‹ Des manuscrits de Buffon (volume 2)Chapitre 12 sur 39 · LX INTRODUCTION · texte numérisé non relu

LX INTRODUCTION

« m'a pas écrit depuis dix jours; cependant sa petite « colère n'a pas duré, car il a proposé à M. Landes^ « de négocier... » De ce Buffonnet boudeur son père parle gravement à Montbeillard * : « Mon iils est au « collège du Plessis, dit-il, depuis trois semaines, « mais il ne m'a pas encore été possible d*y arranger et le petit plan de son éducation, il ne s*y trouve pas

L'excellent hoininc inia^ine bientôt des palliatifs propres à tranquilliser son cœur : « J'attends Buffon- « net dimanche, » écrit*il à madame Daubenton ' (le Moucheron)] « j'ai arrangé toutes ses petites afl'aires; a il aura une chambre particulière, un cabinet pour « son domestique ; je lui donne un gouverneur pris (( dans le collège même, et un petit camarade de son (X âge ; je crois qu'il ne sera point du tout malheu- « reux. Le tendre intérêt que vous avez la bonté d'y a preiidt e m'oblige à vous en k ndre compte. »

Devant le plaisir de voir BuQbnnet, tout sérieux s'efface. Après un jour [)assé ensemble, le père écrit : « ^ous avons beaucoup parlé de vous et de son petit

« chevreuil » « Embrassez bien votre charmante

« Betzy, )) dit-il encore à celte jeune mère, « ce^unt « là les plaisirs les plus purs de la vie. »

En 1773, Louis XV érigea en comté la terre de

• Gouverneur du jeune Buffon.

* Jardin du Roi, 13 juii» 1773.

> lardin du Roi, 20juiBl773.

DE BUFFON. m

Biiffoii : « aûa, disent les lettres patentes, d exciter « de plus en plus la noUe et honorable émulation

« qui forme les grands hommes » De ce titre,

dont on lui a reproché la vanité, il en était pour lui comme de sa parure, comme de ses manchettes. N'avait-il pas écrit : « Les homines ont toujours fait et « feront toujours cas de tout ce qui peut fixer les « }eux des autres hommes et leur donner des idées « avantageuses de richesse, de puissance, de gran- «c deur. »

VHistùire des minéraux occupait alors Buflbn, et a lui plaisait, disait-ii, parce qu'elle prêtait à de « grandes vues. » Elle le conduisit à reproduire, après des mcditaLiuns qui avaient duré près de trente années, ceux de ses premiers travaux qui se rapportaient à l'histoire du globe. Agrandis et épurés durant ce long eulaiilcnient de la pensée, ils devinrent, sous une forme nouvelle, les fruits de la maturité de son génie.

Lors de leur publication sous le titre de SupplémentSf déjà, pour Buffon, la vieillesse arrivait, mais elle arrivait pleine d'autorité. Chacun tenait à honneur d'approcher du grand homme : philosophes, écrivains, penseors, enviaient un de ses jugements toujours généreux. Le comte d'Angeviller, en digne courtisan, avait puise dans une mauvaise action la confiance d'arriver jusqu^i une grande audace; il se donnait le litre d ami de Buffon, et lui chargé, en

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cette qualité, de provoquer Texpression de sa pensée. 11 s'agissait d'un éloge de Colbert, couronné par l'Aeadémie française : « Que vous avez un digne et res- « pectable ami dans M. Necker, x> lui écrit BulTon; Il j'ai lu lieux ïois son ouvrage. Je me trouve d accord « avec lui sur tous les points que je puis entendre : « ses idées sont aussi simples que grandes, ses vues « saines et très-élendues, et tous les éconouiistes en- « semble, fussent-ils protégés par tous les ministres « (io France, ne diTangeronl pas inie pierre dans cet n édifice, que je regarde comiiu uu monument de «( génie. Je n*ai regret qu'à la forme. Je n'eusse « |)as fait un éloge académique, qui ne demande que

« des Qeurs, avec des matériaux d'or et d'airain

«r L'auteur a ici le double désavantage d'avoir ses enc< vieux particuliers et, en même temps, tous ceux

« qui cherchent à borner l'Académie Je suis fâché

(f qu'un aussi bel ensemble d'idées n'ait pas toute la

« majesté de forme qu il peut comporter Le style

a est très-mâle et m'a beaucoup plu, malgré les négli- « gences et les incorrections, et les pitoyables plai- « santeries que les fenmies ne manqueront pas de « faire sur les jouissances trop souvent répétées, n

A ?iecker lui-môme, et lui parlant de cel ouvrage, Bufion disait : a C'est uu grand spectacle d idées et a tout nouveau pour moi. b On peut croire que Tanleur n'apj)( la point de ce jugemenl. « 11 ne lui inaii- « quait qu uue certaine familiarité, qui donne, pour

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JDE BDFFON. um

« ainsi dire, de l'esprit à ceux avec qui l'on cause, » a dit de lui son amie, madame du DefTant. L'approhalioa de Bu i tou dût rompre la glace dont il s'enveloppait* C elait madame Mecker qui l'afait provoquée. Disposée par sa natm*e génevoise à trouver de grandes beautés dans la majesté du style, elle avait souhaité pour son mari le suffrage qui lui paraissait le plus enviable.

Marniontel a fait de celte l'eninie, qui vécut au milieu des philosophes du dix-huitième siècle, un élo^e plein de grâce : « Elle avait, dit-il, le a charme de la décence. » Elle avait aussi le goût passionné de Tesprit, et son salon était le rendezvous (le ce que la littérature comptait alors de plus brillant, a La conversation y était bonne, quoique « un peu contrainte;.... en matière de littérature, « un causait agréablement, elle en parlait elle-même « fort bien, » nous dit l'abbé Morellet ^

BufTon devînt l'oracle du cercle auquel présidait madame >'ecker. L admiration enthousiaste que bientôt elle professa pour ce sublime ami atteignit celui-ci par son côté le plus vulnérable. Il s'abandonna à cette amitié, en qui tout eût été parfait, si elle se lût exprimée avec simplicité, si elle eût pu échapper au ton em|)hatique. En lace de ces éloges excessifs et constants, la saine raison de notre philosophe fit

* Voyez les Catisehes du lundi. L'esprit de m;uînnie Nockcr y a ••ié apprécié par r observateur le plus jiuiicieui et le plus lia.

tm INTRODUCTION.

naufrage : dans un élan de réciprocité admirative,

il composa, pour être placés au bas du portrait de madame iNccker, deux vers latms^, les seuls qu'ait jamais enfantés sa plume; ils ne sont remarquables que par Texcès de la louange et le défaut de 1 élégance. Sur l'étomiement qu'on lui manifesta à cette apparition imprévue, Buffon répondit ayec bonne loi qu'il ne connaissait mênie pas la règle qui, dans nuire langue, fait succéder les rimes masculines aux rimes féminines : «r Jen\'ii jamais souhaité, » ajouta-l-il, « retenir les choses factices, qui ne sont ima- « ginées que par le caprice des hommes, et je crois « devoir à cette ignorance volontaire des choses ar^ « bitraires les progrès que j'ai faits dans les connais- « sances utiles. »

Ce commerce du monde dans lequel les affections se fondent sur des rapports de convenance ou sur les entraîiuiiients de la vanité, ne pouv.iit suffire ni au sens droit ni au cœur sincère de BulTon. A l'époque où, sur Féclat de sa réputation, il ne paraissait nulle part sans qu'aussitôt une cour se ioruiàt autour de lui, dans 1 epanchement de sa pensée, il écrivait de Paris : <x Rien ne m'attache ici que mon enfant. » En rentrant, en 1775, dans sa retraite tant goûtée, il

* Aiicrolicâ facie et formo^o corpnre >'Gc.ker, Meuiis et iogeniî Ttrlules exliibel omno«.

DE BUFFON. txr

eut la douleur de n'y plus retrouver le témoin le plus

constant de sa vie, celui devant lequel le succès lui avait été le plus doux : son vieux père venait de s'éteindre dans sa quatre-vingt-treizième année ^ Le temps éclaircissait les rangs de ceux qui lui étaient chers; mais il n'enlevait rieu à la fraîcheur, à la vivacité des amitiés de sa jeunesse»

« Mes jours les plus heureux, mon très-cher de « Brosses, écrit-il de Montbard*, sont ceux où je « reçois des marques de votre amitié et des nou* a velles certaines que non-seulement votre santé, « mais votre pleine vigueur se soutiennent. Madame <( de Brosses est prête d'accoucher, je vous en fais mon K compliiueat de tout mou cœur, et néanmoins, je

ne vous dirai pas : Courage, mon bon ami, car il me « semble que vous voilà très-suffisamment pourvu de « postérité, et je sais, du moins par mon expérience, « que, passé soixante ans, il faut devenir économe et « même avare de ces molécules organiques, que nous a pouvions auUelois prodiguer. Vous avez tort de « dire que votre sang est appauvri ; vous voyez que « ceci le dément; et, si vous entendez par là l'es- « prit plutôt que le corps, vous vous trompez encore « plus, car je vois par votre conduite, par vos dis- « cours publics, et même par vos lettres, que vous

* Au cîifiicaii de BufTon.

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