‹ Des manuscrits de Buffon (volume 2)Chapitre 14 sur 39 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Uart forma de saDg>fi*oid, sans l'aveu du génie»

Les Delilles, les Saint-LambertSy fiuflbn, je l'avouerai, j^aime assez peu les vers,

Mais j^adore la poésie.

« Oui, monsieur, con!inuc-t-il, c'est elle que j'ad- (( mire dans une foule de morceaux vraiment sublimes '{ de voire Histoire naturelle. C'est par elle que je f( voudrais rendre un peu durable Touvrage le plus « cher à mon cœur, celui que je tous ai adressé. « J'aime mieux chanter un ami qu'un héros, et, pour tf tout dire, je préfère le iiéros de la physique à celui c< des Alpes. »

Buffon, prend fort au sérieux ce désir de rendre durable Touvrage le plus cher au cœur de Lebrun, et lui répond* : « Je ne doute pas que votre ode ne vous fasse « encore plus d'hounenr que celle sur M. le prince c( de Conti, quoique celle-ci ait été reçue avec ap- « plaudissements par tous les connaisseurs. L'arrivée « de M. de Voilaire va faire qu'on s'occupera et qu'on a parlera plus de poésie que jamais. Ce serait une (( raison de publier cette magnifique ode plus tôt que « vous lie le comptiez, monsieur; je parle ici beauce coup plus pour votre gloire que pour la mienne ; <« cependant j'avoue que, dans un ouvrage d'une a aussi grande subUmilé, on gagne toujours en diffé-

« Monlbaril. 5 mars 1778.

DE BUFFON. „x,

«t ranl. » En perspective d'nnv pulilicalion, il ajoute dos observalioiiii très-judicieuses et très-franches sur des suppressions nécessaires.

C'était surtout à la raison, au sens qu'elles s'adressaient, car le poétique prosateur se montrait fort indépendant devant les étroites rigueurs de

La grammaire, qui sait régenter jusqu^aux rois.

En 1787, il reçut une lettre ainsi conçue * ; « Mon- « sieur, dans une de vos lettres à madame la mar- « quise de Sillery, vous dites, en pariant des philoso- « phes modernes qu'elle a dépeints : Votis fi' avez pas « échappé wi seul des traits qui les caractérisent. « Plusieurs gens de lettres prétendent que le mol « échappé n est pas correct, parce que, suivant FAca- « demie, ce verbe est neutre et qu'il ne régit l'ac- « cusalîf que lorsqu'il signifie éviter. J'ai soutenu « et parié le contraire, non-seulement sur votre a autorité, mais encore parce que j imagine qu'e- « cliapper peut se prendre quelquefois pour man- « quer^ oublier, qui sont également des verbes « actifs. Cependant, étant convenu de nous en rap- « porter à ia décision de M. de Wailly, grammai*^ « rien, j'ai perdu et payé. C'est chose finie; mais « cela ne me fait pas changer d'opiiiion, et j'ose « interrompre un temps précieux sans doute pour « vous prier de me dire si j'y dois persister, ne pou-

' Le 5 mai 1767.

Lisn INTRODUCTION.

« vant soupçonner, comme on voudrait me le faire «t croire, que ce soit une faute de copiste ou d'impresa sion. Je nie glorifierais bien sûrement du tort que « l*on m'a donné, s'il pouvait m'étre commun avec le « premier écrivain de notre siècle..... »

La réponse ne se fit pas aiteiulre ^ « M. deBuUbn a « reçu la lettre que M. Lambert lui a fait Thonneur de « lui écrire; il avoue qu'il n'a jaiudis étudié la grama maire. Ainsi il n'est pas surpris que M. Lambert « ait perdu son pari. Au reste, il pense qu'un verbe « neutre peut devenir actif lorsqu'il est employé à « propos et qu'il exprime clairement une idée; mais, à « la vérité, cela n'est pas du ressort de la grammaire, « qui n'a pas eu le pouvoir de donner de la vie à ce « qui n'en a paë, comme l'on voit par un certain « nombre de livres correctement écrits ot qui sont a cependant d'un mauvais style. M. de Buffon remer- « cie H. Lambert de toutes les choses honnêtes qu'il « veut bien lui dire à cette occasion et le prie de ne « plus parier sur sa parole, parce que Ton perd sou* «( vent un bon procès qu^nd on plaide devant des « juges pour qui la forme est tout et le fond très-peu « de chose. »

Cette boutade contre les juges et les jugements allait au delà des affaires grammaticales.

i iudin du RoL 6 mt. 1781.

Digitizea by CoOgle

Dig'itizeo

l)es |)rucùi> Uup réels et trop trétjueiits l avaient faiigué d'avocats, de procureurs et de jugements. I n jour il écrit à llontlxMllard, el c'es^son meilleur jour à leur égard' : « Je suis content du gain de « mon procès ; la victoire pouvait être plus coniplèU% « mais il iaudi ail que la justice IVil [)lus juste et prît a moins garde aux tonnes. C'est toujours beau- (t coup de ce^er d'être tracassé, surtout pour une « misère. »

Plus tard, eu 1785, il dit à ce même MontbeiU lard* : « Mou chicaneur vient d'appeler au parlement « de Paris de la sentence du Cliàtelet; ainsi, c'est à « recommencer sur nouveaux frais et à subir de « nouveaux tracas; car il faut d'autres procureurs et « même d'autres avocats, et vous yàyeiy mon bon « ami, combien j'aime ces sortes de gens, qui, dans ace pays-ci, cherchent, pour la plupart, à retenir « el allonger les ailaires, el ne les voient jamais se u terminer qu'a regret. »

A peine arrivait-il à Nontbard, cette année mctne où il écrivait à Monlbeiilard ; « Vous savez combien tt j'aime ces sortes de gens, » qu'il reçut une lettre par laquelle Hérault de Séclielles, avocat au Parlement, connu par ses débuts au Cbùlelet, bonnue d*i*sprit et de grande confiance en lui-même, t'aver* tissait iju'il était dans rinlenlion Je le visiter. Aux

» Moiillirird, 17 août 1777

* Jâi'iUii du Uoi| 25 lévrier 1785.

lAXiv INTUODIICTION.

pèlerinages des princes él rangers, jaloux d'ap^)orler leurs hommages à celui devant qni la fierté de l'ombrageux Uousseaii était aussi venue s'incliner, lamour-propre flatté avait pu se prêter; mais un empiétement sur son repos, qu'il n'avait point autoi isé, parut intolérable à Bufion. Hérault de Séciielles vint en effet, et trouva que des ordres avaient élé donnés jioiir sa réception. 11 est néanmoins fort problématique qu'il ait vu ButTon, alors Agé de sotxante-dix*huit ans et souffrant d'une maladie (le la vessie. Le visiteur se fit tout montrer, questionna, questionna surtout le malencontreux père Ipiace, prit des notes, et puisa dans une imagi- naliun ingénieuse, niais irritée, les détails, pleins A*aetualitéy desquels son Voyage à Montbard ^ a emprunté ce piquant, ce naturel qui séduisirent le lecteur, dont la malice s'amuse des faiblesses découvertes dans un grand homme, et valurent à cet écrit, d'ailleurs spirituel, une injuste autorité.

Faisant allusion aux principes d'éducation doiniés dans son Histoire naturene^ et dont il retrouvait la plupart développés dans rÉwîi/^, l»nHbn disait : « .1 «ii <( conseillé, et Uousseau a commandé, n Cette aatO' vilê^ qni n*ava|t rendu la vie du philosophe génevois

• I,'.; rmt U'Uéraull de St-ctielU parut colle anm'c mcine 17X5| ihxus }fagasin etmjcloiH'diqiie, Le Vo^âge n Montbard fui publié on un volume à |Hirt en l'an IX

txxv

ni plus douce ni plus facile, paraissuit iiisuflisante au scKjnctir de Moulbanl. En 1771, dans une lettre à Monlbeiilard, il disait : « Je pense absolument comuie « vous au stijet de Jean-Jacques, et j'écrirai en con- « séquence à Panckuucke. » 11 écrivit en effet, il vit Pauckoucke^ il négocia pour obtenir que, sur le consentement donné par Rousseau à une publication nouvelle de ses œuvres, l'éditeur s engageât à lui servir un revenu annuel de mille écus. Ceci n'était qu'un l'acile préliminaire. Pour vaincra ime ta rouelle susceplibiiiié, noire diplomate dut employer toutes les ressources de son éloquence, tous les arguments que sa raison lui suggéra. Le rebelle ayant enlin mis bas les armes, le soir on se quittait trés-beureux ; mais à peine Iff jour commençait-il a poindre, que Rousseau irrité accourait chez. Unttbn : « il avait été séduit, « abusé, disaitril ; il retirait sa parole, et ne voulait « pas que la postérité pût dire que Jean-Jacques « avait vendu ses pensées, sa fierté ne lui perniettf tant de vendre que ses doigts. »

« Je ne l'aurai point blessé^ » disait un jourBuflon, après avoir abrégé avec une siuipUcité un peu rude lu visite d^un homme qui l'ennuyait^ « car rien de ce « qui est naturel n'offense» » he principe était commode en lui-même, lin ajoutant à la bimplicité^ au iMurel, quelques exigences seigneuriales, celui qui l'avait posé arrive jusqu'à des prétentions qui se colorent d'une tc^inte de ieodalité. a Je crois, iMonsieur, h

txxvi INTUODLCllU.N.

écril-il à un [lersonnage compétent ^ « que voire

« bonne volonté aura inilué et qu'on me dé-

u barrassera de manière ou d'autre de cinquante « paysans, qui beniient chacun autant de petits sei- M loueurs, possesseurs eu l'rauc liei' de (|uclques perte ches de terrain dans ma terre de Buffon, ce qui « serait absurde et ne peut exister. J'iiUrudi ai voli c i( retour pour savoir ce que je puis i'aire enlin pour a satisfaire la régie, contre laquelle je suis très*décidc <i il plaider, si elle m'imposait des conditions qui ne (( fussent pas acceptables. »

Sa prépondérance dominatrice sauve, le seigneur l edevenail excellent homme, faisant du bien et n'acceptant, malgré des droits encore en vigueur, ni jours de corvée, ni aucun travail qu'il ne le payât généreu» sèment. Aussi éUit-il fort aimé, quoiqu'il lut un |>eu partial dans ses sympathies, trop peu retenu dans ses familiarités, un peu trivial dans sa curiosité. On se plail à dire quelle allail jusqu ù accorder à son perruquier le privilège de lui fabriquer des nouvelles : <x Cela, disait-il, le divertissait. »

Ce [>ersoimage avait, au reste, un rôle Irès-aclif, le soin de sa toilette ne paraissant, à BuiTon, indigue ni d*un philosophe, ni d un penseur.

11 admettait encore qu'on pouvait être l'un et Pautresans renoncer au rôle d'homme pratique, qui

* Au Jurdiu du Ilui| 'Àd mars 1785.

DR BUFPON. uixtn

aime les menues affaires de ce monde et qui s'en mêle. Dans ses der mères minées, il écrit à madame de MoDtbeiltard^ : ic Je suis enchanté, ma très-chère « et très-respectable commère^ de notre nonvelle c( alliance; ce sont les seules noc^s qui conviennent d à mon âge, et je vous promets lidéiité pour le u reste de ma vie. »

Aux grands événements de la petite ville de Montbard, il ne fut jamais indifférent. Son bon vouloir ajoutait aux jours de joie ; aux jours de fêtes religieuses il s'associait ; chaque dimanche, paré de son habit seigneurial, il se rendait à la grand'messe, accompagné de sou fils. L'église était bâtie sur une place d'armes qu'une simple muraille séparait de ses jardins. A la sortie de roffice, il se promenait sous une avenue de tilleuls, devenue le rendez-vous des paysans. Accessible pour tous, pour tous d'une bonhomie extrême, il causait gaiement, et plusieurs fuis on [ entendit exprimer le regret qu'à l'accoutrement de vieux seigneur qu'il portait, son fils préférât les modes modernes, a Lorsque je vis M. de Buffpn pour « la première fois, a dit T historien Hume, je trouvai « que, par le port et la démarche, il ressemblait plus fc à un maréchal de France qu'il ne répondait ù l'idée « qu'on se fait d'un homme de lettres. »>

« Vous savez, mon cher bon ami, que je suis assez

' An JaHin Hu Boi, 7 nofemlire i7S4.

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