‹ Des Manuscrits de Buffon avec des facsimile de Buffon et de ses collaborateursChapitre 17 sur 46 · I.XXXIX · texte numérisé non relu

I.XXXIX

« savante Compagnie; M. Euler' est, à ce qiTon me « (lit, aveugle et bien âgé, mais c’est encore le plus « grand géomètre de l’Europe; j’estime aussi beau- « coup M. Pallas*, M. Mayer* et plusieurs autres « membres de cette Académie: faites-leur une visite « pour le leur témoigner. » Et dans la lettre suivante * : « Vous ne me parlez pas du Cabinet d’his- « toire naturelle de l’Académie de Pétersbourg ;

« vous me feriez plaisir de m’en donner un aperçu;

« je sais que mademoiselle Clairon a envoyé d’assez « beaux madrépores, et, si je savais ce qui manque « dans ce Cabinet, je me ferais un devoir de l’offrir « à Sa Majesté Impériale. »

Pendant la durée de ce voyage, les lettres de Buffon laissent entrevoir des préoccupations qui’ se rapportent à la carrière de son fds : « L’on m’écrit « que les promotions de votre régiment ne sont pas « encore faites; à mon retour je verrai souvent le « Maréchal et je tâcherai d’entretenir sa bonne vo- « lonté pour vous. »

L’instruction du jeune BulTon avait d’abord été

' Euler (Léonard), le jilus fécond des géomètres et l’un des plus illustres, né à Bâle le t5 avril 1707, appelé à Pétersbourg en 1733, mort en 1783.

* Pallas (Pierre-Simon), célèbre voyageur et grand naturaliste, né à Berlin en 1741, appelé à Pétersbourg en 1769, mort à Berlin en 1811. •

' Mayer (Frédéric-Christophe), Académicien de Pétersbourg.

* Septembre 1782.

' INTfiOnrCTÎON.

dirigée vers les sciences physiques. Les intrigues au moyen desquelles M. d’Angeviller s’était assuré la survivance de l’intendance du Jardin du roi lui ayant été dévoilées, il avait obtenu que "son père le confiât au vieux maréchal de Biron, et était entré au service à dix-sq)t ans.

Une dernière lettre, adressée à Saint-Pétersbourg vers la fin de 1782, trace au voyageur l’itinéraire de son retour : « 11 est très-possible, » ajoute le prévoyant et affectueux mentor, « que je sois à Paris « dans le mois de janvier : dans ce cas vous seriez « obligé d’y arriver vous-même et de reprendre « tout de suite votre service; au lieu qu’en arri- « vaut à Montbard au 1" février, vous êtes sûr de « m’y trouver, et vous resterez avec moi jusqu’au « 15 ou au 20. »

Février était presque écoulé,- lorsque enfin BulTon put écrire à Bexou ‘

« Mon fils vient d’arriver;.... l'Irapéralrice et le « Grand-Duc l’ont très-bien traité, et nous aurons de « beaux minéraux dont on achève actuellement la

« collection J’avoue' que l’inquiétude sur son

« retour m’avait ôté le sommeil et la force de

« penser. »

Ce fils, unique objet d’une tendresse à laquelle le grand âge donnait plus d’expansion, n’avait pu con-

* 2i février 1785.

DE BUFFON. xa

naiti'e, dans son enfance, aucune des salutaires riffueurs qui servent d’apprentissage à la vie. La jeunesse était arrivée, ne trouvant en lui que coudant abandon, que légèreté, unis au culte lilial le plus fervent.

L’admiration dont sou père était l’objet avait créé, autour du jeune homme, un monde idéal. Il y développa sa générosité de sentiments, sa droiture; mais en vivant dans une atmosphère factice il perdit cette sage réserve, qui est la sauvegarde de l’avenir et à laquelle rien ne supplée. A une société égoïste et insoucieuse de sa candeur, de son inexpérience, il se livra sans défense. Ce fut sa seule erreur; il la paya de son bonheur et de sa vie.

Persévérant dans ses vues et cherchant des biais qui pussent préparer l’opinion publique en sa faveur, M. d’Angeviller écrivait au poète Delille ; « M. de « Buffon m’a enlevé mon cabinet, je n’y ai pas de « regret, et vous savez que je n’avais fait des sacri- « fices' considérables que dans ce seul objet. »

A Buffon lui-même il avait adressé une lettre ainsi

conçue* : « Qui vous parle d’argent? Doit il

« être question de cela entre nous? Vous prendrez, comme je vous l’ai dit, et le temps et les moyens « que vous voudrez. Tout m’est égal, le temps et la

* tri décemBre 1779.

X' Il

INTRODUCTION

« somme; vous ne pourrez pas augmenter, mais vous « pourrez diminuer tant que vous voudrez. J’attends « vos ordres, et aussitôt je ferai porter au Cabinet « tout le mien. >''agissez donc avec moi que comme « ami; vous désirez ce cabinet pour l’enfant que vous « avez créé et mis au monde, je me trouve trop « heureux d’avoir une goutte de lait à lui offrir. U Encore une fois, j’attends vos ordi es, et c’est par « délicatesse et soumission que je ne les préviens « pas »

Deux ans plus tard, l’abbé Bexon, dont la conduite en cela n’est point justifiable, écrivait ‘ à celui en qui

il voyait 1e futur intendant : « M. le marquis

« ne doute pas de la suite et de l’intérêt que j’ai mis « à seconder ses vues auprès de notre grand ami. J’ai « lieu de penser qu’enfin il les adopte entièrement « pour le fond ; nous en dirons davantage en cau- « sant ; que cet agréable moment me tarde! »

Bexon se Battait : une lettre, adressée de Montbard par Bullbn à son fils*, à l'occasion d’une visite du roi de Suède, en donne la preuve. La lettre est dictée à un secrétaire, mais au bas se trouve un post-scriptum autographe, dont les caractères trahissent une vive émotion : « C’est en effet à M. de « BreteuiP à donner des ordres au Jardin Royal, et

' 14 Kvrier 1782.

- .Monlbard, 14 juin 1784.

'* M. (le rtrctcuil, .nlors ministre de la maisoiixlu Roi.

Di.,;::,™’'

DE BUFFO^V

« 11011 à M. d’Angeviller, qui n’y osl rien tant que « j’y serai. »

A ces intrigues intestines, se joignaient de sinistres appréhensions. Buffon écrit à un receveur général des fermes, ' mécontent du système d’économie alors en vigueur : « On est actuellement dans un mo- « ment de grande effervescence qui annonce une « crise, et bien des gens assurent que l’on verra dans « peu de grands changements dans le ministère des « finances. Ce serait pourtant un grand malheur « pour l’État, si M. Necker quittait. »

^ Ces signes précurseurs d’une violente commotion, et peut-être aussi son grand âge firent désirer à Buffon de fixer l’avenir de son fils. 11 le maria n’ayant encore que vingt ans*. Tout, dans cette union, avec une personne belle, noble et riche, semblait espérance et bonheur.

Se fiant aux jours heureux qui s’ouvraient devant ces jeunes existences, l'énergique vieillard revint à ses travaux avec cette hâte que donnent des douleurs contenues ; les ravages de la maladie dont il souffrait se faisaient chaque jour plus cruellement sentir. Le premier volume de YHistoire des minéraux avait paru en 1783; d’année en année les volumes se succédaient. Là, se trouvaient encore des jouis-

* ÜI. Hébert: 15 mai 1781.

* Iæ 4 janvier 1784.

xi;iv

i.N niom CTioN.

>aiiccs, fl Butfun, à cette dernière époque de sa grande vie, se plaisait à dire : « J’ai passé cinquante « ans à mon bureau. »

11 en avait quatre-vingts. Une douleur aussi imprévue que profonde l’atteignit alors dans ce qu’il avait de plus cher, et lui dicta pour son fils, contraint à une séparation, les instructions les plus dignes, les plus touchantes que puisse inspirer un esprit ferme et juste, uni à un cœur hautement moral. D’abord, il se prive d’appeler près de lui et de serrer sur son cœur le jeune homme abreuvé de chagrins, et liti impose de s’éloigner, de voyager. Quelques mois

plus tard, il lui écrit : « Venez, mon (ils; ne

« venez pas seul... Je ne serai pas tranquille si vous « n’êtes pas accompagné de quelqpie personne rai- « sonnable... Je vous attends pour le 7, c’est le jour « de ma naissance ; ce sera celui de mon bonheur si « je vous embrasse en bonne santé de corps et de « tête, car vous avez besoin de rétablir tous deux...»

Ce fut le dernier anniversaire de sa naissance que vit Buffon. Au mois de décembre, il fit son testament. Le mal allait s’aggravant, et avec le mal grandissaient les sincères inquiétudes de la France et de TEurope. C’était un juste tribut de reconnaissance. L’expression en parvint jusqu’au vieillard. 11 se souvint alors douloureusement des plans deM. d’Angeviller, et fit un dernier effort pour re.ssaisir cette survivance tant

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ilésiréc pour son (ils. La romluile dr celui-ci lui parfaite. Rien de ce inonde pouvait-il le loucher près de son père mourant ?

Les dernières lignes queRulîon dicta furent adressées à madame Xecker. La parole lui manquait déjà depuis plusieurs jours, lorsque parut tout à coup le ))ère Ignace, tardivement aveiti de cette dernière maladie; il accourait de Montbard.

Au son de sa voix, Buffon sc ranima, la parole lui revint, il fit réunir tous ceux qui l’entouraient; puis, s’adressant à son vieil ami, il régla devant eux les comptes de conscience de toute sa vie, et ajouta qu’il voulait qu’après que toutes les cérémonies du culte auraient été scrupuleusement remplies, sa dépouille fût confiée au père Ignace, à qui il demandait de la reconduire à. Montbard, et de la faire placer, sans pompe, entre celles de son père et de sa femme.

Buffon mourut au Jardin du Roi, le 14 avril 1788.

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