
« L'éloquent auteur dont il s'agit, » continue Daubenton, « fait le chat infidèle, faux, pervers,
* Séances des écoles normales, i. I, p. 291. — On était en 1795 ; el ceci valut au professeur de bruyants applaudissements.
« voleur, souple et flatteur comme les fripons. Voilà « une grande opposition à la noblesse et à la magna- (( niroité du lion, et aussi de bons moyens pour faire
« briller les charmes du style* ! »
Quel mal à ceci? Et, pour le reste, qui donc pourrait s'y méprendre? Qui ne démêle aisément les nuances humaines que Buffon ajoute à ses peintures des animaux pour ranimer ou attacher son lecteur, et d'ailleurs quelle métaphore plus juste que celle qui appelle un chat un fripon ? Buffon parle un moment comme parlait Boileau :
J'appelle un chat un chat et Rollet un fripon.
Daubenton conserva jusqu'à la (in de sa vie l'habitude du travail et de la ponctualité à remplir ses devoirs.
« Un de ses collègues, » dit M. Cuvier,/< lui ayant « offert de le soulager dans son enseignement : Mon (( ami, lui répondit-il, j^ ne puis être mieux remplacé « que par vous ; lorsque Vâge me forcera à renoncer « à mes fonctions^ soyez certain que je vous en char- « gérai*. »
Il avait alors quatre-vingt-trois ans.
C'est vers ce temps qu'il fut nommé membre du
* Séènces des écolet normaleê, \. I, p. ^"^2.
* Éioge Mitorique de Daubenton,
Sénat. Ponctuel en tout, il voulut se rendre aux séances de ce Corps, malgré la rigueur du froid au moment où elles s'ouvraient, et fut frappé d'apoplexie à la première où il assista. Il mourut, le 31 décembre 1 799, âgé de quatre-vingt-quatre ans.
CHAPrTRE II
aUSNEAU DS MONTBSILLARD
Philibert Gueneau de Montbeillard naquit en 1720 à Semur en Auxois. Il y mourut le 28 novembre 1 785. BufTon et lui étaient donc pleinement contemporains ; leur amitié fut intime; il y avait entre eux affinité de talent, conformité de pensée, et cette nuance de supériorité dans Tun, et de facilité dans l'autre, qui fait les amitiés durables et comme les adhésions naturelles.
Un médecin de Dijon *, Jean Berryat, avait commencé en 1 752, sous le titre de Collection académique^ la publication d'un recueil destiné à rassembler, en les abrégeant, les travaux les plus importants des diverses Sociétés savantes. Berryat publia les deux premiers volumes de cette Collectiony et mourut en
On d*Aiixerre.
196 GUENEAU DE MONTBEILLARD
1754. Gueneau de Monibeillard lui succéda en 1755% et, dès le Discours mis en tête du troisième volume (le premier de la partie étrangère), on s'aperçut du changement de main.
Ce Discours fut très-remarque. A la suite de l'article Étendue de TEncyclopédie, article qui est de Gueneau de Montbeillard, je trouve ces mots :
« Cet article est de M. Gueneau, éditeur de la Col- « lection académique ^ ouvrage sur Timportance et (( Tutilité duquel il ne reste rien à ajouter après le « Discours plein de vues saines et d'idées profondes « que réditeur a mis à la tête des trois premiers vo- « lûmes qui viennent de paraître.
Je suppose que ces paroles sont de Diderot, d'abord parce que lui seul, ou à peu près^ avait le droit de les placer là, et ensuite parce que Diderot est très -pompeusement cité dans le Discours de Gue-
neau *.
* Les collaborateurs de Gueneau, dont je trouve les noms en tête du quatrième volume de la Collection, sont MM Larcher, le chevalier de Buffon, frère consanguin du grand Buffon ; Daubenton, subdélégué de Montbard. frère du collaborateur de Buffon; Nadault, correspondant de l'Académie royale des sciences ; Barberet, docteur en médecine de la Faculté de Montpellier ; Daubenton le jeune ; Savary, médecin de la Faculté de Paris.
* « Voyez, dit Gueneau, l'idée du phénomène central » (idée sans doute un peu obscure, même pour Gueneau qui la vante), « exposée a d'une manière aussi ingénieuse que philosophique dans l'ouvrage « profond, intitulé: Pensées sur l'interprétation de la nature, t (Collection académique, t. III, p. 24.)
(lUENEAU DE MONTBEILLAR I) 197
Gueneau préludait par ces deux excellents écrits, le Discours et l'Article, aux grands efforts qu'il devait s'imposer plus tard pour oser paraître à côté de Buffon, comme Buffon avait préludé lui-même à sa grandeur future par les deux belles Préfaces^ ajoutées, Tune à sa traduction de la Statique des végétaux de Haies, et l'autre à sa traduction du Traité des fluxions de Newton.
Le Discours de Gueneau, sorte de Préface d'une nouvelle espèce d'Encyclopédie^ est un tableau raisonné des principes de la philosophie moderne, appliqués aux sciences physiques. L'auteur y parle successivement de Bacon et de Descartes, de Galilée et de Newton, de Leibnitz, en termes très-élevés, très-nobles, mais un peu vagues ; il faudrait aujourd'hui, sur ces grands esprits, quelque chose de plus précis.
On assure que l'article sur Yétendue fut composé dans une seule nuit. J'ose croire, pour l'honneur même de l'article, qu'il n'en fut rien.
« Nous concevons , dit Gueneau , « Yétendue « abstraite ou l'espace comme un tout immense, c( inaltérable, inactif, qui ne peut ni augmenter, ni « diminuer, ni changer, et dont toutes les parties « sont supposées coexister à la fois dans une éternelle « immobilité ; au contraire, toutes les parties du « temps semblent s'anéantir et se reproduire sans « cesse : nous nous le représentons comme une
108 GUENEAll DE MONTBEIMARD
« chaîne infinie, dont il ne peut exister à la fois (( qu'un seul point indivisible, lequel se lie avec celui « qui n'est déjà plus et celui qui n'est pas encore. « Cependant, quoique les parties de V étendue absc< traite ou de l'espace soient supposées permaa nentes, on peut y concevoir de la succession, « lorsqu'elles sont parcourues par un corps en « mouvement; et, quoique les parties du temps « semblent fuir sans cesse et s'écouler sans interrup- « tion, l'espace parcouru par un corps, fixe, pour « ainsi dire, la trace du temps et donne une sorte de « consistance à cette abstraction légère et fugitive. « Le mouvement est donc le nœud qui lie les idées « si différentes du temps et de l'espace, comme il est « le seul moyen par lequel nous puissions acquérir « ces deux idées et le seul phénomène qui puisse (( donner quelque réalité à celle du temps. »
11 y a sûrement là, dans ce démêlement d'idées, quelque chose de fin, d'adroit, et comme le germe heureux d'un talent riche et facile.
Au Discours préliminaire de la Collection académique dont je viens de parler, Gueneau en ajouta, sous le simple titre à Avertissements , deux autres très-dignes de celui-ci, et mis en tête, Tun du quatrième et Tautre du cinquième volume. Celui de ce dernier volume est une Notice, pleine d'intérêt, sur Swammerdam, cet homme de génie qui, d'un côté, nous découvrait la merveille des métamor-
GUENE\U DE MONTBEILLARD 199
phoses des insectes, et, de Vautre, s'élevait jusqu'à la conception la plus nette de ce qui constitue les idées vraies dans nos sciences.
• « Dans les sciences naturelles, il n'y a de bons rai- (( sonnements que ceux qui sont appuyés sur des (( observations bien faites et qui conduisent à de nou- « velles observations, lesquelles confirment et éclair- « cissent les premières : il faut d'abord instruire les « sens par un nombre suffisant de faits bien vus ; la a raison doit ensuite réduire ces faits particuliers à a des résultats plus ou moins généraux, et en former « des idées qui seront vraies et complètes lorsqu'elles « pourront être réalisées par l'expérience; car je a n'appelle idées vraies et complètes que celles que a Ton peut réaliser ainsi ; et, dans ce sens, ce que « nous pouvons est la mesure de ce que nous sa- « vous »
Gueneau av^it un esprit très-vif, mais aussi trèsmobile. Il se lassa du monotone travail d'éditeur d'une Collection ; il céda la direction de la Collection académique à un autre (le médecin Paul) en 17'' 8, (it se trouva ainsi, un moment, libre de toute occupation obligée. Or, à ce moment même, de 1767 à 1770, Buffon terminait Y Histoire des qnadrupèdes et commençait celle des oiseaux. C'est alors qu'il se tourna vers Gueneau, qu'il savait lui être tendrement attaché, dont il goûtait tout : l'esprit^ le talent ^ le
m) GUENEAU DE MONTBEILLAHD
caractère et qui d'ailleurs tenait une grande place parmi ces hommes de lettres et d'esprit* que réunissaient alors Scmur , Dijon , Montbard , lieux que Buffon ne perdit jamais de vue, et d'où la louange semblait lui venir plus suave et plus intime :
Ille terraiTim mihi praeter omnes
Angulus ridet.
L'adjonction de Gueneau à Buffon pour l Histoire des oiseaux date, en réalité du premier volume de cette histoire, publié en 1770. Mais Buffon n'avertit point d abord le public; et le public, toujours charmé, continua d'admirer Buffon en lisant Gueneau.
Ce ne fut qu'au troisième volume , publié en 1775, [ue le voile fut enfin levé, et que Gueneau parut.
« J'en étais au seizième volume de mon ouvrage «sur l'histoire naturelle, dit Buffon, lorsqu'une « maladie grave et longue a interrompu, pendant « f '•es de deux ans, le cours de mes travaux. « Cette abréviation de ma vie, déjà fort avancée, « en produit une dans mes ouvrages. J'aurais pu a donner, dans les deux ans que j'ai perdus, deux
* Voyez, sur les hommes distingues, particulièrement sur les hommes distingués par l'esprit et par les lettres, de la Bourgogne, l'ouvrage, déjà cité, de M. Foisset : (^président de Brosses. — Histoire des lettres et des parlements au dix-huitième siècle (1842).
OLëNËAU de MOiNTBElLLAKD 201
« OU trois volumes de l'histoire des oiseaux, sans « renoncer pour cela au projet de l'histoire des « minéraux, dont je m'occupe depuis plusieurs an- « nées. Mais, me trouvant aujourd'hui dans la né- « cessité d'opter entre ces deux objets, j'ai préféré « le dernier comme m'étant plus familier, quoique « plus difficile, et comme étant plus analogue à mon « goût par les belles découvertes et les grandes vues « dont il est susceptible. Et, pour ne pas priver le « public de ce qu'il est en droit d'attendre au sujet « des oiseaux, j'ai engagé l'un de mes meilleurs « amis, M. Gueneau de Montbeillard, que je regarde « comme l'homme du monde dont la façon de voir, « de juger et d'écrire a plus de rapport avec la « mienne; je l'ai engagé, dis-je, à se charger de la « plus grande partie des oiseaux; je lui ai remis tous « mes papiers à ce sujet : nomenclature, extraits, « observations, correspondance; je ne me suis ré- « serve que quelques matières générales et un petit « nombre d'articles particuliers, déjà faits en entier « ou fort avancés. 11 a fait de ces matériaux informes « un prompt et bon usage, qui justifie bien le témoi- -y gnage que je viens de rendre à ses talents; car, « ayanl voulu se faire juger du pu îilic sans se faire « connaître, il a imprimé, sous mon nom , tous « les chapitres de sa composition depuis l'autruche « jusqu'à la caille, sans que le public ait paru s'aperce cevoir du changement de main ; et parmi lesn mor-
202 GUENEÂU DE MONTBEILLARD
(( ceaux de sa façon, il eu est, tel que cdui du paon^ (X qui ont été vivement applaudis et par le public et « par les juges les plus sévères*. » '
L'objet le plus constant des lettres de Buffon à Gùeneau est d'exciter le zèle de Gueneau, de lui demander sans cessé du travail, du travail, de nouvelles histoires d'oiseaux, de nouveaux matériaux l>our le grand ouvrage.
11 lui écrit, le 20 janvier 1 767 :
« J'aurais été enchanté de recevoir un beau coq « pour mes étrennes ; mais, en quelque temps qu'il i< vienne, il sera bien reçu ; »
Le 17 avril! 769 :
« Le dindon et les autres gallines doivent, comme « vous le savez, suivre votre beau et très-bon coq. « J'ai fait à peu près tous les oiseaux de proie, à « l'exception des faucons et des hiboux ; ce n'est donc « que sur ces deux genres d'oiseaux que je vous sup- « plie de me faire copier les observations et notices « que vous trouverez en parcourant les livres; »
Le 2 avril! 771:
« Depuis ma maladie, je n'ai encore pris la plume « que pour signer, et je trouve bien doux le premier « usage que j'en fais pour vous, mon très-cher V monsieur, qui tenez à mon cœur plus que per-
' OEuvre,s de Buffon, t. Vf, p. 1.
GUENEAU DE MONTBEILLARD 203
« sonne; j'ai reçu les cailles, mais je n*ai pu les « lire encore; on commence à imprimer les perdrix, « et, si je reçois les alouettes avant quinze jours, « elles pourront entrer dans le volume et peut-être « le terminer. Bonsoir, cher bon ami, je compte sur
« vous comme siir moi-même »
Le 1^' mai 1771 :
« Le second volume des oiseaux finit par la caille, « les pigeons, les ramiers et les tourterelles, et il « sera plus gros que le premier. Après les alouettes, « il faudrait travailler aux becfigues qui forment
«un genre assez considérable ; »
Le 10 juin 1771 :
« Notre impression avance, et il faudrait que « cela (l'histoire des perdrix et des cailles) ne tarde (c pas plus de quinze jours, si cela est possible, « sinon je ralentirai le mouvement des presses.... » Le 13 juin lU7o, il lui annonce Y Avertissement que Ton vient de lire :
« Nous sommes tous deux sous presse, et Ton doit « vous envoyer aujourd'hui ou demain vos pre- « mières feuilles d'épreuves. Je voudrais bien ni'oc- « cupcr du discours, ou plutôt de Tavant-propos que « je dois mettre en tête de votre volume; mais ce « pays-ci est trop peuplé pour pouvoir disposer de « sou temps, et je prévois même que je ne pourrai (( faire qu'une partie des choses que j'avais pro- « jetées »
204 GUENEAU DE MONTBEILLARD
Le 26 juillet suivant, il lui envoie cet Avertissement :
« Lisez, mon cher ami, le petit Avertissement que «je dois mettre à la tête du volume des oiseaux, « que Ton imprime actuellement ; je souhaite que « vous soyez content, et je vous le communique pour « y ajouter, changer ou retrancher ce qui pourrait « vous convenir ou ne vous pas convenir »
EnRn, le 4 août 1777, et dans un moment de gaieté, car il vient de recevoir un assez hon nombre d'histoires ou d'articles, il lui écrit ;
« Cher bon ami, dont je me fais honneur d*être « en même temps le bon voisin, j'ai lu les ortolans « avec plus de plaisir que je ne les aurais mangés, a Cependant je les ai envoyés tout de suite à la « broche de l'imprimerie royale, et, si les bruants « et les bouvreuils sont déjà un peu avancés, vous « aurez du temps pour les autres, car ceux de ma « composition qui suivent immédiatement le bou- « vreuil feront cent pages d'impression, en y com- (( prenant les cotingas qui sont de la vôtre, et qui « nie paraissent entièrement achevés... »
Ce que Buffon attendait surtout de Gueneau, c'était d'abord du travail, et puis des louanges. Ses lettres ne roulent donc guère que sur ces deux points.
11 lui écrit le 11 septembre 1778 :
« Mon très-cher bon ami, je suis pénétré de recon-
GUËNEAU DE MONTUEILLÂKD t205
« naissance de tout ce que vous avez la bonté de « faire pour moi. Vos premiers vers étaient d'un « cœur sublime, et les derniers sont d'un esprit « charmant. Je ne crois pas que vous ayez jamais « gâté personne, et vous ne voudriez pas commen- « cer par votre meilleur ami; je reçois donc vos « éloges sans m'en enorgueillir; je les reçois comme « les sentiments précieux de votre estime, qui fait « la partie la plus essentielle de mon bonheur »
Je ne connais pas les vers charmants. Quant aux vers sublimes^ ce pourrait bien être ceux où Gueneau appelle le jour qui vit naître Buffon la huitième époque de la nature * .
Buffon lui écrit le 7 janvier 1780 :
« Vous trouvez donc, mon très-cher ami, que je
« n*ai pas mal pétri ma terre végétale ; ce que
« vous me dites me fait le plus grand plaisir, et je et vous remercie mille fois de Tattention avec lace quelle vous avez la bonté de me lire »
J'ai dit, ou plutôt c'est Buffon lui-même qui nous l'a dit, que, lorsqu'il se fit remplacer par Gueneau, le public ne s'aperçut pas du changement. Comment
jour heureux qui vis naître Buifoii !
Tu bcras à jamais, chez la race future, Pour les amis du vrai, du beau, de la raison, Une époque de la nature.
206 GUENfiAU DE MONTBEILLARD
expliquer cela ? Comment ! un écrivain se substitue ù un autre, et à quel autre I à l'un des plus goûtés, des plus admirés, à l'un de ceux qui tiennent le plus complètement captive Tattention publique, et il ne se trouve personne qui s'en aperçoive !
En examinant la chose de près, on voit combien Gueneau mit d'arl, de tact, de prudence habile, de défiance de soi bien raisonnée, de confiance en soi bien entendue, pour masquer la rupture et prévenir ou sauver toute dissonnance.
Remarquons d'abord quel est le moment où il prend la plume. C'est le moment où Buffon, lassé des monotones descriptions de cette interminable famille des oiseaux de proie, ne donne plus à son style que le mouvement nécessaire pour se soutenir , et n'aspire plus qu'à retrouver ailleurs, c'est-à-dire dans Yhistoire des minéraux et les époques de la nature^ le champ des « belles découvertes et des grandes vues^»
Builou vient d'écrire l'histoire du chat-huanlj de la chouette^ deVd chevêche^ etc. ; Gueneau continue par l'histoire de V autruche^ du touyoUy du casoai\ du dronte^ etc. L'histoire de ces oiseaux vulgaires ne pouvait prêtera de grands effets de style. Celle de T^mtruche aurait pu sans doute comporter un ton plus élevé, et cependant Gueneau ne se le permet pas ; il
* Voyez, ci-devant, p. 201.
QUENEAU DE M0NTBE1M.ARD '207
n'était pas encore sûr de lui-même, il n'avait pas assez préparé ses forces.
Remarquons ensuite avec quel soin Gueneau s'est imprégné de toutes les idées de Buffon, de toutes ses doctrines, de tous ses préjugés même.
Buffon veut qu'il y ait des es{)èces isolées^ séparées, sans espèces voisines, comme V éléphant, comme le lion; c'est une erreur, mais enfin cVsl ce que veut Buffon, et Gueneau nous dit de Tautruche : « Qu'elle (( est, dans les oiseaux, comme Téléphant dans les « quadrupèdes, une espèce entièrement isolée et dis- « tinguée de toutes les autres espèces. »
Buffon rappelle à tout moment ses molécules organiques, et Gueneau nous dit, à propos du dronte : u Que cet oiseau est composé d'une matière brute, « inactive, où les molécules vivantes ont été trop « épargnées. »
Buffon ne laisse passer aucune occasion de lâcher quelque mot contre les méthodes, et Gueneau les définit spirituellement, dans l'histoire du coq : c( Des « espèces de filets scientifiques, dont, malgré toutes « nos précautions , il s'échappe toujours quelques « êtres. »
Gueneau va plus loin. Il nous dit du coq : a Un bon « coq est celui qui a du feu dans les yeux, de la fierté « dans la démarche, de la liberté dans ses mouve- « ments, et toutes les proportions qui annoncent la M force; » et Gueneau tout seul s'arrêterait là. Gue-
'208 GUENEAU DE MONTBEILLAUn
neau, qui veut qu'on le prenne pour Buffon, ajoute : « Un coq ainsi fait n'imprimerait pas la terreur à c( un lion, comme on Ta dit et écrit tant de fois, mais « il inspirerait de Tamour à un grand nombre de « poules. »
Enfin, après quelques autres histoires encore, telles que celles du dindon, de la pintadej du coq de bruyère, etc. , Gueneau arrive au paon ; et c'est alors que, pour la première fois, il ose prendre l'essor, et donner à son style tout ce qu'il peut avoir d'éclat.
« Si l'empire appartenait à la beauté et non à la « force, le paon serait, sans contredit, le roi des oi- « seaux; il n'en est point sur qui la nature ait versé « ses trésors avec plus de profusion : la taille grande, « le port imposant, la démarche fière, la figure noble, « les proportions du corps élégantes et sveltes, tout ce (( qui annonce un être de distinction lui a été donné : « une aigrette mobile et légère, peinte des plus riches (( couleurs, orne sa tête et l'élève sans la charger ; (( son incomparable plumage semble réunir tout ce « qui flatte nos yeux dans le coloris tendre et frais (( des plus belles fleurs, tout ce qui les éblouit dans « les reflets pétillants des pierreries, tout ce qui les « étonne dans l'éclat majestueux de l'arc-en-ciel. « Non-seulement la nature a réuni sur le plumage du « paon toutes les couleurs du ciel et de la terre pour « en faire le chef-d*œuvre de sa magnificence, elle les « a encore mêlées, assorties, nuancées, fondues de
GUENEAU DE MONTBEILLARD 209
« son inimitable pinceau, et en a fait un tableau unice que, où elles tirent de leurs mélanges avec des c< nuances plus sombres, et de leurs oppositions entre « elles, un nouveau lustre et des effets de lumière si c( sublimes, que notre art ne peut ni les imiter ni les « décrire. »
Après le portrait du paon^ car c'est ainsi que BufTon appelait ces parties brillantes de ses descriptions : « Chaque espèce, dit-il, doit avoir son por- « trait ^ ; » après le portrait du paon, ce qui a été le plus admiré dans Gueneau, ce sont les pages où il peint le chant du rossignol; ce sont aussi celles où il peint le vol de V hirondelle.
Je ne citerai de ces ^belles pages que quelques phrases, et je choisis celles où Ton peut croire que l'écrivain s'est imposé le plus de difficultés à vaincre :
(c II n'est point d*homme bien organisé à qui ce « nom (le nom du rossignol) ne rappelle quelqu'une « de ces belles nuits de printemps où, le ciel étant « serein, l'air calme, toute la nature en silence, et, « pour ainsi dire, attentive, il a écouté avec ravisce sèment le ramage de ce chantre des forêts Le
« rossignol charme toujouis et ne se répète jamais, « du moins jamais servilement; s'il redit quelque « passage, ce passage est animé d'un accent nouveau, « embelli par de nouveaux agréments; il réussit dans
* Œuvres de Buffon, t. IV, p. 10.
210 GUENEAU DE MONTBEILLARD
a tous les genres; il rend toutes les exjpressions; il « saisit tous les caractères, et, de plus, il sait en « augmenter l'effet par les contrastes. Ce coryphée (' du printemps se prépare t-il à chanter Thymne de « la nature, il commence par un prélude timide, par « des tons faibles, presque indécis, comme s'il vou- « lait essayer son instrument et intéresser ceux qui « récoutent; mais ensuite, prenant de l'assurance, « il s'anime par degrés, il s'échauffe, et bientôt il « déploie dans leur plénitude toutes les ressources de son incomparable organe : coups de gosier « éclatants, batteries vives et légères, fusées de chant « où la netteté est égale à la volubilité, murmure in- « térieur et sourd, qui n'est point appréciable à « loreille, mais très-propre à augmenter l'éclat des « tons appréciables i roulades précipitées, brillantes u et rapides, articulées avec force, et même avec une « dureté de bon goût; accents plaintifs cadencés « avec mollesse; sons filés sans art, mais enflés aver « Ame; sons enchanteurs et pénétrants »
Venons à Yhirondelle :
« Tantôt elle rase légèrement la surface de la (( torre et des eaux, pour saisir ceux (les insectes) « que la pluie ou la fraîcheur y rassemble; tantôt (( elle échappe elle-même à Timpéluosilé de l'oiseau « de proie par la flexibilité preste de ses mouve- (( ments; toujours maîtresse de son vol dans sa plus <( grande vitesse, elle en change à tout instant la
GUENEAU DE MONTBEILLARD 211
c( direction; elle semble décrire au milieu des airs (( un dédale mobile et fugitif, dont les routes se a croisent, s'entrelacent, se fuient, se rapproclient, « se heurtent, se roulent, montent, descendent, se « perdent et reparaissent pour se croiser, se re- « brouiller encore en mille manières, et dont le « plan, trop compliqué pour être représenté aux yeux (( par Tart du dessin, peut à peine être indiqué à (f l'imagination par le pinceau de la parole. »
Je sais que de très-bons juges reprochent à ces brillants tableaux quelque peu de recherche et d'affectation. Mais aussi que de beautés, et de beautés différentes de celles de Buffon!
Voici comment, dans un projet d'article que je trouve dans nos manuscrits, Bexon, devenu par la communauté de travail le juge le plus compétent, annonce le quatrième volume de YHistoire des oiseaux^ œuvre de Montbeillard pour la plus grande partie :
« Cette suite, longtemps attendue et vivement « désirée du magnifique ouvrage de M. de Buffon, « n'est pas moins digne que le reste de son illustre « auteur. Ce nouveau volume de l'histoire des oi- « seaux contient celle de tous ces petits oiseaux qui a vivent de graines, classe dans laquelle, tant pour « la facilité de l'éducation que pour la docilité, la « douce famiUarité et les talents du chant, nous « avons choisi ces hôtes agréables de nos demeures,
212 GUENEAU DE MONTBEILLARD
« ces petits animaux, et pour ainsi dire ces petits i< amis qui égayent nos foyers et y transportent au « milieu des hivers les concerts du printemps, qui « nous rendent en empressements, en chants de « reconnaissance et de gaieté, les petits soins que « nous prenons d'adoucir leur esclavage : le charce donneret, la linotte, le tarin, le bouvreuil, etc., c< composent cette aimable famille »
« Les articles, reprend Bexon, que M. Gueneau « de Montbeillard a donnés à ce volume sont dignes (( d*être mis à côté de ceux de M. de Bufl'on, et cet a éloge est au-dessus de tout autre. M. de Montbeillard « écrit avec goût, avec grâce; sa touche est ingé- « nieuse, élégante ; il sait sentir et peindre ; on lira « avec le plus grand plaisir les articles du chardonce neret, de la linotte, du pinson, du bouvreuil : dans « celui-ci, les mœurs douces, Tagréable familiarité, a le naturel docile, affectionné, même sensible, de « cet aimable oiseau , sont parfaitement représen-
(i tés C'est avec le même agrément que RI. de
« Montbeillard peint les mœurs du tarin »
Pour justifier ces éloges, Bexon cite deux morceaux de Montbeillard, tirés l'un de Thistoire du bouvreuil, et l'autre de celle du tarin. Après avoir parlé du bouvreuil dans son état sauvage et de son chant, Montbeillard continue :
f( Tel est le chant du bouvreuil de la nature, c'est- « à-diro du bouvreuil sauvage abandonné à lui-même,
GUËNEAU DE MONTBËILLARD 215
« et n'ayant eu d'autre modèle que ses père et mère, « aussi sauvages que lui; mais, lorsque l'homme « daigne se charger de son éducation, lorsqu'il veut « bien lui donner des leçons de goût, lui faire ence tendre avec méthode des sons plus beaux, plus « moelleux, mieux filés, l'oiseau docile, soit mâle, « soit femelle, non-seulement les imite avec justesse, « mais quelquefois les perfectionne et surpasse son a maître, sans oublier son ramage naturel. Il ap- « prend aussi à parler sans beaucoup de peine et à r< donner à ses petites phrases un accent pénétrant, « une expression intéressante qui ferait presque a soupçonner en lui une âme sensible, et qui peut a bien nous tromper dans, le disciple, puisqu'elle
«nous trompe si souvent dans l'instituteur »
Montbeillard peint ainsi les mœurs du tarin : « Le tarin apprend à faire aller la galère comme a le chardonneret; il n'a pas moins de docilité que a lui, et, quoique moins agissant, il est plus vif à « certains égards et vif par gaieté : toujours éveillé « le premier dans la volière, il est aussi le premier à « gazouiller et à mettre les autres en train; mais^ « comme il ne cherche point à nuire, il est sans dé* « tiance et donne dans tous les pièges, gluaux, tréc( buchets, filets, etc.; on l'apprivoise plus facilece ment qu'aucun autre oiseau pris dans l'âge adulte; c( il ne faut pour cela que lui présenter habituellece ment dans la main une nourriture mieux choisie
2i; GUENEAU DE MONTBEILLARD
« que celle qu'il a à sa disposition, et bientôt il sera. a aussi apprivoisé que le serin le plus familier : on c( peut même Taccoutumer à venir se poser sur la « main au bruit d'une sonnette; il ne s'agit que de « la faire sonner dans les commencements chaque « fois qu'on lui donne à manger; car ^a mécanique « subtile de l'association des perceptions a aussi lieu
« chez les animaux »
Cet art délicat de parler, avec distinction, des I)etiles choses, cet art exquis de relever de petits détails par des traits de plus de portée : a L'âme a sensible du bouvreuil qui peut bien tromper dans u le disciple, puisqu'elle trompe si souvent dans
(( l'instituteur » — cette mécanique subtile de
« Fassociation des^perceptions qui a aussi lieu chez (( le tarin; » tout cela rappelle et permet presque de riter le mot fameux de Buffon, qu'il est des cas « où <( l'art do dire de petites choses devient peul-être « phis Jiffirile que l'art dVn dire rie orandes. n
Au fond, quoique [)arvenu à imiter, jusqu'à un rerlain poinl, le style de Buffon, Gueneau n'en avait pas moins des goûts de travail et même de style Irùs-dilïï'ienls des goûts les plus décidés de ce grand homme. Gueneau excelle à peindre les détails, et se sentait porlé vers les études fines et délicates. Buffon u'approelia jamais d'un détail; il lui fallait de grands objets et de grands cn^i^nihies.
GUENEAU DE MONTBEIl.LARD 215
« L'examen des petits objets, disait-il, ne permet rien au génie. »
Et Gueneau disait que :
« Le plus petit animal était un grand problème^ résoudre. »
Il quitta vers 1779, c est-à-dire avec le sixième volume de VHistoire des oiseaux^ Tétude des oiseaux pour celle des insectes^ ces petits animaux qui sont, en effet, de si grands problèmes. Il consentit même à se charger plus tard de l'article Insectologie^ pour l* Encyclopédie méthodique; mais une maladie grave lui permit à peine de rassembler des matériaux qu'il ne put mettre en œuvre. Il n'y a de lui dans VEncijclopédie méthodique que le nïot Insecte^
* Il est un écrit de Gueneau, très-différent de tous les autres, el sur lequel je crois devoir ra'arrêler un moment. Je veux parler du Mémoire* où il rend compte de Vinoculation qu'il vient de pratiquer lui-même sur son propre fils. Ce fut le 7 mai 1760 qu'il fit cctlc opération avec la main tremblante (f un père'*. Elle fut suivie d'un succès complet. Les avantages de Vinoculation étaient encore trèscontestés. Le chevalier de Cbastellux, le premier Français qui se soit fait inoculer, avait paru faire, ou, pour mieux en parler, avait fait un acte d'un vrai courage ***. Mais ici il ne s'agissait plus seulc-
* Mémoire sur VinoculeUion [Mémoires de V Académie de Dijon^ 1761.) *' Expressions de Gueneau.
'** Le chevalier de (ihastellux avait à peine vingt et un ans lorsqu'il se fit inoculer. Dans la réponse à son discours de réception à l'Académie française, Burfon lui rappelle ainsi ce trait de sa vie : « Je fus le premier « témoin de votre heureux succès : avec quelle salisfaction je vous vis ar- « river de la campagne, portant les impressions qui ne me parurent que « des stigmates de votre courage. Souvenez-vous de cet instant ! L'hilarité « peinte sur votre visage en couleurs plus vives que celles du mal, vou? * me dilcs ; Je sus sauvé, et mon exemp'c en >auvera bien itaulres, »
^216 GlËNEAl DE MOISÏBËILLARD
On voit, par la lettre suivante, adressée à madame de Montbeillard, avec quel charme il s'occupait de ce nouveau travail.
■ « Voilà encore, mon cher mouton, mon départ « retardé : j'espère qu'il ne le sera pas au delà de « samedi, mais je ne vois guère de moyen de partir <( avant ce jour-là ; les insectes sortent de dessous « terre à la lettre; car dans le moment où je croyais « avoir fini, M. Daubenton m'a mené dans un mate gasin souterrain où il me tenait en réserve 1,300 « ou 1,400 de ces petites hôtes qu'il a fallu, qu'il « faudra éplucher ; or, je ne puis quitter ce pays-ci « sans avoir tout vu ce qui est à voir. Plains-moi, (( mon enfant, car je ne me sens point du tout à
ment de sol, il s'agissait de son fils. On sent de quelle inquiétude cruelle dut être saisi le cœur de Gueneau. « J'atteste, s'écrie-t-il, que (( je ne me suis déterminé à inoculer mon fils que parce que ce parti (( m'a paru moins téméraire que celui de le laisser exposé à tous les «( dangers de la petite vérole naturelle. Le sort de cet enfant est dans <( mes mains, me disais-je à moi-même ; j'en dois disposer, non sc- « Ion mon goût ou ma faiblesse, mais selon son intérêt et l'équité, « et selon une équité d'un ordre bien supérieur, puisque les devoirs « n'en sont jamais remplis entre un père et son fils que lorsqu*ils se
« sont fait l'un à l'autre tout le bien qu'ils pouvaient se faire
« Plusieurs m'ont retenu le bras, et m'ont dit: Qu'allez-vous faire? a En inoculant votre fils, vous vous chargez de l'événement!... Ce u raisoimemcnt d'une politique froide et inhumaine m'a toujours a déchiré le cœur sans jamais influer sur ma résolution. Je sentais
a trop que toutes les inspirations de la prudence s'unissaient aux
« cris de l'amour paternel pour me porter à examiner les faits, a pe- « ser les probabilités, et à suivre courageusement le parti qui me '. paraîtrait le meilleur pour l'enfant, dût-il être le plus pénible pour le porc. »
GUENEAU DE MOiNTBElLLARD 2i7
« mon aise dans ce pays-ci,, quoi que j'y aie plus de « ce qu'on nomme agrément que je ne pouvais en c< espérer, et j'ai autant d'empressement d'arriver « ta toi que tu en as de me voir arriver. Madame « de Mallet sera du voyage; sa malle, comme tu le ^ sais, est partie avec la mienne.
« J'embrasse mon frère bien tendrement et vÔuc( drais faire fondre dans cet ea.brassement son in- « commode pituite. J'embrasse aussi sœurs, nece veux et nièces, grands et petits, et nos amis et « tous ceux qui se souviennent de moi.
« Ecris-moi toujours en réponse à celle-ci; ne me « parle que des santés, sans nommer personne : si « je suis parti, elle deviendra ce qu'elle pourra; si je « suis encore ici, j'aurai de tes nouvelles, et cela « m'est nécessaire.
« Tu peux vendre 2 ou 300 de blé au prix « courant : tu ferais tout cela mieux que moi si « lu voulais. On te fait mille compliments, amitiés. (( Je te serre contre mon cœur, mon pauvre mou- « ton; mes moments les plus doux ici sont ceux « où on me dit du bien de toi, et on m'en dit beau- « coup. »
Gueneau avait une âme douce et aimante. 11 eut des amis. Il conserva jusqu'à la fm de sa vie l'habitude singulière de com^jj^encer presque toutes ses journées par un madrigal ou une chanson. Ce fonds
218 GUENEAU DE MONTDEILLARD
de gaieté naturelle étaiL un premier bonheur. Il en eut un plus grand : une compagne dévouée, instruite, savante même, et au point de posséder plusieurs langues, Taida, à ce qu'on assure, jusque dans ses travaux les plus arides, et, très-probablement, beaucoup mieux encore dans quelques unes de ces pages délicates et fines, auxquelles restera attachée la meilleure part de sa renommée.
220 BEXON
doute, aider aussi un peu. Dans la lettre V, il lui dit :
« Vous travaillez tant et si bien, mon très-cher « abbé, -que je dois par tous les moyens vous en a marquer ma reconnaissance; je vous prie donc « d'accepter six cents livres que Lucas vous portera « dans douze ou quinze jours, et vous m'en enverrez <( un reçu motivé comme les précédents pour votre « travail sur l'histoire naturelle jusqu'au 1*' juillet c( prochain; je serais charmé que cette petite aug- « mentation pût vous faire jouir plus longtemps de « la présence de votre chère maman et de votre trèsa aimable sœur. »
Avec un jeune homme naïf et inexpérimenté, la vanité de Buffon se met à l'aise :
« Vous ne me marquez pas si le préambule des
«perroquets vous a fait plaisir* Je crois que
c( vous serez content des corrections que j'ai faites
« sur le bec-en-ciseaux* Toutes les personnes
« qui ont entendu lire la belle ode de M. Le Brun « s'accordent à l'admirer^ »
C'est, bien entendu, l'ode que Le Brun a faite pour lui.
François de Neufchâteau, dans une lettre à Scipion Bexon, frère de notre abbé, lui dit :
* Lettre VI.
- LetlreX!V.
'' Lettre III.
BEXOPf 221
« Vous avez raison de vous plaindre du silence « vraiment étonnant que gardent tous les nouveaux « éditeurs de V Histoire naturelle de Buffon sur la « part qui devait revenir dans le succès de cet ou- « vrage à la mémoire de votre digne frère. 11 n'est « pas permis d'ignorer Taveu que Buffon lui-même « a fait de la coopération de Tabbé Bexon aux trois « derniers volumes de VHistoire des oiseaux^ dans « l'Avertissement placé à la tête du septième volume « in-4**, publié en 1780; mais cet Avertissement, « tardif et restreint, ne donne qu'une faible idée « des travaux, des recherches et du talent dont votre « frère a fait le sacrifice à l'histoire de la nature; a ce sacrifice avait commencé, à ma connaissance, «dès 1777*. »
Dès 1777, dit François de Neufchâteau, et rien n'est plus vrai, lia première lettre de Buffon à l'abbé Bexon est du 27 juillet 1777; et elle commence ainsi :
(( Je suis très-satisfait, monsieur, et même plus <( que content, car on ne peut se plaindre que du « trop de travail qu'a dû vous coûter la composition « des articles que vous m'avez envoyés »
Je vais plus loin. Je trouve, dans les lettres de Buffon, des traces de la collaboration de Bexon dès
* Voyez Ijb Corner vateur ou Recueil de morceaux ittédits, etc. (an VIII, p. vil).
«K PEXON
le temps de Tarticle sur les fauv^les^ lequel appartient au cinquième volume; et je trouve dans nos manuscrils des fragments non-seulement des fauvettes^ mais des bec-figues^ des rouges-ijorgeSj des gorgeS'bleueSj des bergeronnettes ^ des lavandières^ du traquet^ du tarier, du pouillot^ du troglodyte^ qui tous appartiennent à ce même cinquième volume; j'y en trouve même des gobe-mouches^ des moucherolles, des tyrans^ qui appartiennent au quatrième.
Ce n'est donc pas seulement aux trois derniers volumes de VHistoire des oiseaux que Bexon a pris part, comme le dit Y Avertissement de Buffon; il a pris part aux six derniers volumes, aux deux tiers de cette Histoire^ à six volumes sur neuf.
Il a pris part à VHistoire des minéraux; et nos manuscrits le prouvent. On aurait pu, d'ailleurs, le conclure des seules lettres de Buffon.
« Je reçois, dit Buffon, les quatre cahiers du fer^ « et je remercie mon très-cher abbé des courtes re- (( marques qu'il a cru devoir y joindre, et que je « n'ai pas encore eu le temps d'examiner, mais que
a je crois bonnes comme tout ce qui vient de lui
« Je suis persuadé que vos recherches sur les belles « pierres les rendront encore plus brillantes ^ »
Une fois associé à Buffon, Bexon n'eut plus de
* Lettre XX.
DEXON 225
temps à lui. Le peu d'écrits qu'il a laissés sont tous d'une date antérieure à celte adjonction : une Oraison funèbre (VAnne Charlotte de Lorraine^ abbesse de Remiremont, 1773 ; un Catéchisme d'agriculture ou Bibliothèque des gens de la campagne, 1773; un Système de ta fe7titisationf\n\h\\é aussi en 1773; une Histoire de Lorraine^ publiée en 1777. 11 avait, de plus, enirepris une Histoire nalurelte de la Lorraine^ dont quelques fragments ont été recueillis et publiés dans le tome II du Conservateur de Tan VIII par François de Neufcliâteau ; etc.
De ces écrits, Buffon en a cité deux : le Système de la fertilisation et VHistoire naturelle de la Lorraine. 11 dit à propos du premier :
« Il vient de paraître un petit ouvrage rempli de « grandes vues, de M. l'abbé Scipion Bexon, qui a a pour titre Système de la fertilisation *. 11 propose
* Mais le Système de la fertilisation est-il de l'abbf; Bexon ? J'en ni quelque temps douté, et par deux raisons : d'abord parce que Scipion est le prénom de son frère (la lettre de François de Neufchâteau, que je viens de citer, est adressée : Au citoyen Bexon, ex^ président du tribunal criminel de la Seine, 12 fructidor an Vil), el n'était pas le sien ; et, en second lieu, parce que j'ai sous les yeux une édition du Système, publiée en l'an V, et qui porte sur le titre : par le citoyen Bexon.
Malgré ces deux raisons, le Système de la fertilisation est sârcment de l'abbé Bexon. D'une part, la Biographie universelle nous apprend qu'il avait mis, sur son premier ouvrage, le nom de Scipion Bexon. D'autre part, Buffon, qui ne pouvait pas ne pas être au fait, lui attribue le Système \u8qu'k deux reprises différentes : la première dans les termes que nous venons de voir, et la seconde dans les termes suivants : « Ceci est extrait du Système de la fertilisation ,
224 BEXON
« mes miroirs comme un moyen facile pour réduire « en chaux loutes les matières calcaires; mais il leur « attribue plus de puissance qu'ils n'en ont réelle- « ment, et ce n'est qu'en les multipliant qu'on pour-
a par M. l'abbc Bexon, ouvrage que j'ai dôjh cité comme otTrant dans « sa brièveté les vues les plus étendues cl '.es plus profondes [OEua vres de Buffon, t. X, p. 108). » Enfin dans deux essais de dédicace que je trouve dans nos manuscrits, l'un à Buffon, l'autre au prince Charles de Lorraine, notre abbé s'en déclare formellement Tau^ teur.
Il dit à Buffon (juillet 1772):
« Monsieur,
« Vous m'avez honoré de votre affection, vous m'avez immortalisé « de votre suffrage, vous avez pour moi une bonté de père; une « chose reste à faire, c'est de rendre digne de vous votre ouvrage, « et vous seul encore le pouvez. Ce faible essai, ce livre simple, a champêtre, «;e catéchisme d'agriculture que vous avez daigne « protéger, peut devenir un objet cher à la patrie, important à l'E- « tat, glorieux à la nalion et consolant pour l'humanité. Permettez « que je vous expose un projet qui développe ces idées : et vous qui, « avec le peu d'hommes qui vous ressemblent, faites la gloire d'un « siècle et l'honneur d'une nation, soutenez des desseins conçus a sous vos auspices, favorisez des vues inspirées par votre génie... »
Ces vues inspirées par le génie de Buffon ne peuvent guère se rapporter qu'au Système de la fertilisalion. La dédicace au prince Charles de Lorraine lève, d'ailleurs, jusqu'au dernier doute.
« Monseigneur,
« Daignez accepter l'hommage de ces deux ouvrages que j'ai « l'honneur d'offrir à Votre Altesse Royale. L'un contient peut-être « une découverte dans Vidée de faire servir le feu de la lumière à la « calcinalion des corps bruts relativement à la fertilisation unia verselle; l'autre, simple, champêtre, sans autre prétention que « d'être utile, est destiné à l'instructicm, à l'encouragement, à la < consolation du peuple cultivateur, la partie du peuple la plus im- « portante et la plus respectable, et à lui donner cette portion de
BEXON 225
«c rait en obtenir les grands effets qu'il s'en pro- « met *. »
Et, a propos du second, il appelle Bexon : « un de nos plus habiles naturalistes, » comme il appelait tout à rheure Gueneau de Montbeillard : « un des meilleurs écrivains de ce siècle ; » dans les deux cas, c'était justice.
Le Catéchisme d* agriculture de l'abbé Bexon est un petit livre de morale, pour le moins autant que d'agriculture. C'est un dialogue entre un père et son fils, mais où par un renversement très-judicieux, c'est l'enfant qui fait la question et le père qui fait la réponse.
Il n'a paru de son Histoire de Lorraine que le pre-
a sentiments et de lumières propre à ses travaux, utile à ses mœurs (( nécessaire à son bonheur ; tous deux sont également dévoués au a bien public et médités par l'amour de l'humanité. Par les droits a du génie, l'offrande du premier vous était <iue : à des titres non a moins sublimes, celle du second vous est consacrée. Cher Prince, (( idole des cœurs Lorrains, vous cpie, dans leur attendrissement, si a souvent ils nomment leur père, vous verrez avec bonté ce qu*in- « spire l'amour de la patrie. »
Comment donc expliquer maintenant l'édition de l'an V et les mots par le citoyen Bexm^ C'est tout simplement que Scipion Bexon, frère de l'abbé, aura cru utile de reproduire sous son propre nom, en Tan V, le Système de la fertilisation, et qu'il n'aura pas cru pouvoir le faire sans en adapter le titre et le ton aux circonstances : «r Depuis plusieurs années je l'avais proposé ; mais le moment de le « voir réussir n'était pas encore venu : alors un système d'oppression a avait le plus grand succès ; un système d'agriculture ne pouvait en « espérer... » (P. 6).
* Œuvres complètes de Buffan, t. IX, p. 247.
2'26 BEXON
raier volume. Ce volume est dédié à la reine Marie- Antoinette, princesse alors si heureuse et bientôt si infortunée. On croit que c'est à cette dédicace qu'il dut le titre de chanoine, et puis de grand-chantre de la Sainte-Chapelle.
En comparant ces divers écrits avec ce quQ Bexon a produit plus tard sous l'inspiration de Buffon, on voit combien son esprit avait alors besoin de se développer, de s'étendre, combien ses vues se sont plus tard agrandies, et tout ce que peut avoir d'influence, sur une nature heureuse et de soi-même fertile, le contact immédiat du génie.
Malgré sa petite mine, sa petite taille, sa petite bosse, à force de mérite, Bexon était devenu un personnage, un personnage avec qui Ton comptait, un personnage à qui Ton faisait sa cour. J'en ai pour preuve les lettres de deux hommes qui avaient alors une ambition énorme, l'un de remplacer Buffon, comme intendant du Jardin du Roi, Tautre de le continuer comme écrivain et comme naturaliste : le comte de la Billarderie d'Angeviller et Lacépède.
Le comte de la Billarderie écrit à Bexon, le 18 mars 1782 :
« Je vais aujourd'hui, mon cher abbé, dîner chez « M. de Buffon; je me suis chargé de vous faire dire « qu'il dîne chez lui, et je vous offre d'être votre fiaf( ère. Je désire infiniment que vous acceptiez ma
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« proposition; j'y gagnerai quelques moments que « je passerai de plus avec vous, et vous savez que « j'en connais le prix. Je vous embrasse, mon cher « abbé, de tout mon cœur. »
A cette complaisance, à cette amabilité, Bexon répondait de son mieux, et il est curieux de voir comment il s'égare dans le style épistolaire :
« Eussé-je le choix d'être porté sur le char de la ^ gloire, je préférerais de monter dans celui de Ta- « mitié : Il faut arriver au bonheur, et ici je le trouve « en route. A deux heures donc j'attendrai d'être « conduit par Thonneur chez le génie. »
Lacépcda se rend aussi le plus aimable qu'il peut pour Bexon. Il lui écrit le 2 février 1783 :
« En attendant. Monsieur, que mon retour à Paris « me mette à même de jouir d'une manière plus parce ticulière de votre conversation et de votre amitié, « permettez-moi de chercher à me dédommager de a mon absence de la capitale en me renouvelant
« dans votre souvenir Mes désirs à ce sujet me
(( sont inspirés par les sentiments les plus forts, et « particulièrement par le plaisir et le profit que je « retire chaque jour avec le public de vos lumières et « de tous vos grands talents. ...»
Voici des compliments plus désintéressés. Je les tire d'une lettre du chevalier deBuffon.
« Vous voyez souvent notre grand philoso-
(c phe, » dit le chevalier deBuffon à Bexon; « il est
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« en même temps excellent frère et bon ami ; je l'ai « tant de fois éprouvé, que je lui dois cet hommage « pour ma satisfaction et pour l'honneur de la phi- « losophie : tandis que vous causez tous les jours « avec lui. je l'attends et je suis jaloux de vous, mon
« cher abbé, car je le suis même de mes amis
« Ma jalousie à votre égard^n'est qu'un regret de ne « pouvoir partager qu'intuitivement les moments H agréables que vous employez si bien avec et pour « notre grand philosophe. Dites-lui mille tendresses « de ma part ainsi qu à son cher fils. J'habite un lieu « solitaire où les plaisirs sont rares, la société cir- « conscrite et le corps privé de toute occasion de « mouvement ; mais mon âme est et sera toujours ac- « tive, lorsqu'il s'en présentera de vous prouver, mon « cher abbé, tous les sentiments de tendre attachece ment que vous m'avez inspirés »
Bexon mourut le 15 février 1784, à peine âgé de trente-six ans.