DE LA NATI RE
fC.
poinis; il fallait placer queUpies pierres numéraires; il fallait, comme le dit encore BiilTon quelques lignes plus loin, il fallait poser quelques fanaux' sur la mute, jusqu’alors si obscure, de l’histoire du globe.
d’est à quoi s’applique Huflbn.
Il part, comme on sait*, de riiypollicse, si grandement conçue par Leibnitz, dè notre globe primitivement fondu parle feu. La première époque du globe sera donc celle de sa fusion; fa seconde celle de sa consolidation ; la troisième, celle de la chute des eaux, reléguées jusque-là dans ratmospbèrc par la chaleur (lu sol; la quatrième, celle de l’action des volcans; la cinquième, celle des terres du nord habitées par les animaux du midi ; la sixième, celle de la séparation des deux continents; et la septième, celle de l’homme apparaissant enfin sur le globe et venant seconder par sa puissance, c’est-à-dire par son intelligence, la puissance de la nature.
Voilà les sept époques de Bufl’on, telles que nous les prt>sente son livre ; mais il n’est pas arrivé là, à ce nombre sept, tout de suite.
Nos copies, et sûrement elles n’ont pas été les premières, n’ont que six époques.
La cinquième du livre — lorsque les éléphants et
* « Le passé est comme la distance, noire vue y décroît et s’y I perdrait de même, si l'iiisloire et la chronologie n'eussent place « dos fanaux, des flambeaux aux poinis les plus obscurs. »
^ Voyez, sur cela, mon Histoire des travaux et des id^es de liuffon, p. 208 et siiiv. [2' édition).
DKS KPOQllES
les autres animaux du midi ont habité les terres du nord — est la quatrième de nos copies ; et la quatrième du livre — lorsque les eaux se sont retirées et que les volcans ont commencé d’agir — n’est que dans le livre, elle n’existait pas du temps des copies.
Buffon n’avait pas fait encore sa théorie des volcans \il la fit plus tard, et de cette théorie il fit sa quatrième époque.
Cette intercalation d’une quatrième époque , l’époque des volcans^ entre la troisième — lorsque les eaux ont couvert nos continents — et la cinquième — lorsque les éléphants et les autres animaux du midi ont habité les terres du nord — est le changement le plus considérable que présente notre manuscrit relativement au livre imprimé. Mais il en est plusieurs autres qui, quoique moins importants, méritent pourtant d’être indiqués.
Et, par exemple, nous avons deux copies de la seconde époque : dans la première copie, les coquillages et les poissons datent de cette seconde époque; ils ne datent que de la troisième époque dans la seconde copie.
Un détail assez curieux de notre copie de la troisième époque, c’est qu’elle contient une digression
* C’est à peine si ce qui concerne les volcans forme, dans nos copies, trois ou quatre pages (les 10*, 11*, 12* et 13*), enveloppées et comme perdues dans le reste.
HE LA NATllhE
très-philosophique, et même, à côté des assertions liardies de Btiffon, assez nécessaire, sur la difficulté qu’a l’esprit humain de concevoir de longs espaces de temps, de longues durées. Effrayé, pour son lecteur, des milliers d’années et même de siècles qu’il vient de lui présenter, Buffon cherche à le rassurer. 11 comprit bientôt qu’il valait mieux encore chercher à le prémunir; et la digression fut transportée de la troisième époque dans la première, mais sans le [u'éamhule suivant, que mou lecteur à son tour sera, je crois, bien aise de voir.
Pourquoi, me dira-t-on, nous rejeter dans nn espace aussi vagnequ’nne durée de quatre ou cinq c.enl mille ans? Est-il aisé, est-il même possible de se former une idée du tout et des parties d’une aussi longue suite de temps ? Pourquoi ne pas s’en tenir aux vingt ou vingt-cinq mille ans que vous aviez désignés d'abord comme suffisant à peu près pour ces opérations de la nature? C’est ajouter une nouvelle clause d’obscurité aux choses difficiles dont vous prétendez donner l’explication que d’employer de si grands nombres et des espaces d’une durée qui n’est guère concevable.
J’ai si bien senti la force de cette considération, que j’ai lâché d’en prévenir l’effet en présentant d’abord un plan moins étendu de la durée des temps; celte plus petite échefe m’était nécessaire pour conserver l’ordre et la clarté des idées qui se seraient peut-être perdus dans un trop grand espace, si tout à coup j’eusse présenté le plan de la durée des temps sur l'échelle que j’emploie aujourd’hui, laquelle est trois fois plus étendue que celle de mon premier tableau.
DES EPOQUES
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Mais toui bon esprit qui se sei'a familiarisé avec les rapports que ce fcibleau présente pourra les transporter aisément et les appliquer dans le môme ordre aux opérations de la nature. Lorsque je n’ai compté que 74 on 75,000 ans pour le temps écoulé depuis la formation des planètes, j’ai averti que je me contraignais pour m'opposer le moins possible aux opinions reçues, et en même temps, pour ne tirer, de mes expériences sur le refroidissement, que des conséquences absolument incontestables *.
Eb ! pourquoi l’esprit humain semble-t-il se perdre dans l’espace de la durée plutôt que dans celui de l’étendue ou des nombres ? Pourquoi cent mille ans sont-ils plus diOiciles à concevoir et à compter que cent mile livres de rente? Serait-ce parce que la somme du temps ne peut' se palper ni se réaliser en especes visibles? ou plutôt n’est-ce pas
* « Mai<jc me siiiscxprcssémont réservé (coiUiiiue-l-il) raugmen- <t lalion tic la durée des temps pour être à l'aise sur rcxplication des « pliéiicméncs, et pour pouvoir présenter d’une manière inlclfigi- « ble et sensible l'ordre et hi succession des différents événements « de la naiure. Je n’ai même formé mon dernier tableau sur une « échelle quatre fois plus grande que d'après une supposition défavo> « rablc et trop faible, car je suis très-persuadé que, dans la réalité, les « caimsf' Itlteutex de Newton, c'est-à-dire les obstacles qui s’opposent « à la déperdition de la chjleur des corps, au lieu de n’étre supposée^ « qu’un millionième depuis un pouce jusqu'à dix pieds de diamètre « peuvent être supposées d'un cent millième au moins, et cela seul ■ aurait augmenté dix fois plus notre échelle, et m’aurait donné « un million d'années au lieu de cent mille ans pour la durée de « notre époque; mais encore une fois, quoiqu’il soit très-vrai que « plus nous étendrons le temps, plus nous approcherons et de la vé- « rité et de la réalité de l’emploi qu’en a fait la nature, néanmoins « il faut le raccourcir autant qu'il est possible, quand ce ne serait « que i«iur SC conformer à la puissance limitée de notre enten- « dcmenl. »
DE LA NATUrtF.
qu’étant accoutumés par notre Irop courte existence à regarder cent ans comme une grosse somme de temps, nous a.vons peine à nous former une idée de mille ans, et ne pouvons plus nous représenter dix mille ans ni même en concevoir cent mille
On ne se don te pas de toute la peine que la combinaison, la répartition de ces milliers d’années et de siècles ont donnée à Buffon, ni de toutes les modiücations, de toutes les variations auxquelles il les a soumises.
Suivant un de ses calculs, la troisième époque a duré vingt-cinq mille ans ; elle en a duré quatre on cinq cent mille, suivant un autre ; elle a duré un million ' d'années, suivant un troisième. Buffon en usait un peu avec les milliers d’années, comme nos faiseurs de vaudevilles en usent, tous les jours, avec les millions d’écus.
Mais quelle était donc la base de tous ces calculs si vastes et si divers?
De 1749, où Buffon avait publié sa Théorie de la terre et son Système sur les planètes, jusqu’en 1774 et 1775, où il publia les deux volumes de son Introduction à l'histoire des minéraux, il avait passé une
* Ce dernier alinea, depuis les mots : « Eh ! pourquoi l’esprit humain... » a été conservé dans l’imprimé, mais avec quelques modifications. Au lieu de : plulôt que dans celui de l'étendue ou des nombres, Buffon a mis : plulôt que dans celui de l étendue ou dans la considération des mesures, des poids et des nombres; an lieu de : cent mille livres de rente, il a mis ; cent mille livres de monnaie..
DES ÉPOQUES
grande partie de son temps à faire ou à faire faire le plus d’expériences qu’il avait pu sur les progrès de la chaleur dans les corps et sùr la durée de leur incan descence.
Il faisait fondre des masses de fer; il faisait chauffer au blanc, au rouge, des boulets de fer, de zinc, d’étain , d’antimoine, de grès, de marbre, etc.; il observait combien ces matières mettaient de temps à se consolider, à se refroidir, à se refroidir plus ou moins, jusqu’au point de pouvoir être touchées sans brûler, jusqu’au point de la température actuelle, etc.; puis il appliquait de son mieux tous ces résultats à la consolidation et au refroidissement du globe*.
J’ai commencé, dit-il, par la partie expérimentale démon
' « J’ai fait quelques expériences pour reconnaître combien il faut « de temps aux matières qui sont en fusion pour prendre leur con- « sistance et passer de l’état de fluidité à celui de solidité ; combien « de temps il faut pour que 1a surface prenne sa consistance, combien « il en faut de plus pour produire cette même consistance à l’intéa rieur, et savoir par consé’quent combien le centre d’un globe, dont a la surface serait consistante et meme refroidie à un certain point, « pourrait néanmoins être de temps dans l’état de liquéfaction. » (T. IX, p, 300.) — « Nous avons démontré, par les expériences du « premier mémoire, qu’un globe de fer, gros comme la terre, péné- « tré de feu seulement jusqu’au rouge, serait plus de 96,670 ans à « se refroidir, auxquels ajoutant 2 ou 5,000 ans pour le temps de sa « consolidation jusqu’au centre , il résulte qu’en tout il faudrait « environ 100,000 ans pour refroidir au point de la température « actuelle un globe de fer gros comme la terre, sans compter la durée « du premier état de liquéfaction, ce qui recule encore les limites du K temps qui semble fuir et s’étendre à mesure que nous cherebons à le saisir. » fT. IX. p. 508.)
ÜE LA NATURE
travail, parce ((ue c’est sur les l'ésultats de mes expériences que j’ai fondé tous mes raisonnements *.
Sans doute que le fondement n’était pas très-sûr, car, indépendamment des variations que j’indiquais il n’y a qu’un instant, j’en pourrais citer beaucoup d’autres.
A la page o de notre première copie de la seconde époque, Buffon pose d’abord : 74,83‘2 ans pour la formation des planètes, et 34,270 pour le refroidissement de la terre, au point de pouvoir être touchée, sans brûler. Cela écrit, il l'efface : au-dessus de 74,832, il met 2,993,280, et au-dessus de 34,270, il met 1,370,800. Un peu plus loin, au lieu de plus de vingt mille, il met six ou sept cent mille.
Venons à ses nombres définitifs.
En supposant, dit-il, comme tous les phénomènes paraissent l'indiquer, que la (erre ait autrefois été dans un état de liquéfaction causée par le feu, il est démontré par nos expériences que, si le globe était entièrement composé de fer ou de matière ferrugineuse, il ne se serait consolidé jusqu’au centre qu’en 4,026 ans, refroidi au point de pouvoir le toucher sans se brûler en 46,991 ans, et qu’il ne se serait refroidi au point de la température actuelle qu’en 100,696 ans; mais comme la terre, dans tout ce qui nous est connu-, nous parait être composée de matières vitres^ cibles et calcaires qui se refroidissent en moins de temps que
' T. 1\, p.HI
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les malières femigiiieuses, il faut, pour approcher de la vérité autant qu’il est possible, prendre les temps respectifs du refroidissement de ces diflerentes matières, tels que nous les avons trouvés par nos expériences du second mémoire, et en établir le rapport avec celui du refroidissement du fer. En n’employant dans cette somme que le verre, le grès, la pierre calcaire dure, les marbres et les matières ferrugineuses, on trouvera que le globe terrestre s’est consolidé jusipi’au centre en 2,005 ans environ, qu’il s’est refroidi au i>oinl de pouvoir le toucher en 55,91 1 ans environ, et à la température actuelle en 74,047 ans environ*.
A la bonne heure ! Mais combien de milliers d’années BulTon n’eût-il pas ajoutés à tous ces milliers-là, s'il eût prévu ce que penseraient les géologues un siècle après lui, savoii* : que le globe, loin d’être consolidé encore jusqu’au centre, l’est à peine dans une trèsmince partie de sa surface?
Ce qui fait le grand côté du tableau tracé par Bulfon, c’est l’art admirable avec lequel il nous présente ce globe, « depuis le sommet de l’étlielle du « temps (pour parler comme lui) jusqu’à des temps « assez voisins du nôtre, » passant du chaos à la lumièie, de l’incandescence au refroidissement, du refroidissement à l’établissement de la mer universelle, à la production des premiers coquillages et des premiers végétaux, à la construction de la sucface de
* T. IX, p. 348,
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la terre par lits horizontaux, à la n'trailc des eaux, au feu des volcans, à ce temps enfin où la Nature,
« dans son premier moment de repos, a donné ses « productions les plus nobles, » c’est-à-dire les grands animaux terrestres, les grands animaux du midi habitant les terres du nord, et rhoimr.e lui-même ipie Biiffon définit si bien ; « le témoin intelligent et « l’admirateur paisible du grand spectacle de la na- « turc et des merveilles de la création. »
Kl à propos de rhonune, je vois encore ici (copie de la quatrième époque') un changement curieux et digue d’êlre noté.
BulTon dit, dans l’imprimé : « Nous sommes persuao dés, indépendamment de l’aulorilé des livres sacrés, « que l’homme a clé créé le dernier, et qu’il n’est « venu prendre le sceptre de la terre que quand elle « s’est trouvée digne de son empire; » mais il avait écrit dans notre copie*: « il reste celle (la création) de « l’homme; a-t-elle été contemporaine à celle des « animaux? Des raisons particulières semblent forcer « à dfre qu’elle s’est faite ])ostérieurement à toutes nos « époques ; néanmoins l’analogie, les monuments et « même les traditions nous démontrent, au contraire, « que l’espèce humaine a suivi la meme marche dl « date du même temps que les autres espèces.... » Ainsi, dans nos copies, « quoique des raisons parti-
' Ciiiqiiiùmc île riiiii>rimd. (Yovez, ci-devant, p. Cô.) s 1’. IC.
DES EPOQUES
« culières semblent forcer à dire que la création de « l’horaitie s’est faite postérieurement à toutes les « autres, néanmoins l’aualogie et les monuments dé- « monlrcnt qu’elle est de la même date; » et, dans l’imprimé, l’auteur est persuadé, « même indépendara- « ment de l’aulorité des livres sacrés, que l’homme est « venu le dernier, etc. » L’imprimé est pour \es livres sacrés, et la copie pour les monuments et Vanalofjie.
Les Époques de la nature sont, de BulTon, l'ouvrage le plus considérable et le plus fortement conçu. Les hypothèses y sont judicieuses, les faits enchaînés, les raisonnements suivis, tes déductions naturelles. On y l'econnaît le grand cachet d’un esprit conséquent. Oti est étonné de l’audace, mais on admire la grandeur. On voudrait à l’édifice entier une base moins fragile tpie quelques expériences dont l’auteur est loin d’avoir soupçonné l’extrême complication*, mais on est frappé, mais on est ravi de l’aspect imposant que cet édifice nous offre. J'applique à Huffon ce que d’Aleinbcii a dit do Descartes, que, s’il s’était trompé sur tes
* « Il:ins l’isMoraucc cuniplèto uù nou8 suiiune!!, dit M. de iliiiii- « Ijoldt, siir la nnlurc des innteriaux dont l’intérieur de la terre c. t « Ibnné, sur les degrés divers tle capacité pour la chaleur et de con- « ductiliilité des couches superposées, enlin sur les ti'ansrorinaliuns « chinii(|ues que los matières solides ou liipiidcs doivent subir sons « rinllucnce d'une pression énorme, nous ne (touvons appliquer sans a l■é^c^ve à notre planète les lois de la propagation de la chaleur, « qu’un profond géomètre a découvertes pour un sphéroïde en mé-» « tal... » [Cosmott, t. F, p. lOi.)