XVIII INTRODUCTION
en 1740. Elle se compléta, en 1759, par sa réunion à une Société littéraire qui s'était formée chez le président Rufey.
A quelque temps de là, Le Blanc, introduit près du duc de Kingston, reçoit à Londres une lettre où Buffon lui dit* :
« Ne soyez pas surpris, mon cher ami, si je ne c( vous ai pas écrit en anglais; je crains tout ce qui « fait perdre du temps, et je n'aime guère ce qui « mortifie Tamour-propre. Vous parlez cette langue « à merveille, et je n'ai garde de vous en faire com- « pliment en la parlant mal ; j'aime mieux vous « dire la vérité que de vous la faire sentir en vous « ennuyant d'un jargon qui n'aurait d'autre mérite « que de vous convaincre de votre supériorité et qui c< m'ôterait, auprès de vous, celui de la recoimaîire.
« Nous sommes tous charmés devons savoir à
« Londres, et je vous souhaite en mon particulier « bien des plaisirs dans cette grande ville; je crains « fort, ou, pour tout dire, je ne puis espérer pouvoir « vous y aller voir; le pauvre Macdonnel a eu un c( second accès de goutte..., enfin, je regarde cette « partie de voyage comme désespérée, dont je suis
« très-fâché Je vais demain faire une boîte où
« il y a des insectes dans do Tesprit-de-vin, la
« Métromanie imprimée, etc J'ai été à la pre-
* Paris, 4 mars 1757.
DE BUFFON. xix
« mière représentation d'une pièce qui a très-bien « pris, c'est Maximien, tragédie de M. de la Chaus- « sée*; je crois qu'elle ne mérite pas absolument « toutes les claques qu'on lui a prodiguées, cepen- « dant il faut avouer qu'elle est bien conduite et
c( que les caractères sont beaux et bien soutenus
« S'il venait quelque espérance pour notre voyage,
« vous en serez d'abord instruit De Brosses loge
« avec moi et vous fait ses compliments. »
«Je suis charmé, lui dit-il dans la lettre suivante*, « des descriptions que vous me faites. Sûr de votre a jugement, j'ai un grand plaisir à juger d'après « vous. Vous faites un assez long séjour en Angle- « terre pour vous mettre au fart de toute la nation. « Je vous engage à prendre là le canevas de quel- « que ouvrage. Vous avez le coup d'œil bon, et « j'imagine que le bon et le mauvais, le conve- « nable et le ridicule de ce pays, ne sont pas diffi-
c< ciles à saisir' Je sais combien je mérite les re-
c< proches que vous me faites ; il ne s'en faut guère « que je ne sois aussi paresseux que Kickman * : « c'est une partie de pipe ou de chasse qui lui ôte le
* La Chaussée (Pierre-Claude Nivelle de), né à Paris en 1692 , mort en 1754. Auteur de VÉpitre à Clio, du Préjugé à la mode, de V École des mères, etc., etc.
* Montbard, 26 septembre 1737.
' L'abbé Le Blanc dut à ce conseil le seul de ses livres qui ait réussi : les Ixttres d'un Français sur les Anglais. ^ Attaché à la maison du duc de Kingston.
x% INTRODUCTION.
« temps d'écrire, et c'est une plantation ou une déa molition qui font ici la même chose... »
A la suite de ceci viennent de longs détails sur une commission donnée par Milord Duc. 11 s'agit de l'envoi de vins de Bourgogne; le zèle et l'importance sont pris en grand sérieux. A la vérité, dans la même page, Buffon demande un exemplaire d'Horace ; mais, après Horace, il vante les chansons de l'abbé Le Blanc, qnil chante, dit-il.
Au mois de février 1738, le désir d'aller en Angleterre se fait encore sentir : « Vous êtes donc à Londres, « mon cher ami, pour jusqu'à Pâques? que je soua haiterais pouvoir vous y aller joindre, mais je com- « mence à désespérer de notre voyage. M. Macdon- « nel m'écrit que ses forces reviennent si lentement, a qu'il se retire dans son ermitage pour se tranquil-
« User cela n'annonce guère un voyage prochain,
« et j'en serai fâché par le plaisir seul que je me pro- « mettais de vous voir et mes amis. J'ai prié Du- « fay^ d'écrire à M. le duc de Richement, et il m'a « assuré qu'il le ferait, et il a en effet écrit de « Versailles : ainsi, je n'ai pu voir la lettre, mais je « suis persuadé qu'il a parlé de vous comme vous « pouvez le souhaiter
* Dufay (Charles François de Cisternay), né à Paris en 1698, suivit d'abord la carrière militaire, puis celle des sciences. Il a été l'administrateur le plus habile qu'ait eu le jardin royal avant Buffon, et fut l'un des membres les plus distingués de l'Académie des sciences. Ses travaux sur l'électricité sont restés célèbres. Mort le 16 juillet 1739.
DE BUFFON. xxi
« Vous auriez grand tort de quitter, si vous vous « trouvez bien; et vous ne pouvez manquer de vous « trouver bien, si vous avez appris à aimer la chasse
a et les courses Je soupire pour la tranquillité
« de la campagne. Paris est un enfer, et je ne l'ai « jamais vu si plein et si fourré. Je suis fâché de n'a- « voir pas de goût pour les beaux embarras : à tout « moment il s'en trouve qui ne finissent pas. J'ai- « merais mieux passer mon temps à faire couler de « Teau ou planter des houblons, que de le perdre « ici en courses inutiles, et à faire encore plus inu- « tilement sa cour. Je compte mettre à profit vos « avis : nous planterons des houblons, nous ferons « de la bière ; et si nous ne pouvons pas la faire « bonne, nous nous vengerons sur du bon vin. »
Vers la fin de cette année, nous ne trouvons encore que le gai compagnon de lord Kingston et de Tabbé Le filanc. « Je compte dans peu, dit-il, aller a faire un tour à Dijon; bien des gens me demande- « ront de vos nouvelles, je vous supplie de m'en « donner souvent; il n'y en a point dans ce pays; « tout y est sur le même ton qu'il y a deux ans, nous « parlons souvent de vous, nous buvons quelquefois a à votre santé à la fontaine Sainte-Barbe. Le vieux « avare que votre bon appétit pensa faire mourir est « crevé cet hiver sans avoir voulu faire de testa- « ment. J'ai pensé que 'Voltaire réussirait fort mal
Mil INTRODUCTION.
« à commenter Newton, et je ne «rois pas que le «public appelle du jugement de M. Moivre*. Je « voudrais bien, mon cher, que vous fussiez ici, (( nous avons un endroit charmant pour planter des « houblons. »
Voltaire se trouve placé ici entre le vieux avare et le houblon; il est moins irrévérencieusement traité dans une lettre adressée au président Bouhier* : « Il K paraît une nouvelle épître de Voltaire, y dit Buf- « fon, sur la philosophie de Newton, dédiée à ma- « dame du Châtelet; c'est assurément un très-beau « morceau de poésie, mais qui déplaît en quelques « endroits par des traits outrés contre Rousseau. »
En 1739, Buffon passa, dans FÀcadémie, de la classe de mécanique à celle de botanique, et du rang d'adjoint à celui d'associé.
Cette même année, Dufay, intendant du Jardin du Roi) mourut. « U fit son testament, dit Fontenelle, « dont c'était presque une partie qu'une lettre qu'il « écrivit à M. de Maurêpas pour lui indiquer celui « qu'il croyait le plus propre à lui succéder dans « l'intendance du Jardin royal. Il le prenait dans l'A* (( cadémie des sciences, à laquelle il souhaitait que « cette place fut toujours unie ; et le choix de M. de
* Moivre (Abraham), ne en 1667, à Vitri, en Champagne : ami el commentateur de Newton. Mort en 1754.
* Parisj 23 décembre 1736.
DE BUFFON. xwii
« Buffon, qu'il proposait, était si bon, que le roi n'en « a pas voulu faire d'autre ^ »
Fontenelle raconte ici avec toute l'aisance d'un historien. Buffon écrivait de Montbard à un confrère de Dufay*, avec l'ardeur contenue d'un candidat : « J'allais, mon cher ami, répondre à votre ce première lettre, quand j'ai reçu la seconde. Je « savais déjà la mort du pauvre Dufay, qui m'a- « vait véritablement affligé. Nous perdons beauce coup à l'Académie 11 a fait des choses éton-
« nantes pour le Jardin du Roi, et je vous avoue c< qu'il l'a mis sur un si bon pied, qu'il y aurait grand ce plaisir à lui succéder dans cette place, mais je m'icc magine qu'elle sera bien convoitée. Quand j'aurais <c plus de raison d'y prétendre qu'un autre, je me ce donnerais bien garde de la demander. Je connais ce assez M. de Maurepas ' et j'en suis assez connu pour ce qu'il me la donne sans sollicitations de ma part. Je ce prierai mes amis de parler pour moi, de dire hautece ment que je conviens à cette place : c'est tout ce ce que j'ai de raisonnable à faire quant à présent. A « l'égard de ce que vous me dites que M. de Maurepas ce est déterminé à conserver le Jardin du Roi dans ce l'Académie, je n'ai pas de peine à le croire; mais, ce quand même il n'aurait pas pris en guignon Mau-
* Éloge de Dufay, 1739.
* Montbard, 23 juillet 1739.
^ Alors ministre de la maison du roi.