CHAPITRE II
DE BEXOR CORRIGÉ PAR BDFFOll
Je reviens encore à Bexon. Je voudrais pouvoir démêler, avec certitude, ce qui constitue récllenieiit sa part, son bien, son domaine propre dans le grand domaine de BufTon.
J’ouvre nos manuscrits, et le premier article qui se présente est l’histoire de l’oiseau-inouche. Toute cette histoire est de la main de Bexon : rien de Buffon, pas une seule correction, pas un seul mot. Faut-il en conclure que tout eu est de Bexon? Si cela est, cela dit beaucoup; car l’histoire de l’oiseaumouche, même réduite à ce qui, dans cette hypothèse, serait du seul Bexon, est déj<à charmante; et, par exemple, on y trouve déjà ce trait si joli, si fin, si souvent cité, et cité à l’honneur de Bnffon : « Dans sa vie toute aérienne, on le voit à peine (l’oiseaumouche) toucher quelques instants à la terre... »
DE DEXON
Dans le genre vol;ilile, dit Bexoïi, c'est au dernier degré de l’échelle de grandeur que la nature a placé son chefd’œuvre. Le plus petit des oiseaux en est encore le plus merveilleux; il réunit tous les dons partagés aux habitants de l’air : légèreté, rapidité, prestesse, grâce, beauté, brillante parure des plus riches couleurs, tout appartient au charmant oiseau-mouche. L’émeraude, le rubis, la topaze, éclatent sur son plumage ; dans sa vie toute aérienne, on le voit à peine toucher quelques instants à la terre; il vole de fleurs en fleurs; il a leur fraîcheur, comme il a leur éclat; il vit de leur nectar; on a dit qu’il mourait avec elles; plus heureux, il habite des climats où elles ne fleurissent que pour renaître, et parent tour à tour le cercle entier de l'année...
Buffon a supprimé quelques traits un peu lourds, comme le début : « Dans le genre volatile ; . . . » comme ; « brillante parure des plus riches couleurs... » et quelques autres qui lui ont paru sans doute un peu recherchés, comme : « On a dit qu’il mourait avec elles ;... » il a rendu le tout plus élégant, plus animé, plus vif ; il a corrigé l’imagination par le goût ; mais le fond tout entier, c’est-à-dire la belle imagination \ est de l’abbé Bexon.
Voyons Buffon :
De tous les êtres animés, voici le plus élégant pour la forme et le plus brillant pour les couleurs. Les pierres et les métaux, polis par notre art, ne sont pas comparables à ce
' Expressions de Buffon. (Voyez, ci-dcvanl, p. b.)
CORRIGE PAR DUFFüN
bijou de la nature; elle l’a placé dans l’ordre des oiseaux au dernier degré de l’échelle de grandeur, maximèmiranda in minimis; son chef-d’œuvre est le polit oiseau-mouche; elle l’a comblé de tous les dons qu’elle n’a fait que partager aux autres oiseaux : légèreté, rapidité, prestesse, grâce cl riche parure, tout appartient à ce petit favori. L’émeraude, le rubis, la topaze brillent sur ses habits; il ne les souille jamais de la paussière de la terre; et, dans sa vie toute aéi’ieime, on le voit à peine loucher le gazon par instauls; il est toujours en l’air, volant de Heurs en fleurs; il a leur fraîcheur comme il a leur éclat; il vit de leur nectar et n’habite que Ics'climals où sans cesse elles se renouvellent.
Voici quelque chose de plus curieux encore.
On sait tout ce qu’a valu d’applaudissements, d'éloges et même de beaux cadeaux ‘ à Butïon, riiistoirc du cygne. Eh bien ! cette histoire du cygne n’est pas deBuffon. J’en trouve ici quelques fragments*, tous de Bexou ; et d’ailleurs, Buffon lui écrit (lettre II) : « Je fais cet arrangement dans la vue de commencer le IX® volume par le bel article du cygne... Ainsi vous avez tout le temps de peigner votre beau cygne. »
Quel tableau plus gracieux, plus frais, dans Buffon, que celui du réveil du printemps et du retour
' U Le prince Henri de Prusse lui envoya un service de porcelaine où lies cyijnes sont représentés dans toutes leurs altitudes, en souvenir de Phisloirc du cygne, dont il avait entendu la lecture à son passage àMoiilbard. »(Vie privée de Buffon, par le chevalier Aude, p.22, 1788.)
* Les uns manuscrits, écrits par Bexou, les autres imprimés cl corrigés par lui.
•2Ü DE BEXUN
des oiseaux dans nos climats 1 Chacun le connaît.
Le retour des oiseaux au printemps est le premier signal et la douce annonce du réveil de la nature vivante: et les feuillages renaissants et les bocages revêtus de leur nouvelle parure sembleraient moins frais et moins touchants sans les nouveaux hôtes qui viennent les animer et y chanter . ramour.
De ces hôtes des bois, les fauvettes sont les plus nombreuses comme les plus aimables : vives, agiles, légères et SUIS cesse remuées, tous leurs mouvements ont l’air du sentiment, tous leurs accents le ton de la joie et tous leurs jeux l’intérêt de l’amour. Ces jolis oiseaux arrivent...
Je trouve les traits primitifs et, si je puis ainsi dire, natifs, de ce charmant tableau, dans un brouillon de l’abbé Bexon, un de ces brouillons qui, par leurnégligence, leur confusion, leurs ratures, portent la marque évidente de premier jet, d’essai, de première éliauche, d’originalité certaine.
Le retour des oiseaux au printemps est une des circonslances les plus intéressantes de ce moment du réveil de la nature. Les feuillages renaissants, les bocages couverts de nouvelle verdure, sembleraient moins frais et moins doux sans les nouveaux hôtes qui viennenf les animer et y chanter l’amour.
De ces hôtes des bois, les fauvettes sont les plus nombreuses comme les plus aimables : vives, agiles, légères et sans cesse agitées, tous leurs mouvements ont Tair de la sensibilité, tous leurs accents le ton de la joie, tous leui-s jeux l’intérêt de l’amour...
COIUUr.É l'AU lllIFFON ‘27
Après avoir vu comment Buffon corrigeait Bexon, voyons comment il se corrigeait lui-même.
L’histoire du jabiru est de lui seul.
Il avait d’ahord écrit :
La nature, en multipliant sur ces plages noyées de l’Amazone et de rOrénoque le genre des reptiles, y conduisit hieiitôl les oiseaux destructeurs de ces productions de la première fange de la terre; elle proportionna leur force à celle des espèces qu’elle leur livrait à condiattre, et leur taille à la profondeur du limon sur lequel elle les envoyait errer.
H écrit ensuite :
En multipliant les reptiles sur ces plages noyées de l’Amazone et de rOrénoque, la nature semble avoir produit en même temps les oiseaux destructeurs de cette fange vivante, dont toutes les espèces sont hideuses et nuisibles; elle paraît même avoir proportionné leur force à celle de ci s énormes serpents qu’ils avaient à combattre.
Il écrit enfin ;
En multipliant les reptiles sur les plages noyées de l’Amazone et de rOrénoque, la nature semble avoir produit en ' même temps les oiseaux destructeurs de ces espèces nuisibles; elle paraît même avoir proportionné leur force à celle des énormes serpents qu’elle leur donnait à combattre et leur taille à la profondeur du limon sur lequel elle les envoyait errer.
11 faut remarquer ici deux choses : en premier lieu, le courage qu’a Buffon de sacrifier une expre.ssion
•2K DE BEXON CORUIGÉ PAR BUFFON
qui pouvait paraître énergique, mais qui était outrée: dans la première rédaction, il appelle les reptiles : (les productions de la première fange de la terre ; dans la seconde, il les appelle : une fange vivante ; dans la troisième, le mot fange a disparu ; et, en second lieu, cette obstination singulière à ne pas s’écarter d’un premier jet, d’un premier plan d’idées. Il s’était fait de cette obstination môme une règle, un principe de style.
Pour bien écrire, a-l-il dit ailleurs *, il faut posséder pleinement son sujet; il faut y réfléchir assez pour voir clairement l’ordre de ses pensées, et eu former une suite, une chaîne continue, dont chaque point représente une idée; et lorsqu’on aura pris la plume, il faudra la conduire successivement sur ce premier trait, sans lui permettre de s’oii écarter, sans l’appuyer trop inégalement, sans lui donner d’autre mouvement que celui qui sera déterminé par l’espace qu’elle doit parcourir.
' Discoitrx (te réception à l'Académie française.
CHAPITRl- lll
HISTOIRE DES OISEAUX
DE BEXON CORRIGÉ PAR BUFFOM
On pense bien que si Buffon avait le courage de retrancher, dans son propre style, ce qu’il y trouvait d’excédant (comme on vient de le voir* dans le passage cité de Yhistüire du jabiru)^ il n’épargnait pas davantage le style de l'abbé Bexon.
A propos de l’albatros, Bexon avait préparé ces grandes phrases :
Sur celte mer immense, qui s’étend deux mille lieues des terres magellaniques el des côtes du Brésil à la pointe avancée de l’Afrique; qui, en partant de ce cap fameux,
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DE BEXON
court trois mille lieues jusqu’à la Nouvelle-Zélande, et qui, de cette terre, déjà isolée de toute la masse des continents, roule encore ses flots trois mille lieues pour rejoindre l’extrémité de l’Amérique aux terres du Chili; sur ces mers vastes, orageuses, terribles, cinglent des navigateurs ailés, inconnus à tous autres parages du monde, et qui, nés sur ces flots, les bravaient, avant que, conduit par l’audace et le génie, le plus grand des navigateurs ne les vînt traverser et visiter ce pôle où la terre engloutie, submergée, laisse l’antique Océan régner seul : plages perdues pour la moitié de la nature vivante, et qui ne connaissent d'habitants que ceux qui roulent leur masse sous les vagues, ou qui, plus hardis, se jouent avec les vents à leur surface. De ces derniers l'oiseau, appelé albatros, est le plus remarquable, comme le premier en grandeur entre les oiseaux de mer, et même entre tous ceux qui habitent les eaux, sans en excepter le cygne ni le pélican, que l’albatros surpasse en grosseur et en épaisseur de corps...
Buffon supprime impitoyablement ce préambule pompeux (et qui n’aurait eu besoin pourtant que d’être un peu plus travaillé), et se contente de ces mots :
Voici le plus gros des oiseaux d’eau, sans même en excepter le cygne, et, quoique moins grand que le pélican ou le flammant, il a le corps bien plus épais...
Comme le pauvre abbé Bexon dut avoir regret à ses belles phrases !
Voyons encore un exemple, et très-digne de re-
CORRIGÉ PAR BUFFON
marque, du travail de Buffen sur le style de Bexon, Il s’agit du beau préambule de Valcyon ou martinpêcheur.
Bexon :
Il n'y eut pas d’uiseau plus renommé chez les aucieiis que l’alcyon ; son nom fameux était donné aux jours tranquilles qui ûnissent l’année expirante, et ouvrent la nouvelle saison. Ce calme de la mer et de l’air, ce repos des vents et des flots, celle suspension de tous les grands mouvements, et, pour ainsi dire, ce silence de la nature vers le solstice; jours précieux aux navigateurs, durant lesquels les routes de la terre n’étaient pas plus sûres que les plages de l’onde, étaient le temps donné à l’alcyon pour élever ses petits. L’imagination, toujours prête à mêler son merveilleux aux beautés simples de la nature, vitjt orner ou plutôt altérer celte image ; il ncluisuriit pas que le nid de l'alcyon fût au rivage à l’abri de la vague abaissée; elle le vil reposé et flottant sur la mer aplanie : c’était Neptune qui protégeait une race à laquelle jadis il avait été trop fatal. Mais, Irisle et solitaire jusque dans le temps des amours, le plaintif Céfa; ne faisait retentir les rivages que d’accents de regret, et .semblait encore redemander aux flots son Alcyone.
BulTon :
Le nom de martin-pêcheur vient de martinet-pêcheur, qui était l’ancienne dénomination française de cet oiseau, dont le vol ressemble à celui de l'birondelle-martinel lorsqu’elle file près de terre ou sur les eaux. Son nom ancien, alcyon, était bien plus noble, et on aurait dû le lui conserver, car il n’y eut pas de nom plus célèbre chez les Grecs;
DE BEXON
ils appelaient alcijoniens, les jours tranquilles qui finissent l’année et ouvrent la nouvelle saison. Ce temps de calme sur la mer et dans l’air, ce repos des vents et des flots vers le solstice, jours précieux aux navigateurs, durant lesquels les routes de la mer sont aussi sures que celles de la terre, étaient aussi le temps donné à l'alcyon pour élever ses petits. L’imagination, toujours prête à enluminer de merveilleux les beautés simples de la nature, acheva d’altérer cette image, en plaçant son nid sur la mer aplanie : c’était Neptune qui protégeait une race qu’il avait trop maltraitée; mais, triste et solitaire jusque dans le temps des amours, le plaintif Céix ne faisait retentir les lâvages que d’accents de regret, et semblait encore redemander aux flots son Alcyone.
A l’impression, Buffon, qui avait le don, don suprême en fait de style, de n’être jamais satisfait, a encore corrigé et encore mieux réussi, .
Tantum serres, juncturaque poUet,
Tantum de medio sumplis accedit honoris !
... Car il n’y eut pas de nom plus célèbre chez les Grecs; ils appelaient alcyoniens les jours de calme- vers le solstice, où l’air et la nrer sont ti-auquilles, jours précieux aux navigateurs, durant lesquels les routes de la mer sont aussi sûres que celles de la terre; ces mêmes jours étaient aussi le temps donné à l'alcyon pour élever ses petits. L'imagination, toujours prête à enluminer de merveilleux les beautés simples de la nature, acheva d'altérer celte image, en plaçant le nid de l’alcyon sur la mer aplanie : c’était Éole qui enchaînait
CORUIGK l'AR ÜIIKKON
les vents en faveur de ses petits enfants; Alcyône, sa fille plaintive et solitaire, semblait encore redemander aux flots
son infortuné Céix que Neptune avait fait périr, etc.
, Encore un 'exemple, et je le choisis celle fois, et à dessein, sur un sujet fort simple.
Soit crainte, soit vigilance, dit Bexon à propos de l’oie, elle répète à tout moment ses cris d’avertissement ou de réclame ; souvent toute la troupe répond par une acclamation générale, et de tous les habitants de la basse-cour aucun n’est aussi bruyant, ni plus jaseur. Celte grande loquacité avait fait donner son nom chez les anciens aux indiscrets parleurs, aux méchants écrivains et aux délateurs, comme son apparente stupidité nous le fait encore appliquer aux gens bouchés et de peu d’esprit. Mais, outre les marques de sens exquis que nous lui voyons donner, et le courage avec lequel elle défend sa couvée et se défend elle-même contre l’oiseau de proie, il y a dans son histoire des traits d’attachement, de reconnaissance, des affeclioivs et des amitiés fort singulières. Les anciens en avaient recueilli quelques exemples cl nous en donnons ci-dessous un très-remarquable qui nous a été procure par les soins obligeants de M. Mandonnet, secrétaire de la chancellerie de l’ordre du Saint-Esprit, aussi distingué par ses connaissances dans les lettres que par sa douceur de mœurs et sa parfaite honnêteté.
Rien de plus ordinaire, déplus vulgaire même, que ce fond-là ; et cependant Buffon a pris la peine de remanier tout ce passage jusqu’à deux fois ; une première pour la justesse des mots, et une seconde pour
DE BEXOS
le (lébrouillemeiil, pour le dégagement de la phrase. Première correction :
Soit crainte, soit vigilance, l’oie répète à tout moment ses (jrunds cris d’avertissement et de réclame ; souvent toute la troupe répond par une acclamation générale, et de tous les liabilants de la basse-cour aucun ii’est aussi vociférant ni plus bruyant. Cette grande loqjiacité ou vocifération avait fait donner le nom de Voie chez les anciens aux indiscrets parleurs, aux méchants écrivains et aux bas délateurs, comme sa démarche gauche et son allure de mauvaise grâce nous le font appliquer aux gens de peu d'entendement et aux sots (et ici, par une surcharge de correction ; aux gens sots et niais), mais, outre les m/ir- (jues de sentiment, les signes d’intelligence que nous lui reconnaissons, le courage avec lequel elle défend sa couvée et se défend elle-même contre l’oiseau de proie, et certains traits d’attachement, de reconnaissance, même très-singuliers, dont les anciens avaient recueilli quelques exemples, et auxquels nous pouvons en ajouter un très-remarcpuible, qui nous a été communiqué par un homme aussi véridique qu'éclairé, M. Mandonnet, secrétaire de l’ordre du Saint-Esprit, auquel je suis redevable des soins et attentions qu'on a donnés à l’impression de mes ouvrages...
Combien de changements judicieux ; et, si je puis dire, opportuns dans la première partie de ce passage; mais, vers la fin, que de négligences encore : « Les anciens en avaient recueilli quelques exemples et auxquels... M. Mandonnet, secrétaire de l’ordre du
CORRIGK PAR BUFFU>;
Saint-Esprit, auquel... » La darificalion ' n’était pas complète.
Seconde correction :
Mais, indépendamment des raar(]ues de sentiment, des signes d’intelligence que nous lui i cconnaissons, le courage avec lequel elle défend sa couvée et se défend ellemême contre l’oiseau de proie, et certains traits d'attachement, de reconnaissance, même très-singuliers, que les anciens avaient recueillis, démontrent que ce mépris serait très-mal fondé, et nous pouvons ajouter à ces traits un exemple de la plus grande constance d’attachement : le fait nous a été communiqué par un homme aussi véridique qu’éclairé, auquel je suis redevable d’une partie des soins et des attentions que j’ai éprouvés * à l’Imprimerie royale pour l’impression de mes ouvrages...
31. 3Iandonnet u'est plus nommé; il était assez désigné par son titre, et son nom ne vient plus figurer à côté de celui de Voie. Tous les genres de bienséance servent au style.
Continuons.
Et ce qui est remarquable, dit Bexon, on a vu dans le même temps (dans le temps de leurs migrations) des oies domestiques manifester par leur inquiétude et par des vols
' « La clariücaliun du style! » Mol faintlicr de Buffou. (Voycï, tidevaiit, p. 14.)
* Éprouvés : On n'éprouve pas des soins ou des atlentions; on éprouve de la reconnaissance pour d*s soins ou des attentions Cette fois Buffon s’est lasse trop tôt.
DE BEXON
fréquenls et soutenus ce désir de voyager, reste de l'instinct par lequel ces oiseaux, quoique depuis longtemps privés, tiennent encore à leurs frères sauvages,
Bufl'üii corrige une première fois :
... Ce désir de voyager, reste évident <\c \'instinct subfiisUint par lequel ces oiseaux, quoique depuis longtemps privés, tiennent encore à leurs frères sauvages par Ieun> premirves habitudes de nature.
Et une seconde: - ^
Ce désir de voyager, reste évident de rinstinct subsistant par Icfinel ces oiseaux, quoique depuis longtemps privés, tiennent encore à leur état sauvage par les premières habitudes de nature.
Les mots frères sauvages, qui avaient en effet quelque chose d’étrange, ont disparu.
Souvent un simple mot changé suffît pour marquer la main du maître : ex ungue leonem. Par exemple, Bexon dit; >
Le vol des oies sauvages est toujours très-élevé et se fait dans un ordre qui suppose entre elles des combinaisons et une intelligence fort supérieure à celle des autres oiseaux (au lieu de .une intelligence fort supérieure... Rulfon met : une espèce d'intelligence supérieure...) à celle des autres oiseaux, dont les troupes ou les bandes, partent et voyagent à la vérité, mais confusément et sans ordre (Bufibn met simplement ; dont les troupes partent et voyagent confusément et sans ordre) ; celui qu’observent les oies semble leur avoir été tracé par la géométrie (au lieu de :
CORKIGE PAH BLFKU.N
Iraai par la yéométrie, Bulïoii iiiel : tracé pur un inalinct géométrique ) .
Ici le mol tracé ii’a pour BiiiTon, coimiic pour Hexon, (pie le sens ordinaire; Bnlïon en fait ailleurs (article du perroquet) un emploi tout nouveau, Irès-beau, si beau (pie je u’en connais pas de |»lus propre à donner une idée de l’art, du grand art de relever l’expression par la peiisce, et, si je puis ainsi parler, de retrempei' le mot par le sens.
Il faut distinguer doux sortes d'imilulioii, Tune léilécliic ou sentie ;d l’autre macliiiia'e et sans intciilioii, la première acquise, et la seconde pour ainsi dire innée ; l'une n’est que le résnllal de l’inslincl commun n'îpandn dans l’espèce entière, et ne consiste que dans la similitude des inouvemeniset des opérations de chaque individu, qui Ions semblent être induits ou contraints à faire les mêmes chose»; plus ils sont stupides, plus celte imitation tracée dans l’espèce est parfaite...
• Quand B ifTon, à force de creuser sou sujet, en a fuit sortir une de ces expressions éiiergicpies, il est bien rare ipi’il ne se complaise pas à la reproduire.
l'ourquoi chacjuc espèce ne fait-elle jamais (pie la même chose, de la même fatjou? Et pourquoi chaque individu ne fait-il ni mieux ni plus mal qu’un autre individu? Y a-t-il de plus forte preuve cpic leurs opérations ne sont que des résultats mécaniques cl purement matériels? Car s’ils avaient la moindre étincelle do la lumière qui nous éclaire,
-J, I>E BEXüN
on trouverait au moins de la variété, si l’on ne voyait pas de la perfection; cliaqne.individvrdc la même espèce ferait quelque chose d’un peu différent de ce qu’aurait fait un autre individu : mais non, tous travaillent sur le même modèle; l’ordre de leurs actions est trace dans l’espèce
entière.
On ne s’imaginerait pas tout ce qu’un seul mot, un seul terme lui coûte quelquefois de recherches et (le peine. 11 s’agit d’exprimer, dans les Époques de la nature, la séparation qui s’est faite, au moment du refroidissement du glohe, entre l’air et les matières volatiles jusque-là rejetées en vapeur par la terre brûlante, et mêlées avec lui. Buffon écrit d’abord : purification de l’atmosphère; puis il efface le mot jmrification ; puis il le récrit par-dessus; puis d essaye le mot séparation et ne l’achève pas; puis le mot éjmration; et puis, de guerre lasse, il, revient au mot purification et le laisse. Ce n’est (lue dans l’impruné que je trouve enfin le vrai mot, le mot dépuration. 11 fallait, en ce lieu, une expression qui tînt à demi du langage ordinaire, car , pour les termes techniques de riiistoirc naturelle, Buffon les avait en horreur; il ne s’est jamais servi d’aucun, il les trouvait tout au plus bons pour Daubenton, et il les efface toujours dans Bexon, quand il y eu trouve.
Un de ses préceptes, dans son discours à l’Académie française, est de ne nommer les choses que « par les termes les plus généraux* »
cou R IG É l'AU Bi:i'FON .7J
Dans ce même discours, il veut (jue :
Chaque idée soit reprcscnlée par une image vive cl bien terminée, et que de chaque suite d’idées on forme un tableau harmonieux et mouvant.
Ceci est l’art de ses préambules. Bexon les avait beaucoup étudiés. On se rappelle ce tableau charmant des fauvettes, si heureusement retouché par Buffon. Pour en mieux assurer l’elTet, BuiTon a voidu qu’il fût précédé par un aiitre tout opposé et qui lit contraste :
Le triste hiver, saison de mort, est le temps du sommeil, ou plutôt de la torpeur de la nature : les insectes sans vie, les reptiles sans mouvement, les végétaux sans verdure cl sans accroissement, tous les habitants de l’air détruits ou relégués, ceux des eaux renfermés dans des prisons de glace, et la plupart des animaux terrestres confinés dans les cavernes, les autres et les terriers, tout nous présente les images de la langueur et de la dé|iopulalion ; mais le retour des oiseaux au printemps est le premier signal et la douce annonce du réveil de la nature vivante, et les feuillages renaissants, et les bocages revêtus de leur nouvelle paioire, sembleraient moins fi ais et moins touchants sans les nouveaux hôtes qui viennent les animer et y chanter l’amour. — De ces hôtes des bois, les fauvettes sont les plus nombreuses comme les plus aimables ; vives, agiles, légères et sans cesse remuées...
Tout, dans BulToii, était conséquent : son goût cüuinie son génie. C’est pourquoi- les idées de .ses
DE BEXON
systèmes sont si bien liées, et les images de son style si bien suivies. C’est ce goût sensé qui préside à ses corrections.
Dans l’article du coHbi'i, Bexon dit :
On a vu le père et la mèi’e, rendus audacieux par l’amour, venir jusque dans les' mains du ravisseur nourrir leur progénilure,
Buffon corrige :
On a vu le père et la mère, j)ur aiulace de tendresse, venir jusque dans les mains du ravisseur porter de la nourriture à leurs petits.
A propos de la fr&jate, Bexon écrit ;
Qu’elle est souvent Tunique objet qui s’ofVre entre le ciel et TOcéan aux regards attentifs des voyageurs.
Buffon efface le mot attentifs, et y substitue le mot ennuyés. Ce n’est qu’un mot, mais il ranime l’attention, et, si je puis ainsi dire, il la rafraîchit.
Après une énumération assez longue des longues périodes de durée que ce globe a mis à descendre de l’état d’incandescence à la température actuelle, il sent que son lecteur se fatigue, et il termine, ou plutôt il relève tout par ce trait :
Ce n’est donc qu’après trente-sept mille ans que les gen de la terre doivent dater les actes de leur monde, et compter les faits de la uaturc organisée.
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CORRir.É PAR BI FFON
Bdffon voulait être lu, et lu de tous. Celte ambition était l’ànie de ses efforts.
Comme les détails de riiisloire naturelle, dit-il, ne sont intéressants que pour ceux qui s'appliquent uniquement à cette science, et que dans une exposition aussi longue que celle de riiistoire particulière «le tous les animaux, il règne nécessairement trop d’nnifoi’mité, nous avons cru que la plupart de nos lecteurs nous sauraient gré de couper de temps en temps le fil d'une méthode qui nous contraint par des discours dans lesquels nous donnerons nos réflexions sur la nature eu général, et traiterons de ses effets en grand. Nous retournerons ensuite à nos détails avec plus de courage ; car j’avoue qu’il en faut pour s’occuper continuellement de petits objets dont l’examen exige la plus froitle palience, et ne permet rien au génie*.
Ailleurs, il va plus loin ; et, pour mieux s’assurer le suffrage affectueux et l’attention redoublée de ses lecteurs, il se les associe en quelque sorte ; ce n’est plus à de simples lecteurs, dest à des collaborateurs (ju’il s’adresse : pouvait-il mieux s’y prendre pour les flatter?
Voilà, dit-il, ce que je crois pouvoir présenter aujourd’hui à mes lecteurs, surtout à ceux qui, m’ayant honoré de leur suffrage, aiment as-cz l'histoire naturelle pour chercher avec moi les moyens de l’étendre et de l’approfondir *.
' Œuvrex de Uuffon, l. III, p.
* OEurrex de Bnffon. t. IX. p. St.
DE BEXON
Je finis en citant le préambule des pétrels, morceau écrit et corrigé, jusqu’à trois reprises différentes, par une main qui ne se lassait pas.
Première rédaction :
De tous les oiseaux qui fréquentent les hautes mers, les pétrels paraissent être les plus étrangeis à la terre, les plus hardis à se porter au loin, s’écarter, s’égarer sur le vaste Océan, les plus audacieux pour se livrer aux vents, se confier aux flots, s’exposer aux orages. Quelque part que lus navigateurs aient pénétré, soit du côté des deux pôles, soit par la largeur des zones, ils ont trouvé ces oiseaux qui semblaient les attendre et les devancer sur les parages les jilus lointains et les plus orageux, et se jouer sur l’élément terrible devant lequel l’homme audacieux est forcé de pâlir; comme si la nature l'attendait là pour lui faire avouer combien les forces qu’elle a départies aux moindres de ses productions sont supérieures à toutes les puissances de notre art.
Seconde rédaction :
De tous les oiseaux qui fréquentent les hautes mers, les pétrels sont les plus marins, du moins ils paraissent être les plus étrangers à la terre, les plus hardis à se porter au loin, à s’écarter, et même s’égarer sur le vaste Océan, car ils se livrent avec autant de confiance que d'audace au mouvement des flots, à l'agitation des vents, et jjaraissent braver tes orages. Quelque loin que les navigateurs se soient portés, qtielque part ‘ qu’ils aient pénétré, soif du
' « Oiiolqiip avant » (o* r('(t.nclion .
rORRHlK l'AR RÜFFON
côté des pôles soit dans lea autres zones; ils ont trouvé ceg oiseaux qui semblaient les attendre et même les devancer sur les parages les plus lointains et les plus orageux; partout ils les ont vus se jouer ‘ sur cet élément terrible dans sa fureur, et devant lequel l’homme le plus intrépide est forcé de pâlir, comme si la nature l’attendait là pour lui faire avouer combien Vinstinct et les forces qu’elle a départis aux êtres qui nous sont inférieurs ne laissent pas d'être bien au-dessus de toutes les puissances* combinées de notre raison et de notre art.
J’ai souligné tous les changements de cette seconde rédaction, et mis en note les changements, très-peu considérables, de la troisième.
Tout, dans le travail de Buffon, dans cette suite admirable de corrections, où chaque faculté de l’écrivain vient, à son tour, remplir sa tâche : le jugement, l’imagination, le goût, l’oreille®, l’esprit, le génie, tout tend à la manifestation pleine et entière des idées. Il définit le style ; l'ordre et le mouvement des pensées.
Le style n’est, dit-il, que l’ordre et le mouvement qu’on met dans ses pensées.
Les idées seules, dit-il encore, forment le fond du style ; riiarmonie des paroles n’en est que l’accessoire.
Que l'accessoire! sans doute. Et pourtant l’idée
' « .Avec sécurité, et même avec gaieté » (3* rédaclion).
- « Des puissances » (5* rédaction).
’’ « Il suffit d’avoir un peu d’oreille pour éviter les dissonances, cl de l’avoir exercée... * [Discourt j!e réception à l'Académie française.)
n . I>E DEXON CORRir.É PAR RUEFON
n’est rendue qu’autant qu’elle l’est assez fortement pour êire sentie. Et, pour cela, que ne faut-il point? de la jusle.-se dans l’expression, de la vivacité dans le tour, de la vérité dans l’image.
Bien écrire, dit Buiïon, c’est tout 5 la fois bien penser, liicn sentir et bien rendre; c'est avoir en même temps de l’esprit, de l’ûme et du goAl.
Et personne jamais n’a mieux pénétré tout ce qu’il y a de force propre, et, si je puis ainsi parler, de vertu intrinsèque, dans le stjle meme et dans le style seul, pris en soi, que Buffon, lorsqu’il a écrit cette phrase :
Un beau style n'est tel (pie par le nombre infini de vérités qu'il présente. Toutes les beautés intellectuelles qui s’y trouvent, tous les rapports dont il est composé, sont autant de véiités aussi utiles et peut-être plus précieuses pour l’esprit humain (pie colles qui peuvtiit faire le fond du sujet.