CHAPITRE PREMIER
DE BEXOM CORRIGÉ PAR BOrPON
Des manuscrils de Biilîon que possède le Muséum on peut former à peu près sept volumes : deux appartiennent à VHistoire des minéraux, quatre A Y Histoire des oiseaux, un aux Epoques de la nature.
Les quatre volumes sur les oiseaux répondent aux tomes VI, VII, VIII et IX de l’édition in-4“ de l’Imprimerie royale, et comprennent, d’une manière plus ou moins incomplète, les histoires de la Fauvette, de
4 DE BEXÜN
ï Oiseau-mouche^ du Colibri, des Perroquets^ des Pics, des Martins-Pêcheurs', etc., — des Oiseaux d'eau : la cigogne, la grue, les hérons, la bécasse,
Y ibis, les courlis, les pluviers, le pélican, le cormoran, le flammaiit, le cygne, Voie, les canards, les sarcelles, les pétrels, les pingouins^, etc.
Presque toiitcela est de la main deBexon, du moins comme première rédaction; car les rédactions, ou plutôt les copies, se succèdent, et, avec les copies de Bexon, les corrections de Buffon.
En général, voici comment on procède. Bexon fait une première rédaction et l’envoie à Buffon. Buffon corrige et renvoie à Bexon . Bexon recopie, Buffon recorrige; et cela se renouvelle ainsi jusqu’à trois, quatre et cinq fois de suite.
Tout ce procédé de travail se voit ici parfaitement; mais on pouvait déjà s’en faire une idée par les lettres de Buffon à l’abbé Bexon, lettres qui ont été publiées
‘ Ajoutez les gohe-moiiclies, les moiicherolles, les tyrans, le becfigue, le rouge-gdrge, les bergeronnettes, le traquet, le pouiUot ou \e chantre, \e troglodyte, le jabiru, la demoiselle dels’nmidie, le cariama, \c secrétaire, les crabiers,\cs butors, bihoreau, \esavacou, la spatule, la bécassine.
- Ajoutez les barges, les chevaliers, les combatlants, les maubiches, le bécasseau, la guignette, ValOfiette de mer, \ccincle, le vanneau, l’échasse, le coure-vile, le tourne-pierre, le merle (t eau, \a grive d'eau, le canut, le râle de terre ou de genêt, le râle d'eau, le caurale, lu poule d'eau, le jacana, la morelle, les phalaropes, les grèbes, les plongeoiu, les hirondelles de mer, oiseau du Tropique ou pailleen-queue, le labbe, la frégate, Yanhinga, le bec-en-ciseaux, le noddi. Vavocetle, le cravemt, Veider, la bernache, Yalbatros, le macareux.
CORRIGÉ PAR BlIFFON
d’abord par François de Neufchâtcau dans le Conservateur de l’an VIII *, et que j’ai reproduites dans mon Histoire des travaux et des idées de Buffon *.
Je lis, dans la huitième de ces lettres ; « Envoyezmoi vos Oiseaux-mouches et Colibris, j’aurai le temps de les recevoir et d’y travailler avant mon départ* ; » Dans la septième : « Lorsque j’aurai revu cet article (celui des Martins-pêcheurs) , je vous en enverrai la copie corrigée, à laquelle vous retrancherez, ajouterez ou changerez ce que vous croirez nécessaire ; » Dans la douzième : « Voilà le Cormoran que je vous renvoie avec les premières corrections, car j’en ai fait de plus grandes sur la seconde copie ; mais en tout il est bien et n’a pas laissé de vous coûter beaucoup de temps pour les recherches; »
Et, dans la treizième ; « Vous trouverez, dans ce paquet, votre article du Paille-e^i-queue avec assez peu de corrections ; c’est un de ceux que vous ave/, le mieux écrits , et je m’aperçois de plus en plus que cliaque jour vous vous perfectionnez et que la belle imagination ne vous abandonne guère. »
^ L’imagination, la belle imagination, un certain feu d’imagination du moins, était, en effet, la qualité dominante de l’abbé Bexon. Il avait plus d’imagination que de goût. Il avait ce que donne l’imagination : le
‘ 1^ Conservateur, ou Recueil de morceaux inédits d'histoire, de politique, de littérature et de philosophie, t. 1", p. 101 el suiv.
* Paris, 1850 (fécondé édition).
'• En général, les lettres de Burfon sont écrites de Monlbard.
DE BEXON
travail facile, l’expression brillante mais vague, ot n'avait pas ce que le goût seul donne : le travail diflicile et l’expression juste. « Toutes les fois, lui écrit Buffon, que l’on traite un sujet dans un point de vue général, il faut tâcher d’être court et précis » Court et précis, c’est ce que Bexon ne savait pas être ; et l’on verra tout à l’heure, par plus d’un exemple curieux, comment Biifl’on le lui enseigne.
Au reste, rien n’est plus touchant que l’abandon confiant avec lequel ces deux hommes se livrent réciproquement leurs pensées.
Je vous envoie, écrit Buffon à Bexon le travail que j’ai fait snr cotte famille si noml rcuse d’oiseaux (les perroquets);... ce travail mêlait peur pour vous aussi bien que pour moi;... je travaille au préambule, qui sera court et qui ne contiendra que les qualités particulières et les rapports qui distinguent ces oiseaux de tous les autres, et qui leur donnent, par la faculté d’imiler la parole^ quelque relation avec cette faculté de l’homme. S’il vous vient quelque.s idées sur la nature en général de ces oiseaux, vous me ferez [ilaisir de me les communiquer...
Ce préambule des perroquets, ou plutôt ce coup d’œil profond jeté sur la faculté de la parole, est un des morceaux les plus éloquents de Buffon ; cependant Bexon ne lui en dit rien. Aussi Buffon lui écritil bientôt, avec un certain dépit : « Vous ne me mar-
' l.cllre XIV.
• Lcllrc IIF.
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CORRIGÉ PAU BÜFFON
quez pas si le préambule des perroquets vous a fait plaisir; il me semble que la métaphysique de la parole y est assez bien jasée » Cette métaphysique dépassait un peu la portée de l’abbé Bexon,
Buffon convient ailleurs , avec bonhomie, de l’ennui que lui cause le détail intini de l’Iiistoire des oiseaux :
Je vous assure, mon cheraljbé, que, quoique je n'aie pas à beaucoup près, comme vous, la "l ande fatigue de ce travail, il me pèse néanmoins Ijeaueouj», et que je désire autant f|ue vous d’en être quille et de ne plus travailler sur des plumes*.
Il écrit enfin à l’abbé Bexon, et rien ne peint mieux son amour vrai pour le travail et le besoin qu’il s’en était fait ;
Soigncz-donc votre santé; ce n'est point le travail paisible qui l’altère; du moins je vois par mou expérience que la tranquillité du cabinet me fjit autant de bien que le mouvement du tourbillon de Paris me fait de mal s.
François de Neufchàleau, dans une lettre à Scipion Bexon, frère de notre abbé, lui dit :
Vous avez raison de vous plaindre du silence vraiment étonnant que gardent tous les nouveaux éditeurs de Tflistoire naturelle de Buffon sur la part qui devait revenir
* Lettre VI.
* Lettre XII.
^ Lettre XV.
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DE BEXON
dans le succès de cet ouvrage à la mémoire de votre digne frère. Il n’est pas permis d’ignorer l’aveu que Buffon lui-même a fait de la coopération de l’abbé Bexou aux trois derniers volumes de VHistoire des oiseaux, dans l’Avertissement placé à la tête du septième volume in-4“, publié en 1780; mais cet Avertissement, tardif et restreint, ne donne qu’une faible idée des travaux, des recherches et du talent dont votre frère a fait le sacrifice à l’histoire de la nature ; ce sacrifice avait commencé, à ma connaissance, dès 1777
Dès 1777, dit François de Neufehâtean, et rien n’est plus vrai. La première lettre de Buffon à l'abbé Bexon est du 27 juillet 1777, et elle commence ainsi :
Je suis très-satisfait, monsieur, et même plus que content, car on ne peut se plaindre que du trop de travail qu’a dii vous coûter la composition des articles que vous m’avez envoyés; il y a, en général, trop d’érudition, et vous ne voulez pas qu’en comparant ces articles avec ceux qui sout imprimés, on voie qu’on a redoublé de science mythologique et d’érudition assez inutiles à l’histoire naturelle. J’cii retrancherai donc beaucoup, et j’aurai l'honneur de vous envoyer dans peu le premier cahier corrigé de ma main; cela vous servira d’exemple pour ceux de la suite; mais je vous le répète, monsieur, je suis parfaitement satisfait, et vous pouvez continuer, attaquer la famille des hérons et suivre ensuite la classe de tous les autres oiseaux de marais.
* Voyez le Conservateur, ou I\ecueil de morceaux inédits, etc. (an VIII, p. vil).
CORRIGÉ PAR Bl'FFON
Vous en avez pour du temps, et je trouve que vous en avez beaucoup fait pour le peu de semaines que vous y avez eniployées. Tàcliez, monsieur, de faire toutes vos descriptions d’après les oiseaux mêmes î cela est essentiel pour la précision
Cette dernière recommandation doit être notée, car elle nous fait voir, une fois de plus combien Buffon tenait à la fidélité, à la vérité. Je me rappelle avoir entendu dire à M. Cuvier que Buffon était plus exact que Linné, et il avait grande raison. Seulement Buffon n’écrivait pas ses descriptions en termes techniques; et c’est ce qui a trompé beaucoup de naturalistes qui ne se reconnaissent guère en ce genre d’écrits qu’autant qu’ils y trouvent un langage particulier, convenu, et, si je puis ainsi parler, le langage officiel de la nomenclature.
Mais revenons à Bexon, et à cet avertissement du septième volume de l'Histoire des oiseaux que François de Neufcbàteau appelle tardif et restreint.
Depuis quarante ans que j’écris sur l’histoire naturelle, y dit Buffon, mon zèle pour l'accroissement de celte science ne s'est point ralenti; j’aurais voulu la traiter dans toutes ses parties, ou du moins ajouter à ce que j’ai fait l’histoire des oiseaux et celle des insectes; mais comme ces deux objets
* Lettre I.
* Voyez, sur l’attention de Buffon û ne donner que des faits exacts, mon Histoire de ses travaux et de ses idées-
DK KXON
sont d'uii délai! immense, j’ai senti que j’avais besoin de cooperateurs, et j’ai engagé mon très-dier et savant ami M. Guenean de Montbcillard, l’un des meilleurs écrivains de ce siècle, à partager ce travail avec moi; il a rempli une partie de cette làdie pénible jusqu’au sixième volume de cette Histoire des oiseaux; et, dé^irant aujourd’hui s'occuper assidûment (le celle des insectes, à laquelle il a déjà beaucoup travaillé, il m’a prié de me charger seul de ce qui restait à faire sur les oiseaux ; ce septième volume et les deux suivants seront donc tous trois sous mon nom; néanmoins ce qu’ils contiennent ne m’appartient pas en entier à beaucoup près. M. l’abbé Bexon, chanoine de la Sainte-Chapelle de Paris, déjà connu par plusieurs bons ouvrages, a bien voulu m’aider dans ce dernier travail : non-seulement il m’a fourni toutes les nomcndalnrcs et la plupart des descriptions, mais il a fait de savantes recherches sur chaque article, et il les a souvent accompagnées de réflexions solides et d’idées ingénieuses que j’ai employées de son aveu, et dont je me fais un devoir et un plaisir de lui témoigner publiquement toute ma reconnaissance *.
Voilà tout l’avertissement de Buffoii. Bexon en fut-il content? Trouva-t-il que Buffon en disait assez? On peut en douter; ou peut mt’nie croire que Buffon en doutait amssi ;
Je vous envoie, écrit-il à l’abbé Bexon, l’averlissement (jui doit être mis en tète de notre septième volume des oiseaux; je crois que tous serez content de la manière dont j’y parle de vous; cependant voyez, mon cher monsieur, si
' Voyez le tomé VU, jwge 495 de mon édition de Buffoni
CORRIGÉ PAR BUFFON
VOUS désirez quelque chose de plus. M. Gucneau de Moutbeillard a vu cet avertissement, et c’est pour celte raison qu’il ne faudrait y rien changer; cependant dites-moi nalurellemcnt si vous ôtes aussi content que je le désire *.
Je ne sais ce que répondit Bexon, car nous n’avons pas ses lettres. Pour moi, j’aurais dit naturellement que je trouvais l’avertissement très-incomplet ; car, d’abord, il y a preuve, par les lettres mêmes de Buffon, que l’union des deux auteurs date, pour le moins, du temps de l’article sur les fauvettes, et les fauvettes appartiennent au cinquième volume.
M. de Bufibn fait ses compliments à M. l’abbé Bexon, et le prie de ne venir que dimanche, parce que demain, samedi, il ne pourrait le recevoir; M. l’abbé Bexon en aura d’autant plus de temps pour arranger les fauvettes*.
Et ensuite je vois clairement par nos manuscrits toute la part que Bexon a prise au sixième volume ; car il y a de lui l’histoire de l’oiseau-mouche, celle du colibri, celle de plusieurs espèces de perroquets, etc., etc.
Il est vrai que, de son côté, Buffon ne négligeait rien pour aider Bexon. 11 avait rassemblé un grand nombre de matériaux pour ses quatre derniers volumes : le Vr, le VI P, le VHP et le IX* ; il envoie tous ces matériaux à son jeune collaborateur, à mesure que le travail de celui-ci avance.
‘ Lettre xiii.
'■* Lettre ii.
DE BEXON
Je vous envoie, mou très-cher abbé, la copie de tous les articles sur les pics et raarlins-pêclieurs... Je vous envoie le travail que j’ai fait sur cette famille si nombreuse d’oiseaux (les perroquets) Je vous envoie toutes mes notes sur les hérons, les courlis et ibis, les spatules, le pélican, le cygne, et une petite note sur le martin-pêcheur; et comme ce paquet était assez gros, je vous enverrai une autre fois les oiseaux guerriers, car je crois que ce sont tes mêmes que ceux que vous appelez oiseaux combattants; je joindrai à ce second envoi les notes sur les cigognes, la demoiselle de Numidie, le jabiru, l’oiseau royal*... Vous devez avoir reçu les notes que j'avais recueillies sur les oiseaux-mouches et colibris®... ^
A ces premiers matériaux, chose fort utile sans doute, Buffon joint quelque chose de beaucoup plus utile encore : sa direction, ses conseils.
Vous voudrez bien suivre ma distribution et ma méthode pour les perroquets; je les divise d’abord en deux grandes classes, ceux^de l’ancien continent et ceux du nouveau monde; dans la première classe je place : 1° les ^katoës, sur lesquels vous trouverez un petit cahier de six pages; 2" les perroquets proprement dits sur lesquels je n’ai encore r-en recueilli, et que vous travaillerez tout à neuf; 3® les loris sur lesquels je vous envoie un cahier de six pages. Dans la classe du nouveau coulinent ; 1* les premiers sont les aras, sur lesquels vous trouverez environ vingt-quatre pages
* Lellre ni.
* Lettre VI.
Lettre VII.
CORRIGÉ PAR BUFFON
ir.
d’écriture; 2° les amazones, un caliier de vingt-huit pages; 3“ les papegais, huit pages. J’y joins un cahier de notes intitulé ; Les Perroquets, et qui a treize pages.
Ensuite viennent les perruches, dont il faut faii e un traité séparé, et qui doit suivre celui des perroquets, en distinguant autant qu’il est possible les perruches de l’ancien continent de celles du nouveau, et aussi celles qui, dans chaque continent, sont à queue longue ou à queue courte, à queue étagée ou non élagée, eic. Vous trouverez sur cela trois cahiers, l’un de vingt-deux, le second de huit, et le troisième de vingt et une pages *.
En y pensant davantage, Buffon modifie un peu cette distribution, et aussitôt il en instruit Bexon :
J’ai cru devoir changer quelque chose à l'ordre de distribution des perroquets.
Les perroquets de l'ancien continent : 1° les kakatoès; 2" les perroquets proprement dits; 3® les loris, qui finissent par les loris-perruches ou loris à longue queue; 4® les perruches à longue queue également étagée; o® les perruches à longue queue inégale; 6® les perruches à courte queue.
Les perroquets du nouveau continent : 1® les aras; 2® les amazones; 5® les criks; 4® les papegais; 5" les perruches à longue queue inégale (j’ai appelé perriches celles de l’Amérique, pour les distinguer des perruches de l’ancien continent, et ce nom perriche est assez en usage); 6® les perriches à longue queue inégale; 7®, les perriches à queue courte.
Par cette distribution, l’énumération du grand nombre
* Lettre ni.
DE BEXON
de ces oiseaux devient très-claire, et on en saisit aisément les différences *.
Sous un si habile maître, le très-laborieux et trèsintelligent Bexon se forma bien vite. Ce qui ennuyait surtout Bufîon, c’étaient les descriptions*. 11 en avait chargé Daubenton pour les quadrupèdes. Bexon l’en débarrassa pour les oiseaux. Je ne vois presque pas de corrections dans nos manuscrits, tant qu’il ne s’agit que de descriptions. 11 n'en est plus ainsi dè.s qu’il s’agit de style. C’est que le style, aurait dit Buffon, le style! c’est une autre paire de manches^.
Voyons donc quelques-uns de ces curieux et précieux exemples où Buffon s’applique à corriger Bexon, et, si je puis ainsi parler, h lui donner des leçons de style, ou, pour mieux dire encore, à lui donner des leçons de travail en fait de style.
Je lire mon premier exemple de l’histoire de Voie.
Bexon avait écrit :
L’oie est parmi le peuple de la basse-cour uu habiuml de (lislinclioii ; sa grande taille, son port droit, sa démarche grave, sa plume nette et lustrée, et plus encore son humeur sociale, son instinct courageux, l’espèce d’intelligence
' LcUi'u VII.
- J’entends ici les descripliotts techniques, les descriptions à la Uaubenton. « J'ai reçu avec grand plaisir votre lettré, mon trèst cher abbé, et je vous ferai mon compliment quand vous serez •( tout à fait quille de celle nomenclature et même de ces descripu tions d’oiseaux qui sont bien ennuyeuses. » (Lettre xv.)
'■ Mol familier à Buffon : « Oh! oh! la clarilication du style! c’est « une autre paire de manches. »
CORRIGE l'AR RCFEON
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qui la rend suscepliljle d’uii fort aüachement et d’uiic longue reconnaissance, dont nous donnerons des exemples, sa> vigilance enfin pour laquelle les anciens l’ont rendue si célèbre : tout concourt à nous présenter l’oie comme l’iin de nos domestiques les plus intéressants, comme il est un des plus utiles [lour les usages multipliés auxquels elle sert, morte ou vivante. Son corps fournit une chair alwndanle, etc.
11 y avait là bien du négligé, bien du lourd, ne fût -ce que cette dernière phrase :
Tout concourt à nous présenter l’oie comme l’un de nos domestiques les plus intéressants, comme il est un des plus utiles pour les usages multipliés auxquels elle sert, moite ou vivante.
El d’ailleurs rien de distingué, rien de vif, aucun de ces traits qui frappent, qui restent, qui font des réputations, qui ont fait la réputation de l’Histoire (le l’oie.
Voici Buffon :
Dans chaque genre, les espèces premières ont emporté tous nos éloges, et n’ont laissé aux espèces secondes que le mépris tiré de leur comparaison. L’oie, par rapport au cygne, est dans le même cas que l’àiie vis-à-vis du cheval; tous deux ne sont pas prisés à leur juste valeur ; le premier degré de l’infériorité paraissant être une vraie dégradation, et rappelant en même temps l’idée d’un modèle plus parfait, u’oiïre, au lieu des attributs réels de l’espèce secondaire, (|ue SOS contrastes désavantageux avec l’espèce première.
DE BEXON
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Éloignant donc pour un moment celle du cygne, nous trouverons que l’oie est, parmi le peuple de la basse-cour, un habitant de distinction : sa corpulence, son port droit, sa démarche grave, son plumage net et lustré, et plus encore son naturel social qui la rend susceptible d’un fort attachement et d’une longue reconnaissance, enfin sa vigilance trèsanciennement célébrée, tout concourt à nous présenter l’oie comme l’un des plus intéressants et même des plus utiles de nos oiseaux domestiques ; car, indépendamment de la bonne qualité de sa chair et de sa graisse, dont aucun autre oiseau n’est plus abondamment pourvu, l’oie nous fournit cette plume délicate sur laquelle la mollesse se plaît à reposer, et celte autre plume, instrument de l'esprit, avec laquelle nous écrivons ici son éloge.
A l'inipressioii, Buffon a fait encore, car il avait le don de n’être jamais content, deux ou trois corrections.
Au lieu de : « Eloignant donc, pour un inoment, celle (l’espèce) du cygne), » il a mis : « Eloignant donc, pour un moment, la trop noble image du cygne. »
Au lieu de :« Nous trouverons que l’oie est, parmi le peuple de la basse-cour, » il a mis : « Nous trouverons que l’oie est encore, dans le peuple de la basse-cour. »
Et, au lieu de ; « Cette autre plume, instrument de l’esprit, » il a mis : « Cette antre plume, instrument de nos pensées. »
A propos du macareux, Bexon avait écrit : « Le bec,
CORUIGÉ PAU BUFFON
cet organe principal des oiseaux, dans lecpiel réside la meilleure partie de leurs facultés, de leurs forces, de leur industrie. »
Buffon corrige très-heureusement, je veux dire très-judicieusement ; « Le bec, cet organe principal des oiseaux, et duquel dépend l'exercice de leurs forces, de leur industrie et de la plupart de leurs facultés. »
A propos du héron^ Bexon avait dit :
Le bonheur, non plus que la beauté, n’est pas également départi à tous les êtres sensibles. Il en est qui semblent nés dans le dénûment pour vivre dans la privation, qui paraissent dévoués à la peine, destinés à endurer la pénurie, à lutter contre le besoin, dont la vie douloureuse se consume dans les soiiiïranccs, dont toutes les vertus se bornent à celle de patienter, et toutes les ressources à celle de s’endurcir, dont enfin la peine intérieure, marquant dans tous leurs traits sa triste empreinte, ne leur laisse aucune des grâces dont la nature anime tous les autres êtres.
Après une première correction, que je place en note', Buffon est arrivé à cette autre, qui est restée définitive :
' « Dans riionimc, le l>onlieur vicnl de la pureté de Fàme, et con- « sisie dans le bon emploi de ses vertus morales; le bien-être des « animaux ne dépend, au contraire, que de la seule puissance des fa- « cultes physiques, et, comme leurs formes sont variées à l’infini, il « y en a quelques-uns qui paraissent faits pour jouir de toutes les « aisances de fa vie, tandis que d’autres, par imperfection d’organes « ou dénîinient de facultés, semblent être condamnés à vivre dans la « privation et destinés à endurer la pénurie. Leur vie pénible se con-
DK BEXON
Le bonheur n'csl pas également départi à tous les êtres sensibles; celui de l’iiomme vient de la douceur de son âme, et du bon emploi de scs qualités morales; le bien-être des animaux ne dépend , au contraire, que des facultés pbysiijues et de l’cxcicice de leurs forces corporelles; mais si la nature s’indigne du partage injuste que la société fait du Itonheur parmi les hommes, elle-même dans sa marche rapide paraît avoir négligé certains animaux, (|ui, par imperfection d’organes, sont condamnés ù endurer la souffrance et destinés à éprouver la pénurie : enfants disgraciés, nés dans ledénùment pour vivre dans la privation, leurs jours l^nibles se consument dans les inquiétudes d'un besoin toujours renaissant; souffrir et patienter sont souvent leirrs seules ressources, et cette peine intérieure trace sa triste empreinte jusque sur leur ligure, el ne leur laisse aucune des grâces dont la nature anime tous les êtres heureux.
Par ces remaniements successifs, sans doute que le fond de Bexon s’est fort embelli, mais enfin c’est toujours le fond de Bexon; et, dans le cas présent, ce fond n’est peut-être pas très-juste. Est-il bien sûr que le héron soit plus malheureux que les autres oiseaux? La Fontaine se moque de ce qu’il
. . . montrait un goût dédaigneux,
Comme le rat du bon Horace;
0 siime dans les inquiétudes d’un besoin toujours renaissant : souffrir « et patienter sont souvent leur se(de ressource; cette peine intérieure « trace sa triste empreinte jusque sur leur ligure, et ne leur laisse • aucune des grâces dont la nature anime tous les êtres heureux, v
COIMtlGK PAU BUFFON
mais ce n’est pas pour des hérons que la Fontaine Composait scs fables :
Ne soyons [las si difficiles ;
Les plus accomniddanls, ce sont les plus lialiiles.
Ce n’esl pas aux hérons
Que je parle; écouter, humains, un autre coule.
Combien de fois n’ai-je pas entendu certains nalnralisles vanter comme une idée profonde de Bnffon l’idée de la natun; s’essayant, s’instruisant peu à |H‘u, et, faute d’assez d’inslrnetion, ayant manqué d’abord quelques-uns de ses premiers ouvrages. Kli bien ! celte idée profonde, si profcmdeur il y a, n’esl |tas de Uuffon; elle est de l’abbé Bexon'. Je crains bien que celte révélation ne lui nuise un peu : elle ne sera plus autant citée.
Bexon avait dit :
De toutes les productions que ]iul ciiranlcr la nalun*, lorstjue, dans sa première fécondité, elle essayait ses forces, traçait les germes et rem|tlis>ait le plan immense de la vie, celles en qui les projwrlioiis d'organes et de slriictui e
' k. la rigueur, clic est de Lucrèce; la |jcrsomdricaliou ilc la iialui c est de vieille date :
Oimiia migrant;
Omnia comniulat Aatura, et vcrtcrc cogit.
(Lucrèce, liv. V.)
MuUaque tum inlvriissn animanlum sæcla ncccssc C'-t, Aoc potiiisse prO|iugandu procudein proleni.
(iMcrece, liv. V.)
DE BEXON
s’iHiireiU avec les facultés de subsister et de se reproduire purent seules êire conservées : elle n’adopta pas. toutes les formes qu’elle avait tentées d’abord; elle choisit les plus belles pour en composer le tout harmonieux et l’ensemble admirable des êtres qui nous environnent. Mais, au milieu de ce magnifique spectacle, quelques productions négligées, jetées comme des ombres dans le grand tableau ^ quelques formes moins heureuses, paraissent subsister comme les restes de ces dessins mal assortis, de ces composés disparates que la nature dut rejeter de son ouvrage.
Après une première correction, déjà très-heureuse et que je mets en note*, après bien des changements, bien des hésitations, bien des ratures, Buffon s’arrête à celle-ci, qui est plus heureuse encore.
L’échasse est dans les oiseaux ce que la gerboise est dans les quadrupèdes : ses jambes, trois fois longues comme le corps, nous présentent une disproportion monstrueuse; et
' « L’écliassc est dans les oiseaux ce que la gerboise est dans les (I quadrupèdes : les jambes, trois fois longues comme le corps, nous « présentent une disproportion monstrueuse, et, en considérant ces « excès, ou plutôt ces défauts énormes, il semble que, quand la « nature essayait ses forces et traçait le plan de la forme des êtres, <t ceux en qui les proportions d’organes s’unirent avec la faculté de se « reproduire ont été les seuls qui se soient conservés; elle ne put donc « adopter toutes les formes qu’elle avait tentées d'abord; elle choisit « les plus belles pour composer le tout harmonieux des êtres qui nous « environnent. Mais, au milieu de ce magnifique spectacle, quelques « productions négligées, jetées comme des ombres au tableau, quel- « ques formes moins heureuses paraissent subsister comme les restes « de ces dessins mal assortis et de ces composés disparates qu’elle «t eût dit rejeter de son ouvrage et même de scs projets. »
COlUUGÉ PAR DllKFON
eu considérant ces excès, ou plutôt ces défauts énormes, il semble que, quand la nature essayait toules les puissances de sa première vigueur, et qti’elle ébauchait le plan de la forme des èlres, ceux en qui les proportions d’organes s’unirent avec la faculté de se reproduire ont été les seuls (pii so soient maintenus ; elle ne put donc adopter A perpétuité toutes les formes quelles avait tentées; elle choisit d'abord les plus belles pour en composer le tout harmonieux des êtres qui nous environnent; mais, au milieu de ce magniüque spectacle, (juelques productions négligées, et quelques formes moins heureuses, jetées comme des omhrcs au tableau, paraissent être les restes de ces dessins mal assortis et de ces composés disparates qu'elle n’a laissé subsister (juc pour nous donner une idée plus étendue (ic ses projets.
Comme ce dernier trait, d'un ordre pins délicat, d’un tour plus vif, est bien amené et termine bien tout ce tableau ! Mais enfin, et la simple justice veut que je le répète, c’est toujours le fond, c’est toujours l’idée première de Bexon, et tout le travail du maître n’a eu pour effet, et n’avait pour objet que de mettre celte idée dans son jour, dans son plus beau jour.
Plus j'examine ces manuscrits, corrigés par Buffon, . plus je me convaincs que son dcs.sein le plus arrêté, lorsqu’il chargea successivement Gucncau de Montbeillard et Bexon de l’Histoire des oiseaux^ ce fut de ménager ce don supérieur qui a fait sa puissance, cette force de penser qui l’a mis au-dessus de tous les naturalistes, et de ne pas l’employer, pour me servir