XI.T
lNTRODrCTIO^.
et un ans, mais il possède au suprême degré cette qualité d’être laborieux. Longtemps il devra travailler i.vant que ses écrits prennent place à côté de ceux du maître. Ses premiers articles ne parurent qu’en 1777.
BnfTon eut l’art de découvrir, dans chacun de ses collaborateurs, cc qu’il était susceptible de donner, et de lui faire produire tout ce qu’il pouvait donner. A ses encouragements, chacun d’eux eût pu répondre, comme l'abbé de Saint-Pierre à madame Geoffrin : « Je ne suis qu’un instrument dont vous « avez bien joué. » Il se sert du savoir anatomique de Daubenton, mais il n’attend de lui que des descriptions; il ménage Montbeillard, fl l’estime, il l’aime, il compte sur son goût, sur sa délicatesse, lui demande des avis, et se réserve le droit de lui en donner.
« Je suis très-flatté, mon bon ami, » lui écrit-il *,
R que vous ayez adopté mes corrections Vous
fl verrez peut-être avec regret que j’ai sabré de « longues tirades : mais il n’y a pas une suppression « ou une correction dont je ne puisse vous donner
« la raison; et, si j’étais auprès de vous, je crois
« que vous seriez de mon avis Enfin j’ai traité
« vos feuilles comme les miennes »
Bexon est celui de ses collaborateurs sur lequel
* Montbard, 3 octobre 1775.
SLVII
BUFFON
HufTon a le plu&agi; il le forme, le souticot, 1 anime; et l’on ne peut trop regretter la mort prématurée de cet élève.
Dans les lettres qu’adresse à chacun de ces patients travailleurs le vigoureux chef de cette noble association perce sans cesse, et presque à son insu, l’ardeur qui le domine. Ce qui pénètre de respect, c’est qu’il se demande bien plus encore à lui-même.
Au superflu, chose fort nécessaire à qui veut penser librement, BufTon avait largement pourvu avant d’entreprendre ses prodigieux travaux. Montbard, sa ville natale, était dominé par les ruines pittoresques d’un château fort. Ces ruines, placées en amphithéâtre, planaient sur les plus magnifiques points de vue. Biiffon acquit de la province ce château, ancienne résidence des ducs de Bourgogne; il se fit lui-même son architecte, car il aimait à faire travailler, à gouverner des ouvriers; il abattit une grande partie des vieilles constructions, et parvint à faire d’un rocher aride le lieu le plus propice à ses études.
Tout avait été combiné pour les rendre faciles, et chaijue partie de l’ensemble avait un emploi déterminé. Des laboratoires avaient été établis pour les expériences; des parcs recevaient les paisibles habitants des forêts, dont les mœurs devaient être étudiées; des fosses renfermaient des lions, des
Tivin ' INTRODUCTION.
ours : « On n’acquiert aucune connaissance trans- « missible qu’en voyant par soi-même, » disait Biiffon.
Ayant ouï parler d’un malheureux qui, pendant quinze ans, avait été abandonné dans les déserts de l’Amérique, il le fit venir, le questionna, l’observa longtemps, et esquissa sa peinture de la nature brute ; « Je me suis imposé, disait-il, de ne peindre « que ce que je pensais ou que je sentais, et non « ce que les autres avaient pensé ou senti. »
De ses jardins, disposés en terrasses superposées et garnies d’arbres, de fleurs et de volières, se découvraient, sous mille aspects, les riches horizons de la Brenne : c'est là que, fidèle au rendez-vous donné à l’étude, Büfl'on arrivait chaque matin. Dès cinq heures, il sortait d’un appariement qui avait issue sur la première terrasse, et se dirigeait vers un escalier fermé par une grille, la franchissait, la refermait soigneusement derrière lui, gravissait l’escalier, et, parvenu au point le plus élevé, suivait une longue allée de marronniers, au bout de laquelle il pénétrait dans un pavillon. . ~ •
Perdu dans la verdure et assis sur le rocher, ce pavillon, élevé de quarante pieds au-dessus de la première terrasse, se trouvait, par là, rendu inaccessible. Il n’était éclairé que par trois petites fenêtres, placées au couchant et garnies de vitres étroites. Une porte double, à deux battants, y donnait entrée dans
DE BUFFOK.
une pièce boisée de chêne, carrelée et meublée avec une simplicité extrême. Cet abri, presque aérien, qui empruntait tout son charme de son isolement, isolement tel qu’il détachait en quelque sorte du matériel de l’existence, a été le cabinet de travail tant aimé de Buiïon, « où, disait-il, il avait passé des heures déli- « cieuses. » C’est là qu’il méditait.
"A quelque distance, et dans une direction ména<fée de manière à n’offrir à la vue que la plus belle nature, mais sous un autre toit, les manuscrits étaient déposés : là se tenait le secrétaire dans une muette attente, car rien ne devait troubler le travail de la composition. Pendant ce travail, Buffon parcourait lentement l’espace. Sous une voûte d'azur, en face des splendides richesses de la campagne, rien n’amoindrissait ses images; il peignait, il sentait cet homme : « dont l’attitude est celle du commande- « ment, dont la tète regarde le ciel et présente une « face auguste sur laquelle est imprimé le carac- « tère de sa dignité...., dont le port majestueux, la « démarche ferme et hardie annoncent la noblesse et « le ran^‘ »
Souvent le travail d’une phrase occupait une matinée entière; vingt fois elle était remaniée : « Je « m’imposais pour règle de m’arrêter à l’expression « la plus noble, » a-t-il dit.
* Histoire naturelle de l’homme.
INTROnrCTION.
Il ne quillait le travail qu’à l’heure du dîner, restait longtemps à table, et s’abandonnait alors à toutes les gaietés qui lui passaient par la tête : « Peu in’im- <v porte, » disait-il, « que nies paroles soient soignées « ou non. » Sa conversation, empreinte de bonhomie, élait simple, négligée même ; des locutions familières s’y reproduisaient à chaque instant; mais jusque dans ce laisser-aller toute interruption lui était, insupportable : à bien plus forte raison dans un entretien sérieux n’en tolérait-il aucune; et à la première objection qui lui était faite, il gardait imperturbablement le silence : « Je ne puis me résoudre, disait-il, à « continuer de converser avec un homme qui se « croit permis, en pensant à une chose pour la pre- «.mière fois, de contredire quelqu’un qui s’en est oc- « cupé toute sa vie. »
Kn- revanche, tout ce qui ressemblait à un éloge trouvait en lui une extrême tolérance, et' l’enlevait subitement à ses distractions; il était particulièrement touché d’un hommage de ce genre, lorsqu’il lui était adressé par les dames; quelquefois il le provoquait, se louant lui-même judicieusement, mais avec une grande naïveté.
Si l’après-dînée était consacrée au repos, une course faite à pied, le bâton à la main, en devenait le plaisir le plus vif. Le but était, presque invariablement, une visite aux forges qu’il avait établies à Buffon. Quelquefois il partait plus tôt et allait demander à dîner à
DE RüFFON.
son vieil ami, le capucin Ignace, devenu, par sa protection, desservant de ce village. Ignace, à son tour, venait régulièrement au moins deux fois la semaine dîner à Montbard.
BulTon prenait d’ailleurs en très-grand sérieux ses talents et son importance de maître de forges. « J’ai « lu, monsieur, avec un grand plaisir, votre Mé- « moire sur le fer, » écrit-il à un capitaine- d’artillerie, frère de Montbeillard * ; « je l’ai trouvé de
a tous points dans les vrais principes Ce que
« vous dites est conforme aux expériences que j’ai « faites et suivies moi-même sur la • com position et « décomposition du fer, matière que personne n’en- « tend, et qui cependant est de la plus grande im- (ç portance. »
C’est dans .ses forges qu'il fit exécuter les longues et dispendieuses expériences sur le refroidissement des métaux, dont il a déduit des conclusions qui étonnent par leur hardiesse.
« 11 y a un mois, mon très-cher monsieur, » écrit-il à Montbeillard, « que je suis enterré dans mes forges, « et j’ai besoin, pour ressusciter, de la présence de « mes meilleurs amis. Venez donc avec la chère dame « et l’aimable Finfin * ; venez le plus tôt que vous « pourrez. Le charmant Moucheron joindra ses in-
* Montbard, 15 novembre 1767.
* Le jeune fils de Montbeillard.
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Lit
INTRODUCTION
« stances aux miennes; elle vous dira des nouvelles « de mon fds. »
Des nouvelles de mon fils : là résidait sa plus douce pensée, et le Moucheron, qui n’était autre qu’une nièce de Monlbeillard, mariée depuis à un neveu de Daubenton, se rendit une autorité dans la famille par l’affection dont elle entourait cet enfant, câlin, insoucieux, et qui, élevé près de son père, captivait toute sa tendresse.
Qui veut aller loin doit songer à payer tribut aux puissances de ce monde. Buffon, par ses écrits, avait subjugué la plus redoutable de ces puissances. L’opinion publique lui eut, au besoin, servi d’auxiliaire auprès du pouvoir, mais il ménageait celui-ci, savait cire toujours bien avec tous les ministres, se conciliait des amis influents, ne manquait jamais d’aller faire sa cour à Versailles, mais la faisait avec dignité. Le rencontrant un jour à Marly, madame de Pompadour lui disait : « Vous êtes un joli garçon, monsieur « de Buffon; l’on ne vous voit jamais. » '
Dans l’introduction où il dévoile la participation de Monlbeillard, Buffon dit ; « J’en étais au seizième « volume de mon ouvrage sur l’ histoire naturelle, « lorsqu’une maladie grave et longue a interrompu « pendant près de deux ans le cours de mes tra- « vaux. Cette abréviation de ma vie, déjà fort avan- « cée, en a produit une dans mes ouvrages. J’aurais
DE BÜFFON.