KKVII1 IMUODIICTION
« liai (H pour parler et très- poltron pour répondre; je « mets donc pour le luuinent présent mon salut dans « la fuite et je pars dimanche pour arriver à Moiiibard (( le jour suivant ou le lendemain. 11 n'y a pas encore « de dénonciation en forme et par écrit, et je ne pense c< pas que cette affaire ait d'autre suite fâcheuse que , « celle d en entendre parler, et de m'occuper peut- « être d'une explication aussi sotte et aussi absurde <x que la première qu*on me fit signer il y a trente (( ans. l/espérance de vous revoir, mon bon ann, est « en vérité la plus grande satisfaction que je me pro-
« mette pendant mon prochain séjour , » écrivait
UufTon à Montbéliard^ en 1779. Quelques semaines auparavant, parlant des attaques d une feuille publique, il disait- : « Grand merci, mon cher bon u ami, tant à vous qu'à Tabbé Berlhier, de cette « gazette qui m'a fait quelque plaisir à lire et dont « j'ai gardé copie en cas de besoin, quoique je sois « encore plus déterminé que jamais à garder un
« silence absolu »
Tout ce bruit s'éteitçnil comme il s'était éteint trente ans auparavant, et cette fois à l'autorité du ralme, du silence, se joi^init celle tonte-puissante d'un hnmense succès, La Sorbonne recula devant « um (léîloneiatioH en fof*me; » cent vingt docteurs'* ne
* Jardin du Roi, lî» novembre 1179.
^ Monlbard, ce 6 aoùi 1779.
*' Voyez., ri-dcvaiil, i». xxxvi. '
DE D1:FK0X. i.xsix
s'assemblèrent plus pour disserter sur « une expli"
cation sotte et absurde^ i» à ce que dit celui qui Tavait signée. BufiEoji revint à Paris, et « cette affmre n'eut pas d'aube mite fâcheuse que d*en
entendre parler. »
C'élait enteuire parler de la publication du
cinquième volume de ses Suppleineuls \ volimie qui couUeul le maguitique tableau des Epoques de la nature^ ce plus profond, ce plus parfait de ses ouvrages : sorte de deviiiaiiun accordée à la vieillesse d'un sage.
A l'apparition de ce livre, lentliousiasme fut général, toutes les voix s'unirent : la nationalité d'un
grand esprit a est-elle pas européenne? Du fond de la Russie arriva une lettre de l'impératrice Catherine, qui fit naître une véritable émotion au cœur du grand homme.
Demandant à Buffon son buste, Timpératricc lui envoie une collection de rielies médailles et de superbes fourrures. 11 y a, dans la réponse du vieillard à la Souveraine, une naïveté de bonheur, une prodigalité de coiiq»ltuienls qui disent combien la méditalion et 1 étude, combien le génie même ménagent et conservent la candeur de l'âme.
Il appelle l'impérali ice la plus grande personne de runivers^ et assure * « qu'il se trouve bien au-dessous
* Elle avait eu lieu runiiéc préct'ilenic
• H dccenibic 1781.
•^^x INTUODirCTION.
« (le cette tête céleste, digne (le régir le momie il enùery et dont toutes les nations admirent o\ H respectent également lespril sublimo et le aiul « caraclùi e. Sa Majeslù liupcriale, ilil-il, est donc « si fort nn-dessus de tont élo^a>, (jin jo ne puis
« ajoiitei i[uv mes vœux à sa «rloiie
« Le >onl, selon mes Époques^ est le berceau de a tout ce que la nature, dans sa première force, a « produit de plus grand, et mes v(rnx seraient de V4»ir « cette ht lie naliii e et les arts descendre encore une « fois du Nord an Midi, sous 1 étendard de son puis-
« sauf génio. En attendaiil ce moment je vais
« coiisej'ver ma h op vieille santé sous les zibelines et
« les hermines Le buste, continne-t-il, nVxpii-
« mera jamais, aux yeux de ma grande impéralriro, t( les s lUiments vifs et profonds dont je suis pénétré. « Soixante et quatorze ans, iinpr imés sur ee marbre, « ne pourront que le refroidir encore, je demande la « permission de le l'aire accompagner d'une effigie « vivante : mon fils unique, jeune officier aux gardes,
(( 1p |)()rtorait aux pieds de sou asiguste personne
« Je ne Unirais jamais cette lettre, peut*étre déjà trop «longue, si je me livrais a foute l'effusion di mon « Ame, <lont tous les seniunents seront à jamais con- « sacrés à la première et l'unique personne du beau « sexe qui ait «té supérieure à tous les grands hom- « mes. >»
IJnnique personne du beau sexe qui ait été êupé-
DE BUFFON. txxxt
rieuie à tous Us grands homniea soigim dsseï. sa réponse pour qu'il soit permis de croire que cette tite i;éf/f^f^ et solide tenait à radmiration qu'elle inspirait, ^'l que, dans celle lulte de coquet enthousiasme, la Souveraine se plaisait autant que le philosophe.
« Monsieur le comte de Buffon, «lii-elh» \ je vieus de c( recevoir la lettre que vous ave/ bien voulu m écrire. . « Personne n'était plus en droit que yous d'être revélu a des fourrures de la Sibérie. Vos Epoques de la ua- « tare ont donné à mes yeux un nouveau lustre a ces « proYinces, dont les fastes ont été si longtemps pion* <f ^ès dans l'oubli le phis proloud; il n'appartient c< qu'au génie, orné d'aussi grandes connaissances, de « deviner pour ainsi dire le passé, d'appuyer ses con- « jectures de iaits indisputables, de lire l'histoire des « pays et celle des arts dans le livre immense de la (c nature. Les médailles, frappées du métal que four- « nissenl ces contrées, pourront un joia' servir à « constater si les arts ont dégénéré là où ik ont pris
(c naissance Que les zibelines conservent votre
« santé, Monsieur, jusqu'au temps où elles s'habi- « lueront aux climats modérés. Que votre buste c< vienne dans ce Nord, où vous ;ive/. placé le berceau <c de tout ce que la nature, dans sa première i'orce, <c a produit de plus grand et de plus remarquable ; « que M. votre (ils l'accompagne : il sera témoin do
< PntenibAiirg. 15 février i7S2.
« la reuoluiaée de sou iilubire père et de l estime « très-distinguée que je lui porte, n
Quelques mois auparavaut, Buiïon écrivait à Montbeillard ^ : <c Demain mon fils part pour son grand « Toyage, avec M, de Laniarck, de l'Académie des a sciences ; j'ai été fort heureux de lui Irouver un tel a compagnon* » Le jeune Buffon n'allait alors qu'en Hollande.
Après la lettre de Timpératrice, Thésitation n'est plus possible : ce fils tant aimé part, et part seul
pour la Russie.
a Voilà le buste avec mon fils, » écrit Buffon à sa
(jrande impératrice*; « et peu s'en est fallu que je ne « sois parti avec M. Necker, qui a, comme moi, la plus « haute admiration et le plus profond respect pour la « personne de Votre MajcsU' lnipérial(\ Mes soixante « et quatorze ans et ses travaux, même dans son «( loisir, ne le permettent pas, et ne nous laissent que « des regrets. Mou lils n'est encore qu'un enfant de « dix-huit ans : avec toute la candeur de son âge, il «en a la légèreté et le peu de tenue. J*ose supplier « ma généreuse Impératrice de le faire avertir, et « même de le frapper de quelque disgrftce, s'il ne se « conduit pas Lica. Sa buiité me pardonnera cette
< Jardin du Roi, il mai 1180.
« n avril Xm.
DE BUKI O.N.
« inquiétude paternelle « causée par la crainte que ce
« U^p jeune envoie ne fasse quelque faute. »
Dans les Ifltlres adressées à ce trop jeune eiivoijé^ la leudre aiïection du père et la vanité naïve d'une àuie grandie par le labeur de la pensée apparaissent tour à tour. A l'enfant privé de mère, qu'il a réchauffé sur son cœur, il dit : « Vous me faites grand plaisir eu « m' apprenant que vos couleurs reviennent. Ménagez- « vous sur le giaiid mouvement tpn vous aimez à
« vous donner Garantissez-vous surtout du froid
« et des fluxions..*. Ayez soin, je vous en prie, de « vivre en paix avec vos gens et de les payer toutes
«les semaines l/abbé de Rivet ^ est obligé, »
dit-il ailleurs*, «"de plaider contre l'évèque d^Autun : a sou premier moyen est de dire que le Roi ne lui « avait pas donné une abbaye pour le faire mourir de « faim. Vous devriez écrire à ce bon oncle; ce (c serait une consolation pour lui. »
1^ voyageur s'est arrêté à Postdam ; son pere lui écrit * :
« Vous avez très-bien répondu à Sa Majesté Prus- « sienne (le grand Frédéric), et vous ne pouviez guère
« en dire plus au sujet de mes ouvrages. Mais, mon « cher ami^ vous avez oublié une chose qui était es-
*■ Frère de Bufibn. Voyei ci-deruit, pige yiii.
* ^onlbard, 27 mai 1782.
Monlbard, iOjtiin17H2.
txxxiv INTHOlUiGTlON.
« senlirlle : c/ûlail de lueltre un graiu d'eiiceiis dans « la lettre que vous lui avez écrite pour lui demander « la permission de lui faire votre cour. Je suis périt suadé nm vous aune/, élu encore mieux reçu, si c< vous lui eussiez fait un petit compliment dans cette c< lettre sur sou mérite très-supérieur et sur la grande « «gloire qu'il s'est acquise eu tout genre. Je vous d donne cet avis pour que vous le mettiez à profit « dans luie autre circonstance, par exemple auprès « du roi de Suède ou auprès du roi de Prusse lui-
« môme, si vous repasse/ par Berlin Ne crai-
« guez pas que vos hiltres soient longues ; on ne « s'ennuie jamais de lire ou d'entendre les personnes « ([u'on aime tendrement. »
BuÙon craint l'inexpérience du courtisan :
« Je vous adresserai dorénavant, lui dit-iP, ^toutes « nies lettras h Saint*Pétersbourg, où votre princi- « pale attention sera de témoigner, de ma part, la « plus vive et la plus respectueuse reconnaissance à H la grande Souveraine h laquelle vous ferez la cour
« (le votre mieux » (Quelques semaines pln.s lard,
nouvelle instruction ^ : « Je veux que Sa Majesté « Impériale voie que vous n'avez fait le voyage que
n pour lui iaire votre cour et ia miemie »
« En vérité, nous devons tous deux, n écrit-il
1 Montbanl, 7 mai 1781 ^ Mnnthiinl. ijuillM 1782.
OË BUFFON. ixiiv
encore', « une muMiiiaissHiico éternelle à cetU» graruii' « Impératrice qui me donne des témoignages aussi ff éclatants de son estime et ifui vous traite avec tant u de boiité. Je ne mérite pas d être mis au rang des n grands hommes de son empire^ si ce n'est par mon « dévouement et par la coimaissance intime que j'ai u de ses iiautes lumières et de son profond discerne- «( ment. Les questions qu'elle m'a faites et la lettre « dont elle m'a honoré me suffisent pour ju»er de la « supériorité de son esprit et de l'admirable bouté « de son cœur. »
« J'ai oublié, » ajoiite-l-il en post-scriptinn, vi l'on peut croire qu'd n'avait pas tout à fait oublié, « de « vous marquer, en pariant de buste et d'effigie^ « qu on a mis, par oriire du lîoi, an bas de ma statue, ce rinscription suivante :
NAJRSTATl NATURE PAR INGKMUM.
<c Ce n est pas par orgueil que je vous l'envoie ; mais «( peuMtr.? Sa Majesté la fera mettre au bas du
u buste. )}
Catherine déposa elle-même une couronne de laurier sur le buste, et le fil placer à VHermitiifje,
Peu de temps après, buffoa écrit à son bis ' : « Le fit baron Grimm me transmet un fragment d une
« lettre de Sa Majesté Impériale : — « Vous pouvez.
* Muulhaia, 18 aoûl 1782.
« Montkard, 0 srplemlHo i7H2.
iJrtxvi INTRODUCTION.
« dire à M, de Buffoii que je ne trouve rien ù reii prendre à son tik, et que, par conséquent, je ne « crois pas avoir Toccasion d'user des droits qu'il a m à (lûiinéâ sur lui de le gronder. Remercieî&-le, « en même temps, de" la continuation de ses oua vrajîes. Je serais bien lâchée qu'il vérilic ce que <c M. 80U iîis m'a dit a qu'il ne voulait plu^écrire. » 9t J'espère qu'il se ravisera, d
« Mais, mon cher fils, reprend Buffon, vous ne défit viez pas lui dire que je ne vo ilais plus écrire. Vous « m'avez peut-être entendu dire à moi-même que, a après avoir achevé l'histoire des niineiaiix, je pum*- <c rais eesser mes ouvrages ; mais cette histoire des c< minéraux, à laquelle je travâille assidûment, ne <t sera pas achevée de deux ans ; on achève l'impresa sion du premier volume, qui doit être suivi de trois « autres, et cette besogne n'est pas moins diflicile que « toutes les autres. J espère que j'aurai occasion de « parler de notre grande impératrice, lorsque je dé- « erirai les minéraux de Russie et de Sibérie. »
L héritier de Timpéralrice Catherine, depuis Paul r', voyageait alors sous le nom de comte du
Nord. Buffon écrit de Montbard* à son lils : « Le « comte et la comtesse du ?iord sont arrivés le 18 à « Paris..* Us assisteront, aujourd'hui 27, à une « séance de l'Académie française ; j'y aurais été à c( portée de leur faire ma cour »
• 27 mai I78ti.
DE Bl'FFON.
LSX«fll
A quelques jours de là, nouveaux regrets : les wjg'-
quitter la France* Au moment de s'embarquer, ils trouvent à Brest le chevalier de Buffon. Celui-ci écrit
ù seul frère :
a iM. le comte et madame la comtesse du ^ord sont
c( partis ce matin ; ils m'ont choisi pour leur ministre a plénipotentiaire auprès de vous, et ui'out chargé de ce vous témoigner tous leurs regrets de ne vous avoir « point trouvé à Paris pi lulant le séjour qu'ils y ont f< fait. Votre buste, qui les attend à Saint-rétersbourg, « les dédommagera faiblement de n'avoir point vu le « modèle iuuiiortel auquel ils désiraient rendre liomtt mage. Voilà, mon cher frère, ce que m'a dit pour « vous le comte du Nord avec toute l'énergie de Pierre a le Grand, et madame la comtesse avec toute la grâce a de son sexe. J'ai répondu en ambassadeur ; c est à
« vous à présent à répondre en monarque J'ai
« reçu cette mission en présence de cent cinquante
Cl officiers de la garnison Le suffrage a été gé*
« iiéral. J ai eu uu muiiient d'orgueil; j'en conserve a encore en m'acquiltant de ma mission elle est « remplie, et je redeviens modeste par un juste tt retour sur moi-même. »
tt Vous voyez, mon cher iits^ » continue Btiffon', qui envolé à Saitit-Pétersbottrg toute cette narration, « combien je dois être désolé de n'avoir pu leur faire
• Moatbani, Il juillet
geurs ont visité le Jardin du Roi
Euiiii, lis vont