LUI
« pu donner dans les denx ans que j’ai perdus deux ft ou trois volumes de l’histoire des oiseaux, sans re- « noncer pour cela au projet de l’histoire des miné- « raux dont je m’occupe depuis plusieurs années. »
C’est en 1771, lorsqu’il avait déjà soixante-quatre ans, que Buffon eut à subir ce qu’il appelle une abréviation de sa vie. Contraint de renoncer aux méditations et de prolonger le séjour que chaque année il faisait à Paris, il essaya de mettre à exécution les vastes plans que depuis longtemps il avait conçus pour le Jardin royal. Son état de souffrance .devint t,el que l’on conçut plusieurs fois de vives alarmes.
De son retour à la vie, il parle ainsi à Montbeillard* : « J’ai beaucoup de regrets des trois semaines « que l’inquiétude de ma maladie vous a fait perdre. « Je vous suis comptable non-seulement de ce temps, « mais des mille sentiments que cette inquiétude « suppose, et dont je ne pourrai jamais assez vous « témoigner ma tendre reconnaissance. Ma santé « commence à se fortifier. Je me tiens actuellement a debout;' je dicte des lettres, je fais quelques petites
« affaires; le sommeil revient » Un peu plus loin,
il fait diversion à ces pénibles pensées ; « On prétend « ici, dit-il, que nous aurons un nouveau parlement « la semaine prochaine; j’en doute encore beaucoup.
• Paris, 2 avril 1771.
t.iv
INTRODUCTION
« quoique je le désire : l’établissement des conseils « supérieurs est loué par tous les gens sensés et fera « réellement un grand bien. Si le contrôleur général « voulait commencer à donner de l’argent et finir de
« mettre des impôts, tout pourrait encore aller
« Jamais ce pays n’a été plus cher et' plus dés- « agréable, et je soupire pour le temps -oiVje pourrai « le quitter et passer avec vous les moments les plus « heureux de ma vie. »
Le comte de la Billarderie d’Angeviller, qui était attaché à l’éducation du Dauphin en même temps que directeur général des bâtiments du Roi, jardins, manufactures, etc., profita de cette maladie pour demander et obtenir la survivance de la place d’intendant du Jardin royal, survivance que le grand homme se flattait . secrètement de transmetüe plus tard à son fils. Quoique M. d’Angeviller eût tenté de tenir .cet acte secret, il s’en découvrit assez pour que l’opinion publique en fût blessée et pour que Buffon s’en montrât outragé. Dans le but d’apaiser l’un et l’autre, le courtisan habile sollicita du roi l’autorisation de fah'e élever à Buffon, dans l’établissement môme, cette statue magnifique qui s’y voit encore et qui a été le premier exemple d’un pareil honneur rendu, à un hqmnre ^ vivant.
Cet hommage, qui traduisait l’admiration enthousiaste de la nation, obtint une approbation générale
1)E BUFFON. Lv
qui désarma Buffon. Les choses restèrent suspendues; mais à son ami Montbeiilard ‘ il écrhait : « J’ai « grand besoin de repos pour ache\er de me réta- « blir, ayant essuyé ici des orages de toute espèce... » Et plus tard* : « Ma santé s’est soutenue malgré « les tracasseries et le chagrin qu’on m’a donnés « bien injustement et bien ingratement. ».
Dès le commencement de 1772, on voit Buiïon se ranimer devant la mission d’énergique organisateur qu’il s’impose. Six ans auparavant, pour faciliter le classement des collections, il avait abandonné son logement d’intendant; il revint alors habiter l’établissement, et sa présence sembla y faire circuler une vie nouvelle.
C’est de ce moment où Buffon, compris et apprécié, pouvait' tout obtenir, que date le véritable développement du Jardin royal. Louis XV lui ouvrit les trésors de l’État avec une générosité qui témoigne de tout ce qu’il y avait, dans le monarque, de respect (Ktur le grand homme. Celui-ci achetait des terrains, des hôtels, des collections, faisait abattre, planter, bâtir, payait de ses deniers, et, sur ses notes, l’État remboursait.
Ces nobles procédés durèrent jusqu’à sa fin, et les
* Paris, mai 1771.
* Ce 8 décembre 1771.
INTRODUCTION
papiers de Buffon nous conservent des indications comme celle-ci : « Il m’est dû par le roi une somme « de quatre-vingt-quinze mille six cent quatre- « vingt-trois livres neuf sols deux deniers, que j’ai « avancés pour des travaux de maçonnerie et four- « nitures de matériaux depuis le 1®^ juillet jusqu’au « 5 décembre, et dont j’ai envoyé l’état et mémoires « quittancés à M. de la Chapelle pour obtenir une « ordonnance de remboursement. »
A des plans compliqués, dont l’exécution demandait une infatigable persévérance, Buffon n’admit qu’un seul confident dont la jeunesse emprunta, d’une probité sévère, d’une soumission aveugle, quelques traits d'une figure antique. André Thouin est un jardinier; il rend compte. Chaque quinzaine, Buffon lui répond de Montbard une longue lettre bien confiante, et la puissance de l’hoiineur et de la vertu est telle, qu’elle établit une sorte de parité entre ces deux hommes.
Presque invariablement, Buffon commence par quelque chose qui ressemble à ceci ‘ ; « J’ai reçu vos a états de dépense, et je vois que vous conduisez nos « travaux avec toute l’intelligence et toute la pru- « dence possible. » Après une affaire laborieusement conclue, Buffon écrit*: « Je le répète, vous
* Montbard, 31 août 1785.
* Montbard, 24 août 1784.
DE BDFFON.
« êtes prudent et très-avisé , » deux qualités par
lesquelles Thouin se rapprochait du philosophe, qui, un jour, lui dit* ; « Deux ou trois hommes, qui se- « raient sous vos ordres, garderaient mieux nos « plantes que toute la maréchaussée de Paris. » Dans une entreprise pour laquelle rien n’avait été prévu, il n’y eut guère que le zèle de son délégué qui ne fit jamais défaut à Buffon. Aux embarras multiples (fui surviennent, celui-ci oppose des ressources qui rappellent l’ingénieuse facilité du créateur de systèmes : « Faites-moi le plaisir, mon cher monsieur « Thouin, » écrit-il *, « de remettre vous-même la « lettre ci-jointe à M. Dufresne, et, comme c’est pour M obtenir de l'argent, dont nous avons un si grand « besoin, il n’y aurait pas de mal de lui porter quel- « ques fleurs et quelques arbustes : cela ne pourrait « qu’augmenter sa bonne volonté. Je lui demande « les 55,000 francs qui restent dus sur les 75,000 « pour la maison et le terrain qui est actuellement « réuni au Jardin. 11 ne sera pas nécessaire de lui « parler des travaux que vous faites au delà du « Jardin, ni de l’échange avec Saint-Victor, de peur « d’effrayer par de nouvelles demandes; mais vous « pouvez lui exposer que nous sommes absolu- « ment sans argent, et qu’il nous ferait grand bien
‘ Monibard, 27 juin 1784.
* Montbard, 30 juillet 1781