I.XXXVII
A quelques jours de là, nouveaux regrets : les voyageurs ont visité le Jardin du Roi Enfin, ils vont
quitter la France. Au moment de s’embarquer, ils trouvent à Brest le chevalier de Buffon, Celui-ci écrit à son frère :
« M. le comte et madame la comtesse du Nord sont « partis ce matin; ils m’ont choisi pour leur ministre « plénipotentiaire auprès de vous, et m’ont chargé de « vous témoigner tous leurs regrets de ne vous avoir « point trouvé à Paris pendant le séjour qu ils y ont « fait. Votre buste, qui les attend à Saint-Pétersbourg, j « les dédommagera faiblement de n’avoir point vu le « modèle immortel auquel ils désiraient rendre hom- ; « mage. Voilà, mon cher frère, ce que m’a dit pour « vous le comte du Nord avec toute l’énergie de Pierre « le Grand, et madame la comtesse avec toute la grâce « de son sexe. J’ai répondu en ambassadeur ; c’est à
« vous à présent à répondre en monarque J’ai
' « reçu cette mission en présence de cent cinquante
n officiers de la garnison Le suffrage a été gé-
« néral. J’ai eu un moment d’orgueil ; j’en conserve « encore en m’acquittant de ma mission ; — elle est « remplie, et je redeviens modeste par un juste « retour sur moi-même. »
« Vous voyez, mon cher fils, » continue Buffon',
. (pii envoie à Saint-Pétersbourg toute celte narration, « combien je dois être désolé de n’avoir pu leur faire
' Montliard, 12 jiiillnt 1782.
t.xxxviii INTRODUCTION.
« ma cour ; ils ont enlevé tous les sulîrages et se sont « fait adorer partout où ils ont passé; » et il ajoute ; « Faites bon usage de tout ceci auprès de « notre grande inipératrice. »
« Jugez, mon sublime ami » écrit à son tour madame iVecker, et transcrit scrupuleusement Buffon, « du plaisir que j’ai dû goûter en apprenant les raar- « ques d’admiration que le comte et la comtesse du « Nord vous avaient données à la séance de l’Académie « française ; la comtesse dit tout haut, avec chagrin : « Puisque j’ai le malheur de ne pas voir ce grand « homme, j’irai du moins lui faire ma cour en visi- « tant le cabinet qu’il a formé. Elle m’a parlé long- « temps de ses regrets sur votre absence, dans une « course qu’elle a daigné faire à Saint-Ouen avec le « comte du Nord : les Époques de la nature ont été, « me dit-il, non-seulement le sujet de toutes les con- « versations, mais celui des disputes les plus vives et « les plus continuelles. Vous voyez que, même dans « le Nord, l’on ne peut vous aimer modérément. »
Dans ce Nord existaient quelques savants; et Buffon, qui aimait les bons et faciles rapports, écrit à son jeune messager ‘ :
« Vous me ferez plaisir de dire des choses obli- « géantes de ma part à M. de Domaschnef, président « de l’Académie, et à mes autres confrères dans cette
* Monlbard, 18 aoù( 1782.
DR BÜFFON.
« savante Compagnie; Jl. Euler' est, à ce qu on me « dit, aveugle et bien âgé, mais c’est encore le plus « grand géomètre de l’Europe; j estime aussi beau- « coup M. Pallas", M. Mayer “ et plusieurs autres « membres de cette Académie; faites-leur une visite « pour le leur témoigner. » Et dans la lettre suivante* : « Vous ne me parlez pas du Cabinet d’his- « toire naturelle de l’Académie de Pétersbourg ;
« vous me feriez plaisir de m’en donner un aperçu;
« je sais que mademoiselle Clairon a envoyé d’assez « beaux madrépores, et, si je savais ce qui manque « dans ce Cabinet, je me ferais un devoir de l’offrir « à Sa Majesté Impériale. »
Pendant la durée de ce voyage, les lettres de Buffon laissent entrevoir des préoccupations qui se rapportent à la carrière de son fds : « L’on m’écrit « que les pro;uotions de votre régiment ne sont pas « encore faites; à mou retour je verrai souvent le « Maréclial et je tâcherai d’entretenir sa bonne vo- « lonté pour vous. »
L’instruction du jeune Buffon avait d’abord été
' Euler (Léonard), le plus fécond des géomètres et l’un des plus illustres, né à Bâle le 15 avril 1707, appelé à Pétersbourg en l'iss, mort en 178S.
® Pallas (Pierre-Simon), célèbre voyageur et grand naturaliste, né à Berlin en 1741, appelé à Pétersbourg en 1769, mort à Berlin en
' Mayer (Frédéric-Christophe), Académicien de Pétersbourg.
* Septembre 1782.
INTROnrCTION.
dirigée vers les sciences physiques. Les intrigues au moyen desquelles M. d’Angeviller s’était assuré la survivance de l’intendance du Jardin du roi lui ayant été dévoilées, il avait obtenu que son père le confiât au vieux maréchal de Biron, et était eniré au service à dix-sept ans.
Une dernière lettre, adressée à Saint-Pétersbourg vers la fin de 1 782, trace au voyageur l’itinéraire de son retour ; « 11 est très-possible, » ajoute le prévoyant et affectueux mentor, « que je sois à Paris « dans le mois de janvier : dans ce cas vous seriez « obligé d’y arriver vous-même et de reprendre « lout de suite votre service ; au lieu qu’en arri- « vant cà Montbard au 1" février, vous êtes sûr de « m’y trouver, et vous resterez avec moi jusqu’au «15 ou au 20. »
Février était presque écoulé, lorsque enfin Buffon ])ut écrire tà Bexon ‘.
« Mon fils vient d’arriver;.... l’Impératrice et le « Grand-Duc l’ont très-bien traité, et nous aurons de « beaux minéraux dont on achève actuellement la
« collection J’avoue que l’inquiétude sur son
« retour m’avait ôté le sommeil et la force de « penser. »
Ce fils, unique objet d’une tendresse à laquelle le grand âge donnait plus d’expansion, n’avait pu con-
* 24 février 4783.
DE BUFFON. xci
naître, dans son enfance, aucune des salutaires rigueurs qui servent d’apprentissage à la vie. La jeunesse était arrivée, ne trouvant en lui que confiant abandon, que légèreté, unis au culte filial le plus fervent.
L’admiration dont son père était l’objet avait créé, autour du jeune bomnie, un monde idéal. Il y développa sa générosité de sentiments, sa droiture; mais en vivant dans une atmosphère factice il perdit cette sage réserve, qui est la sauvegarde de l’avenir et à laquelle rien ne supplée. A une société égoïste et insoucieuse de sa candeur, de son inexpérience, il SC livra sans défense. Ce fut sa seule erreur ; il la paya de son bonheur et de sa vie.
Persévérant dans ses vues et cherchant des biais qui pussent préparer l’opinion publique en sa faveur, M. d’Angeviller écrivait au poète Delille ; a M. de « Buffon m’a enlevé mon cabinet, je n’y ai pas de « regret, et vous savez que je n’avais fait des sacri- « fi ces considérables que dans ce seul objet. »
A Buffon lui-même il avait adressé une lettre ainsi
conçue ‘ : « Qui vous parle d’argent ? Doit -il
« être question de cela entre nous? Vous prendrez, « comme je vous l’ai dit, et le temps et les moyens « que vous voudrez. Tout m’est égal, le temps et la
‘ 13 décembre 1779.
Xi II
INTRODUCTION
« somme; vous ne pourrez pas augmenter, mais vous « pourrez diminuer tant que vous voudrez. J’attends « vos ordres, et aussitôt je ferai porter au Cabinet « tout le mien. N’agissez donc avec moi que comme « ami; vous désirez ce cabinet pour l’enfant que vous « avez créé et mis au monde, je me trouve trop « heureux d’avoir une goutte de lait à lui offrir. « Encore une fois, j’attends vos ordres, et c’est par « délicatesse et soumission que je ne les préviens « pas »
Deux ans plus tard, l’abbé Bexon, dont la conduite en cela n’est point justifiable, écrivait ‘ à celui en qui
il voyait le futur intendant : « M. le marquis
« ne doute pas de la suite et de l’intérêt que j’ai mis « à seconder ses vues aupi’ès de notre grand ami. J’ai « lieu de penser qn’enfin il les adopte entièrement « pour le fond ; nous en dirons davantage en cau- « sant ; que cet agréable moment me tarde ! »
Bexon se flattait : une lettre, adressée de Montbard par Buffon à son fils-, à l’occasion d’une visite du roi de Suède, en donne la preuve. La lettre est dictée à nu secrétaire, mais au bas se trouve un })OSt-scriptum autographe, dont les caractères trahissent une vive émotion : « C’est en effet à M. de « BreteuiP à donner des ordres au Jardin Royal, et
' 14 février 1782.
- Montbard, 14 juin 1784.
^ M. de Breleuil, alors ministre de la maison du Roi.
ÜE BUFFÜN.