I>VIK
INTRODUCTION
« s’il voulait nous faire donner le moyen de conti-
« nuer nos travaux Je serai peut-être forcé de
« les faire cesser bientôt, faute de pouvoir subvenir
« à la dépense, car je suis obligé d’emprunter »
Peu de jours après arrivent ces quelques mots ' : « Votre visite, mon cher monsieur Thouin, a fait bon « effet, car je viens de recevoir une lettre; M. Du-
« fresne me promet de l’argent Ainsi nous pour-
« rons faire l’acquisition de la maison Lelièvre »
On voit qu’un peu d’adresse se joignait à la persévérance; mais cela se faisait sans que jamais l’homme sérieusement intègre consentît à s’effacer. 11 écrit encore à Thouin® : « Je vous prie de remettre à « M. Dufourny, architecte, la lettre ci-jointe, afin « qu’il ne m’importune plus de ses beaux pro-
« jets Je lui marque que, comme administra-
« teur du Jardin du Roi, je ne dois y faire que ce « qui m’est ordonné par Sa Majesté et approuvé « par ses ministres, et que je ne puis consentir à « aucune dépense qui aurait trait à ma gloire person- « nelle, ne m’étant même point mêlé du tout de la a statue qu’on a bien voulu m’ériger, et en effet je « ne veux pas qu’on ait à me reprocher que j’aie « rien fait pour moi personnellement, et c’est la « vraie raison qui fait que je ne puis obtempérer « aux demandes de M. Dufourny. »
‘ Montbard, 3 août 1781. ’
* Montbard, 24 août 1 784. ' ’
DE DUFFON.
Seizi* aimée» de travaux continus amenèrent le Jardin royal à une complète transformation. Le dernier jour du grand homme le surprit s’occupant encore de cette œuvre inachevée, mais dont il avait assuré 1a durée en la scellant d’un cachet de majestueuse utilité qui en a fait un bien national, unique en son genre et cher à tous.
A la jeunesse studieuse, un spacieux amphithéâtre était ouvert, l’école de botanique était replantée, les jardins avaient doublé d étendue, des serres étaient construites, et les magnifiques galeries, qu’on avait élevées, contenaient des richesses infinies que, de tous les points du globe, on tenait à honneur d’envoyer au PEINTBE DE LA NATURE.
Cette sympathique ardeur, ce respect pour le trésor qu’accumulait Buffon, exerçait une sorte de fascination. Tandis que les missionnaires qui ne pénétraient en t.'hine qu’au péril de leur vie y travaillaient pour enrichir ses collections, les pirates, qui ne reconnaissaient d’autre puissance que celle de l’admiration, lui renvoyaient intactes les caisses qui lui étaient adressées.
Aux sévérités d’une vie laborieuse, Buffon opposait les douceurs de l’afl'ection paternelle. Dans une lettre adressée à la nièce de Montbeillard, confidente habituelle de ses faiblesses, il dit ' : « Buffonnet ne
‘ Moulbard, 22 niai 1772.
INTRODUCTION
« m’a pas écrit depuis dix jours ; cependant sa petite « colère n’a pas duré, car il a proposé à M. Landes ‘ « de négocier. . . » De ce Buffonnet boudeur son père parle gravement à Montbeillard * : « Mon fds est au «collège du Plessis, dit-il, depuis trois semaines, « mais il ne m’a pas encore été possible d’y arranger « le petit plan de son éducation, il ne s’y trouve pas « mal »
L’excellent homme imagine bientôt des palliatifs propres à tranquilliser son cœur : « J’attends Buffon- « net dimanche, » écrit-il à madame Daubenton ® (le Moucheron)', « j’ai arrangé toutes ses petites affaires; « il aura une chambre particulière, un cabinet pour « son domestique ; je lui donne un gouverneur pris « dans le collège même, et un petit camarade de son « âge; je crois qu’il ne sera point du tout malheu- « reux. Le tendre intérêt que vous avez la bonté d’y « prendre m’oblige à vous en rendre compte. »
Devant le plaisir de voir Buffonnet, tout sérieux s’efface. Après un jour passé ensemble, le père écrit : « Nous avons beaucoup parlé de vous et de son petit
« chevreuil » « Embrassez bien votre charmante
« Betzy, » dit -il encore à cette jeune mère, « ce sont « là les plaisirs les plus purs de la vie. »
En 1773, Louis XV érigea en comté la terre de
* Gouverneur du jeune Buffon.
* Jardin du Roi, 15 juin 1773.
* Jardin du Roi, 20 juin 1773.
Biiffon : « a6n, disent les lettres patentes, d’exciter « de plus en plus la noble et honorable émulation
« qui forme les grands hommes » De ce titre,
dont on lui a reproché la vanité, il en était pour lui comme de sa parure, comme de ses manchettes. N’avait-il pas écrit : « Les hommes ont toujours fait et « feront toujours cas de tout ce qui peut fixer les « V eux des autres hommes et leur donner des idées « avantageuses de richesse, de puissance, de gran- « deur. »
L’Histoire des minéraux occupait alors Buffon, et « lui plaisait, disait-il, parce qu’elle prêtait à de « grandes vues. » Elle le conduisit à reproduire, après des méditations qui avaient duré près de trente années, ceux de ses premiers travaux qui se rapportaient à l’histoire du globe. Agrandis et épurés durant ce long enfantement de la pensée, ils devinrent, sous une forme nouvelle, les fruits de la maturité de son génie.
Lors de leur publication sous le titre de Suppléments, déjà, pour Buffon, la vieillesse arrivait, mais elle arrivait pleine d’antorité. Chacun tenait à honneur d’approcher du grand homme ; philosophes, écrivains, penseurs, enviaient un de ses jugements toujours généreux. Le comte d’Angeviller, en digne courtisan, avait puisé dans une mauvaise action la confiance d’arriver jusqu’à une grande audace; il se donnait le titre d’ami de Buffon, et fut chargé, en
INTRODUCTION
celte qualité, de provoquer l'expression de sa pensée. • Il s’agissait d’un éloge de Colbert, couronné par l’Académie française : « Que vous avez un digne et res- « pectable ami dans M. Necker, » lui écrit Bulîon;
« j’ai lu deux fois son ouvrage. Je me trouve d’accord « avec lui sur tous les points que je puis entendre :
« ses idées sont aussi simples que grandes, ses vues « saines et très-étendues, et tous les économistes en- « semble, fussent-ils protégés par tous les ministres « de France, ne dérangeront pas une pierre dans cet « édifice, que je regarde comme nn monument de « génie. Je n’ai regret qn’à la forme. Je n’eusse « pas fait un éloge académujue, qui ne demande que
« des fleurs, avec des matériaux d’or et d’airain
« L’auteur a ici le double désavantage d’avoir ses en- « vieux particuliers et, en meme temps, tous ceux
« qui cherchent à borner l’Académie Je suis fâché
« qu’un aussi bel ensemble d’idées n’ait pas toute la « majesté de forme qu’il peut comporter..... Le style « est très-mâle et m’a beaucoup plu, malgré les négli- « gences et les incorrections, et les pitoyables plai- « sauteries que les femmes ne manqueront pas de « faire sur les jouissances trop souvent répétées. »
A Necker lui-môme, et lui parlant de cet ouvrage, Hufl’on disait : « C’est un grand spectacle d'idées et « tout nouveau pour moi. » On peut croire que l’auteur n’appela point de ce jugement. « 11 ne lui man- « qiiait qu’une certaine familiarité, qui donne, pour
DE BÜFFON.
LjlIII
« ainsi dire, de l’esprit à ceux avec qui l’on cause, » a dit de lui son amie, madame du Defîant. L’approbation de Buffon dût rompre la glace dont il s’enveloppait. C’était madame Necker qui l’avait provoquée. Disposée par sa nature génevoise à trouver de grandes beautés dans la majesté du style, elle avait souhaité pour son mari le suffrage qui lui paraissait le plus enviable.
Marmontel a fait de cette femme, qui vécut au milieu des philosophes du dix-huitième siècle, un éloge plein de grâce : « Elle avait, dit-il, le « charme de la décence. » Elle avait aussi le goût passionné de l’esprit, et son salon était le rendezvous de ce que la littérature comptait alors de plus brillant. « La conversation y était bonne, quoique « un peu contrainte;.... en matière de littérature, « on causait agréablement, elle en parlait elle-même « fort bien, » nous dit l'abbé Morellet*.
Buffon devint l’oracle du cercle auquel présidait rnadame Necker. L’admiration enthousiaste que bientôt elle professa pour ce sublime ami atteignit celui-ci par son côté le plus vulnérable. 11 s’abandonna à cette amitié, en qui tout eût été parfait, si elle se fût exprimée avec simplicité, si elle eût pu échapper au ton emphatique. En face de ces éloges excessifs et constants, la saine raison de notre philosophe fit
* Voyez les Cattseries du lundi. L’esprit de in.ndame Necker y a i*té apprécié par l’observateur le plus judicieux et le plus fin.
LXIT
INTRODUCTION
naufrage : dans un élan de réciprocité admirative, il composa, pour être placés au bas du portrait de madame Necker, deux vers latins', les seuls qu’ait jamais enfantés sa plume; ils ne sont remarquables que par l’excès de la louange et le défaut de l’élégance. Sur l’étonnement qu’on lui manifesta à cette apparition imprévue, Buffon répondit avec bonne foi qu’il ne connaissait même pas la règle qui, dans notre langue, fait succéder les rimes masculines aux rimes féminines : « Je n’ai jamais souhaité, » ajouta-t-il, « retenir les choses factices, qui ne sont ima- « ginées que par le caprice des hommes, et je crois « devoir à cette ignorance volontaire des choses ar- « bitraires les progrès que j’ai faits dans les connais- « sances utiles. »
Ce commerce du monde dans lequel les affections se fondent sur des rapports de convenance ou sur les entraînements de la vanité, ne pouvait suflire ni au sens droit ni au cœur sincère de Buffon. A l’époque où, sur l’éclat de sa réputation, il ne paraissait nulle part sans qu’aussitot une cour se formât autour de lui, dans l’épanchement de sa pensée, il écrivait de Paris : « Rien ne m’attache ici que mon enfant. » En rentrant, en 1775, dans sa retraite tant goûtée, il
‘ Angelicâ facie et formoso corpore Necker,
Mentis et ingenii virlules exhibet omnes.
eut la douleur de n’y plus retrouver le témoin le plus constant de sa vie, celui devant lequel le succès lui avait été le plus doux : son vieux père venait de s’éteindre dans sa quatre-vingt-treizième année Le temps éclaircissait les rangs de ceux qui lui étaient chers; mais il n’enlevait rien à la liaîclieur, à la vivacité des amitiés de sa jeunesse.
« Mes jours les plus heureux, mon très-cher de « Brosses, écrit-il de Montbard*, sont ceux où je « reçois des marques de votre amitié et des nou- « velles certaines que non-seulement votre santé, « mais votre pleine vigueur se soutiennent. Madame « de Brosses est prête d’accoucher, je vous en lais mon « compliment de tout mon cœur, et néanmoins, je « ne vous dirai pas : Courage, mon bon ami, car il me « semble que vous voilà très-suffisamment pourvu de « [K)stérité, et je sais, du moins par mon expérience, « que, passé soixante ans, il faut devenir économe et ft môme avare de ces molécules organiques, que nous « pouvions autrefois prodiguer. Vous avez tort de « dire que votre sang est appauvri ; vous voyez que « ceci le dément ; et, si vous entendez par là l’es- « prit plutôt que le corps, vous vous trompez encore « plus, car je vois par votre conduite, par vos dis- « cours publics, et même par vos lettres, que vous
' Au châleau de Buffon.
* Monlbard, 16 septembre 1775.
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1NTR0DU6T10N
« avez la même bonne tète, la même fraîcheur d’idées, « la même gaieté, les mêmes expressions de cœur, « toujours charmantes pour vos amis , et je jouis
« de tout ceci moi-même en vous le rappelant
« Je quitte avec plaisir ces affaires pour revenir à « vous, mon bon et très-illustre ami : que l’espérance « de vous posséder deux ou trois jours à Ulontbard « m’a remué délicieusement I II me semble que j’ai « cent mille choses à vous dire et tout autant de senti- « ments à vous exprimer. Ramenez promptement votre « cher fils en bonne santé à sa tendre maman; cela lui « donnera le courage de vous présenter celui qui est « prêt à paraître. Je lui dois des remerciments infinis « des bontés dont elle a comblé mon fils, et je les re- « connais dans l’éloge qu’elle a bien voulu vous en
« faire Je penserai chaque jour à votre voyage de
« Montbard En partant de Dijon à cinq ou six
« heures du matin, vous pourriez arriver pour dîner, « et nous dînerons à notre aise, et je serai comblé dfe
« la joie la plus pure »
Ces expressions simples, cette franche cordialité ne nous rappellent point l’image officielle de Buffon, qui nous le représente entouré d’un nuage d’encens dont il aspire la fumée. De son désir d’être loué, voici comment il parle àM. de Vaincs ‘ :« Qu’on serait « heureux, quand on a le petit malheur d’être auteur.
’ Monlbnnl, Ifi sepleml)re *1778.
DE BÜFFON.
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« si l’on ne donnait ses livres qu’à des gens qui sa- « vent en juger;.... je voudrais au moins être jugé « avec justice et bonne foi, et cependant rien n’est si « rare. Je ne vois que des éloges outrés ou des cri- « tiques injustes ; et, quoique votre lettre soit trop « flatteuse, comme vous tirez du fond des choses tout « ce qu’elle contient d’éloges, je vous en fais mes « très-sincères remerciments. »
Le poète Lebrun, ayant composé, à l’occasion de la maladie qui faillit enlever Buflbn, une ode, devenue fameuse depuis, la lui envoya ; « Je l’ai lue avec un « extrême plaisir, » lui écrit celui-ci ‘ ; et j’y ai « trouvé plusieurs traits qui supposent un beau génie
« et une âme tout aussi belle »
La louange, empruntant à la poésie ses formes pompeuses, en acquit, aux yeux de madame Necker, un charme bien plus grand ; son amitié s’en émut : « M. de Buffon m’9 fait partager sa reconnaissance « et son admiration pour la belle ode où vous pei- « gnez, d’un ton aussi élevé que le sujet, les tra- « vaux de ce peintre de la nature, et cette maladie « d’un seul homme qui alarma l’Europe entière*... » Ce billet transporte de joie le poète (M. Necker était alors ministre) ; il fait part de son bonheur à Bnffon, et, dans sa précipitation, met une feuille de
* Au Jardin du Roi, 1*’ décembre 1777.
® .lartvier 1778:
INTRODUCTION
trop SOUS l’enveloppe. De Montbard arrive bientôt cette réponse ‘ : « Je vous remercie, Monsieur, de la « charmante lettre que vous venez de m’écrire, et « dont je vous renvoie le brouillon, que j’ai respecté, « n’ayant pas regardé les ratures; je n'avais nul doute a que vous ne fussiez accueilli et même recherché « par madame Necker ; elle aime les grands talents et « les estime au delà même de ce qu’ils valent dans les « personnes vertueuses. Vous ne pouvez donc man- « quer de lui plaire à tous égards, en vous montrant « ce que vous êtes, et lui parlant toujours vrai »
A Bexon, à qui il croit pouvoir tout dire, Buffon écrit”* : « Je viens de recevoir une lettre de M. Le- « brun avec son ode sur la campagne d’Italie du prince « de Conti. 11 y a de très^belles strophes, et de magni- « fiques images ; mais, en tout, cette ode n’est pas « aussi sublime que celle qu’il m’a adressée »
Remerciant l’auteur, il lui dit* : « J’ai été enchanté « de votre ode sur la paix; il y a surtout trois « strophes qui sont de la plus grande beauté; par- « tout des traits de génie et les sentiments de « l’aine la plus honnête, de la hauteur d’idées, du (( nerf dans l’expression, de la couleur dans les
« images et du mouvement dans le style Gunti-
« nuez, monsieur, à cultiver vos grands talents, et
* Montbard, 6 février 1778.
* Montbard, 11 février 1778.
® Montbard, 1778.
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« VOUS serez bientôt hors de portée à tous les traits « de l’envie. »
Exalté par le succès, et incapable de s’arrêter en chemin, Lebrun, dans une inspiration nouvelle, avait passé les limites que la raison impose à la poésie elle-même. Aux éloges précédents, BufTon ajoute donc avec ménagement et finesse : « En m’occupant « de vous, monsieur, j’oubliais de vous parler de « moi, et de vous remercier de la place que vous « m’avez donnée dans votre dernier écrit; assuré- « ment, je ne la prends pas si haut, et je serais fort « fâché que le voisinage de mon nom, comme celui « de ma personne, pût indisposer ou gêner quelqu’un. « Nos grands hommes sont trop délicats, et malheu- « reusement les petits ont la vie si dure qu’on les « écorche sans les faire souffrir. »
Précédemment il avait'dit à ce même Lebrun ‘ : « Vous avez mis entre le génie et le bel esprit une « distinction bien forte *, mais qui n’en est pas moins « juste, ni moins heureusement appliquée. Si elle a déplaît à quelques beaux^ elle plaira à tous les bons « esprits. »
La verve satirique de Lebrun lui dicte ces vers :
* Jardin du Roi, 1" décembre 1777.
* Flatté de plaire aux goûts volages,
L’esprit est le dieu des instants;
Le génie est le dieu des âges,
Lui seul embrasse tous les temps.
{Ode à Buffon.)