‹ Des manuscrits de BuffonChapitre 28 sur 141 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

DE BEXON CORRIGEANT BUFFON

Nous avons vu, dans 4es chapitres précédents, Buffon corrigeant Bexon ; voyons, à son tour, Bexon corrigeant Buffon.

Buffon ne demandait pas seulement à Bexon des essais, des ébauches, des rédactions premières, qu’il s’appliquait ensuite à corriger et perfectionner; il lui demandait encore, et avec non moins d’instance, des observations, des réflexions, des remarques sur ce que lui-même avait composé, sur ce qui était de sa rédaction propre. En un mot, il savait corriger Bexon ; et, ce qui forme ici comme un dernier trait de caractère qui ne doit pas être omis, il savait solliciter les corrections de son jeune et fervent collaborateur; il savait s’y soumeUre.

DF. TlEXON

Je lis, dans la lellre iv de Buffon cà Bexon :

« Je vous remercie de la l)onne note (|ue vous m’avez envoyée sur le joli touraco; au reste, vous verrez, par l’ébauche de ce Iravail, qu’il y a encore beaucoup à retoucher, et j'attendrai vos observations et réflexions pour l’achever. »

Bans la lellre ix ;

« Je vous envoie ci-joint... l’explication de la carte géographique;... je vous prie de lire celle explication avec attention, et d'y faire telles additions et corrections que vous jugerez à propos. «

Bans la lettre xv :

(( Vous verrez mes minéraux; j’en ai mainlenant deux volumes et demi, dont jp suis assez content, mais sur lesquels vous pourrez me faire quelques bonnes observations. ))

Et dans la lettre xx :

« J’ai reçu les quatre cahiers du fer, et je remercie mon très-cher abbé des courtes remarques qu’il a cru devoir y joindre, et que je n’ai pas encore eu le temps d’examiner, mais que je crois très-bonnes, comme tout ce qui vient de lui. »

Nous avons justement ces remarques sur le fer, et l’on peut voir tout de suite quel était le ton net et franc de notre honnête et savant abbé.

Buffon avait écrit :

. « On trouve rarement les métaux sous leur forme métal-

en Illi ItiEANT IiI'I''KON Tm

lique dans le soin de la terre; ils y sont ordinairement sons une forme minéralisée, c’est-à-dire altérée par le mélange de plusieurs matières étrangères. »

Bexon répond :

« La minéralisation est plus qu’un mélange, ou du moins c’est un mélange bien intime; j’ai mis mélange intime. »

Et c’est, en effet, mélange intime que l’imprimé nous offre.

Suivait, après cela, une phrase de Buffon assez embarrassée; Bexon la refait tout entière, et il ajoute :

« Il serait long de rendre toute raison du remaniement de cette phrase; il sera jugé et senli : dans le premier membre je mets plus de suite; dans le second, une opposition plus marquée entre les deux chefs de division ; dans le tout, plus de justesse. »

Dans l’article du soufre, Buffon avait écrit :

« Son mouvement (le mouvement de la nature), son mouvement plus que perpétuel, aidé de la perpétuité du temps... » — (( Idée répétée, dit Bexon; plus que perpétuel ne s’entend pas. »

Buffon corrige perpétuité par éternité : Y éternité (lu temps, au lieu de la perpétuité du temps; mais il laisse plus (jue perpétuel, malgré l’ohservalion de Bexon

' Voyez, ci -flev.nnt, |>. 17.

DE REXUN

oi.

Quelques lignes plus loin, BulTon avait mis :

« ... L’imitalion par notre art d’un des procédés .secondaires de la nature... » — « D’un des... dit Bexonj est fort peu harmonieux, et même fait cacophonie. » Buffon corrige : « L’imitation par noire art d’un procédé secondaire de la nature... »

Le disciple ne se gêne point, comme on voit, pour dire au maître toute sa pensée. Quelquefois même, à la remontrance s’ajoute une plaisanterie. Dans un de ces élans d’emphase laudative auxquels il ne se laissait que trop aller quand il parlait aux souverains ou des souverains, Buffon avait écrit :

« Le grand Pierre P' et une impératrice encore plus grande... » — « Sganarelle dit, reprend Bexon, plus grand que moi de tout cela. »

Ici Buffon est doucement averti pour une louange qui touche à l’adulation; il l’est ailleurs pour une critique injuste. Il disait, du grand observateur de Saussure ;

« Si M. de Saussure n’avait point la vue offusquée par son système... » — « M. de Saussure, reprend Bexon, n’a point la vue offusquée par son système; il reconnaît clairement que des couches, qui essentiellement sont toujours plus ou moins horizontales, ne peuvent être devenues perpendiculaires que par quelque chute violente... »

Après avoir repoussé une critique injuste, Bexon en écarte une autre où le dé.sir de critiquer le chimiste

COIIRIGEANT BUEFÜN

Sage taisait tomber Buffon dans une contradiction expresse.

« Pour contredire le pauvre Sage, ce n’est pas la peine, lui dit Bexon, de se contredire soi-même. »

Voici le fait. Après avoir parlé, dans le texte, de la dissémination universelle de l’or par la nature, Buffon se moquait, dans une note, d’un chimiste récent, tout fier d’en avoir trouvé quelques grains dans la terre de son jardin.

« La note dément le texte, lui dit Bexon, et quoique M. Sage ait en effet prêté au ridicule, en faisant une découverte de l’or trouvé dans la terre de son jardin, il n’en est pas moins vrai, et l’on vient de l’établir, que l’or est en . effet disséminé partout^ non par cas fortuit, mais par une action de la nature ; ce fait est connu dès longtemps, et Boerhaave parle d’un programme présenté aux États généraux sous ce titre : De arts extrahendi aurim è qualibet terrâ arvensi. »

Averti par Bexon, Buffon modifie sa note, ou plutôt il la renverse :

« L’or trouvé par nos chimistes récents dans la terre végétale est une preuve, dit-il, de la dissémination universelle de ce métal. ))

Et, à l’appui de cette preuve, qu’il niait d’abord,

‘ Partout, c’est trop dire, mais dans une foule de lieux ; « il « existe de l’or en paillettes dans toutes les contrées où les roches « anciennes dominent... » (Dufrénoy, t. III, p. 208.1

nK HKXON

ri(î

il reproduit la citalion tirée, par Bexon,de Boerhaave,

Je n’en finirais pas, si je voulais rassembler ici tout ce que nous offrent de curieux les Notes que j’étudie, mais il faut se borner ; il suffit de dire que jamais la sincérité du bon jeune bomme ne se dément, ni jamais, non plus, la docilité du vieillard illustre, du , vieillard comblé de gloire; car Cuffon voulait, pardessus tout, deux choses : dans le style, la perfection, et dans les faits, ce qui est la perfection des faits, l’exactitude.

Or, cette exactitude des faits, ce fondement de tout dans nos sciences, il n’était pas très-[iropre à l’acquérir par lui-même, H n’avait pas de bons yeux, et n’avait, de patience, que la patience intellectuelle, celle qu’il a tant vantée, et dont il a dit qu’elle était presque le génie.

Il empruntait donc des yeux et l’autre patience, celle que je pourrais appeler physique, à tous ceux qui l’entouraient : tà Daubenton, à Gueneau de Montheillard, à Bexon. Il leur demandait devoir et d’observer pour lui : quant à lui, il n’observait pas, même ce qui était le plus à sa portée. Par exemple, il nous dit du bœuf, du bœuf qui labourait ses terres ; « que les cornes du bœuf tombent à trois ans. » Il s^étend même sur cela : « La castration ni le sexe ne changent rien, dit-il, à la chute des cornes, car elles tombent également à trois ans au taureau, au bœuf et à la vache, et elles sont remplacées par d’autres

CORRIUEAINÏ RUFl’OlN

cornes qui, comme les secomles dents, ne tombent plus. » Ce n’est que vingt-neul' ans plus tard, dans le Vl% dans l’avant-jdernier volume de ses Siipplémenls, qu’il corrige cetle erreur étrange, et il la corrige (qui le croirait? mais c’est lui-même qui nous le dit) sur deux notes qui lui sont communiquées, et l’une d’elles par un anonyme.

J’ai sous les yeux les remarques de llexon, relatives à l’article de Yéléiihant, de ce même Vr volume des Suppléments. Buftbn avait dit, dans sa première histoire de l'éléphant : « que le pelit ne tette que par la trompe. » 11 corrige cette erreur dans l’article des Suppléments; il y représente même un petit éléphant (|ui tette par sa bouche, mais c’est Bexon qui lui indique tout cela : « Il faudrait placer dans cet article, dit-il, le dessin du petit éléphant teltaut sa mère, l'ait à Pondichéry par M. d’Obsonville. »

Dans le nouvel article sur le tapir (toujours même VP volume des Suppléments)., Buffon, après avoir commencé par dire que : « ces animaux sont d’un naturel doux, timide, » dit plus loin ; « qu’il est à craindre de traverser les chemins qu’ils battent. » — « 11 faut nuancer cela, lui fait remarquer Bexon, en disant que, tranquilles dans la paix du désert, ils ne sont à craindre que pour ceux qui la troublent. » Buffon corrige ainsi ; « Quoiqu’ils (les tapirs) soient d’un naturel tranquille et doux, ils deviennent dangereux quand on les blesse. »

a» DR BEXON

Un peu plus loin, et toujours dans ce même article des Suppléînents sur le tapir, Bul'fon cite Allamand, qui dit : « que le tapir a huit incisives à chaque mâchoire. » Buffon cite, et ne fait aucune remarque.

« M. Allamand, reprend Bexon, dit sur les dents des choses beaucoup moins précises que celles que l’on sait et que vous avez dites : faute dans un SupplémeM qui ne doit être fait que pour étendre et fortifier les connaissances, et ne rien admettre qui semble les atténuer... Cette réflexion peut porter sur plusieurs endroits de ce morceau. »

Réflexion très-sage, mais qui malheureusement ne trouve pas ici une application bien juste. Sur le nombre des dents incisives du tapir, Buffon, gourinandé par Bexon, ne se trompe pas moins qu’Allamand. Allamand en compte huit, Buffon dix; la vérité est qu’il n’y en a que six à chaque mâchoire. La dentition du tapir n’a été bien connue que de nos jours, par les deux Cuvier et par M. de Blainville.

Mais je laisse enlin les détails, et je viens à quelque chose d’assez général, d’assez vaste, pour nous mieux révéler encore et mettre dans tout son jour l’indé-^ pendance d’esprit de l’ahbé Bexon. Il admirait Buffon; il l’admirait pleinement, grandement, mais il le jugeait.

Dans un ouvrage d’un beau dessein, resté mallieusement à l’état d’ébauche ; De la reliriion par rapport à l’univers, Bexon consacre un chapitre à la

COIUUUEANT liUFKON comparaison des deux lameux systèmes de LeibniU et de Rul'fon.

« Leibnilz, tlil-il, ce grand lionuue dont toutes les pensées et les erreurs même portèrent l’empreinte du génie, a écrit, le premier entre les modernes, que la terre a été autrefois plongée dans l’élément du feu, qui la mit en fusion et qui a donné aux corps vitrifiés qui la composent leur forme et leur nature. Telle est la révolution ou l’origine de la première terre : Protogæa, titre que porte le petit traité où Leibnitz expose son hypothèse. »

De Vhÿpolhèse de Leibnitz, Bexon passe au système de Ruffon, évidemment tiré de la même hypothèse. Il expose rapidement ce système, et puis il ajoute :

« Telle est l’exposition abrégée de ce système, lait pour séduire par sa fécondité brillante, fortifié par sa liaison avec les théories neutoniennes, propre à s’accommoder à une phvsique où l’on s’est plu à regarder les comètes comme un des plus puissants instruments des révolutions de l’univers, et auquel enfin Whiston, par ses idées hardies, avait semblé préluder. »

On ne pouvait mieux juger Ruffon et son système. - Ruffon a tout emprunté ; son système est une mosaïque; il a pris, de Leibnitz, la grande idée du globe primitivement fondu par le feu ; il a pris, de Whislon, l’idée chimérique desplanète.s détachées du soleil |tar le choc obliipic d’une comète.

liO DE BEXUN

JJexüii conliiiiie ;

■■ (( Si -OU le regarde (le système de Bull'oii) comme une liypoüièse iiigéiiieiise et savante, nous ne lui contesterons pas ces qualités; mais si l’on voulait prétendre qu’il est le vrai système de la nature, que telle est la suite des causes des révolutions qn’clle a éprouvées, nous croyons pouvoir montrer, par les pliénomènes mêmes qu’on croit le mieux prouver ces vues, (jue la nature les dénient. »

Voilà pourtant ce que pensait et écrivait Bexon du système de Buffon, et tout à côté de BulTon, et au moment où ce système avait le plus de vogue. 11 n’y aurait aucun mérite à penser et à écrire cela aujourd’hui, mais il y eu avait alors.

Bulfon ne se bornait pas à interroger sur ses écrits son nouveau collaborateur; il interrogeait aussi l'ancieu. Nous avons, de Montbeillard, nn petit cahier de jiotes, semblables à celles de Bexon, et nous y reli'ouvons la même franchise; le ton seul diffère. La franchise de Montbeillard est plus calme, plus rélléebie; celle de Bexon a plus d’animation, plus d’élan, et, si je puis dire ainsi, plus de verve.

- On sait que Buffon admettait les [jénératïons spontanées. Et pourquoi pas? il admettait bien les molécules oiujaniques. Que dis-je, il les admettait, c’est lui qui les avait imaginées. 11 avait imaginé les molécules organiques, comme Leibnitz avait imaginé les monades. Et l’on sent bien que, soit molécules organiques, soit monades, une fois qu’un germe est donné, le pas le

COHRIÜEANT BUKFON

plus difficile est fait; le nouvel être ne sera plus que le développement de ce germe. Bulîon admet donc les (jénérations spontanées, mais sur quoi? sur des preuves, toutes reconnues fausses aujourd’hui, et dont la plupart même l'étaient déjà de son temps ; et c’est ce que Montbeillard lui fait très-bien remarquer,

Buffon cite, comme exemples de (jénération spontanée, les vers de terre, les champignons, les vers des intestins, etc.

« Mais, lui dit Moi)lbeillard, les vers de terre et les champignons sont-ils bien certainement produits par la génération spontanée? On croit communément que les vers de terre sont hermapbrodites, et qu’ils s’accouplent pendant la nuith D'autre côté, on prétend avoir vu la graine® de plusieurs espèces de champignons, agarics, vesses-delonps, etc. Je suis bien convaincu de la certitude, de la nécessité même de la génération spontanée, mais il ne faut la prouver aux autres que par des faits iiicontest blés. » '

Je vais plus loin que Montbeillard ; il ne faut se la prouver à soi-même que par des faits incontestables ; et de tels, certainement personne n’en a jamais eu.

* « Il est certain qu’ils sont herinapliroilites, mais il se pourrait « que leur rapprochement ne servît qu’à les exciter l’un l’autre à ti se féconder eux-mêmes. » (Cuvier, Iléffiie animal, t. III, p. 210.)

- On 1 a vue en elfet, du moins de nos jours. On a vu les parties qui constituent les organes reproducteurs des végétaux cryptogames, et qu’on nomme les spores.

02 DE BEXON EOI’.KIGEANT BUFFON

Un Cülé curieux des noies de Montbeillard est celui qui nous montre jusqu’à quel point, allait, et si je puis ainsi dire, descendait son attention en fait de style.

Buflbn avait écrit : « immense masse; » — « l’oreille demande masse immense, » lui dit Montbeillard.

Bufl'on avait écrit : « et d’autres matières » — « Je dirais ; « ou d’autres matières, à cause du second el (jui vient après, » lui dit Montbeillard.

11 refait ailleurs une phrase entière de Buflon, et puis il ajoute ; « La phrase à laquelle je substitue celle-ci me semble un peu peinée. »

Je m’arrête ici. Je renvoie au chapitre suivant l’examen de la partie de nos manuscrits qui se rapporte aux Epoques de la nature. Nous trouverons encore là des corrections, et beaucoup ; mais ce ne seront plus seulement des corrections de mots ; ce seront des corrections d’idées, et des plus magniliques idées.

DES ÉPOQUES DE LA NATURE

Le manuscrit des Epoques de la nature, que possède le Muséum, contient deux copies plus ou moins incomplètes de la seconde époque; une, plus complète, de la troisième ; une de la quatrième, devenue la cinquième de l’imprimé ; et, sous les titres de cinquième et sixième époque, deux copies, toutes deux très-incomplètes, de Y époque restée définitivement la sixième.

M. Cuvier nous dit, de Buffon, qu’il fut obligé de faire recopier jusqu’à onze fois le manuscrit des Époquesde la nature'; Hérault de Séchelles dit jusqu’à dix-huit*; et l’on a l’air de croire que tout ce travail, tout ce long, tout ce grand travail, n’avait d’autre objet que le style.

' Biographie universelle, .irlide Buffon.

- Voyage à Monlbard, p. 18 (an IX).

DF, s EDO OU F S

Nos copies nous en donnent une idée fort différente. J’y vois, sans doute, beaucoup de modifications pour le style; j’y en vois encore plus pour les idées, poulies choses, pour le fond des choses, j’entends pour la durée, pour le nombre des périodes nommées époques, et pour la détermination, pour le choix des caraclères, c’est-à-dire des faits que l’auteur assigne à chacune,

Buffon avait publié, en 1 749, sa Théorie de la terre et son Système sur la formation des planètes ; mais, ni dans l’un ni dans l’autre de ces deux écrits, il n’avait marqué des époques : c’est pourtant là qu’il voulait en venir.

Comme, nous dit-il lui-mcme dans sou beau langage, comme dans l’histoire civile on consulte les litres, on recherche les médailles, on déchiffre les inscriptions antiques pour déterminer les époques des révolutions luimaines et constater les dates des événemenis moraux; de même, dans l’histoire naturelle, il faut fouiller les archives du monde, tirer des entrailles de la terre les vieux monuments, recueillir leurs débris, et rassembler eu un corps de preuves tous les indices des changements physiques qui peuvent nous faire remonter aux différents âges de la nature. C’est le seul moyen de fixer quelques poinis dans l’immensité de l’espace, et de placer un certain nombre de pierres numéraires sur la route éternelle du temps ‘.

Tel était donc le problème : il fallait fixer quelques

I T. IX, p.

DE LA NATURE

or>

jwints; il fallait placer (inelqaes pierres numéraires; il fallait, comme le dit encore Buffon quelques lignes plus loin, il fallait poser quelques fanaux^ sur la route, jusqu’alors si obscure, de l’histoire du globe.

C’est à quoi s’applique Buffon.

Il part, comme onsait% de l’hypothèse, si grandement conçue par Leibnitz, de notre globe primitivement fondu parle feu. La première époque du globe sera donc celle de sa fusion; la seconde celle de sa consolidation ; la troisième, celle de la chute des eaux, reléguées jusque-là dans l’atmosphère par la chaleur du sol ; la quatrième, celle de l'action des volcans ; la cinquième, celle des terres du nord habitées par les animaux du midi; la sixième, celle de la séparation des deux continents; et la septième, celle de V homme apparaissant enfin sur le globe et venant seconder par sa puissance, c’est-à-dire par son intelligence, la puissance de la nature.

Voilà les sept époques de Buffon, telles que nous les présente son livre ; mais il n’est pas arrivé là, à ce nombre sept, tout de suite.

Vos copies, et sûrement elles n’ont pas été les premières, n’ont que six époques.

La cinquième du livre — lorsque les éléphants et.

* « Le passé est comme la distance, notre vue y décroît et s’y « perdrait de même, si l'histoire et la clirpnologie n'ciissent placé it des fanaux, des llanibeaux aux points les plus obscurs. »

- Voyez, sur cela, mon Histoire des travaux et des idCes de Buffon, p. 208 et suiv. (2* édition).

(ifi

UES HI'OfiUES

les autres animaux du midi ont habité les terres du nord — est la quatrième de nos copies ; et la quatrième du livre — lorsque les eaux se sont retirées et que les volcans ont commencé d’agir — n’est que dans le livre, elle n’existait pas du temps des copies.

Buffon n’avait pas fait encore sa théorie des volcans ‘; il la lit plus tard, et de cette théorie il fit sa quatrième époque.

Cette intercalation d’une quatrième époque , l’époque des volcans, entre la troisième — lorsque les eaux ont couvert nos continents — et la cinquième — lorsque les éléphants et les autres animaux du midi ont habité les terres du nord — est le changement le plus considérable que présente notre manuscrit relativement au livre imprimé. Mais il en est plusieurs autres qui, quoique moins importants, méritent pourtant d’être indiqués.

Et, par exemple, nous avons deux copies de la seconde époque : dans la première copie, les coquillages et les poissons datent de cette seconde époque; ils ne datent que de la troisième époque dans la seconde copie.

Un détail assez curieux de notre copie de la troisième époque, c’est qu’elle contient une digression

’ C'est à peine si ce qui concerae les volcans forme, dans nos copies, trois ou quatre pages (les 10', 11', 12* et 13'), enveloppées et conime perdues dans le reste.

DE LA NATURE

très-philosophique, et même, n côté des assertions hardies de Biiffon, assez nécessaire, sur la difficulté qu’a l’esprit humain de concevoir de longs espaces de temps, de longues durees. Effraye, pour son lecteur, des milliers d’années et même de siècles qu’il vient de lui présenter, Buffon cherche à le rassurer. Il comprit bientôt qu’il valait mieux encore chercher cà le prémunir ; et la digression fut transportée de la troisième époque dans la première, mais sans le préambule suivant, que mon lecteur à son tour sera, je crois, bien aise de voir.

Pourquoi, me dira-t-on, nous rejeter dans un espace aussi vaguequ’une durée de quatre ou cinq cent mille ans? Est-il aisé, est-il même possible de se former une idée du lout et des parties d’une aussi longue suite de temps ? Pourquoi ne pas s’en tenir aux vingt ou vingt-cinq mille ans que vous aviez désignés d’abord comme suffisant à peu près pour ces opérations de la nature? C’est ajouter une nouvelle cause d’obscurité aux choses difficiles dont vons pi’étendez donner l’explication que d’employer de si grands nombres et des espaces d’une durée qui n’est guère concevable.

J’ai si bien senti la force de cette considération, que j’ai tâché d’en prévenir l’effet en présentant d’abord un plan moins étendu de la durée des temps; cette plus petite écbel.'e m’était nécessaire pour conserver l’ordre et la clarté des idées qui se seraient peut-être perdus dans un trop grand espace, si tout à coup j’eusse présenté le plan de la dnréedes temps sur l’échelle que j’emploie aujourd’hui, laquelle est trois fois plus étendue que celle de mon premier tableau,

fis

DES ÉPOQUES

Mais tout bon esprit qui se sera familiarisé avec les rapports que ce tableau présenle pourra les transporler aisément et les appliquer dans le môme ordre aux opérations de la nature. Lorsque je n’ai compté que 74 ou 75,000 ans pour le temps écoulé depuis la formation des planètes, j’ai averti que je me contraignais pour m’opposer le moins possible aux opinions reçues, et en ntème temps, pour ne tirer, de mes expériences sur le refroidissement , que des conséquences absolument incontestables L

Eh ! pourquoi l’esprit humain semble-t-il se perdre dans l’espace de la durée plutôt que dans celui de l’étendue on des nombres ? Pourquoi cent mille ans sont-ils plus difficiles à concevoir et à compter que cent mille livres de rente? Serait-ce parce que la somme du temps ne peut se palper ni se réaliser en espèces visibles? ou plutôt n’est-ce pas

’ « Mais je me suis expressément réservé (coiiliriue-t-il) l'augmenit talion (le la durée des temps pour être à l’aise sur l’explication des « phénomènes, et pour pouvoir présenter d’une manière intelligi- « ble et sensible l’ordre et la succession des différents événements (( de la naiure. Je n’ai même formé mon dernier tableau sur une « échelle quatre fois plus grande que d’après une supposition défavo- « rable et trop faible, car je suis très-persuadé que, dans la réalité, les « caits» latentes de Newton, c'est-à-dire les obstacles qui s’opposent « à la déperdition de la chaleur des corps, au lieu de n’être supposée^ (( qu’un millionième depuis un pouce jusqu’à dix pieds de diamètre « peuvent être supposées d'un cent millième au moins, cl cela seul <( aurait .augmenté dix fois plus notre échelle, et m’aurait donné rt un million d’années au lieu de cent mille ans pour la durée de <( notre époque; mais encore une fois, quoiqu’il soit très-vrai que (( plus nous étendrons le temps, plus nous approcherons et de la vé- « rilé et de la réalité de l’emploi qu’en a fait la nature, néanmoins U il faut le raccourcir autant qu’il est possible, qu.and ce ne serait (( (|ue pour se conformer à la puissance limitée de notre enten- « demenl. »

DR RA NATliUR

qn’étaiU accouliiniés par noire trop courte existence a regarder cent ans comme une grosse somme de temps, nous avons peine à nous former une idée de mille ans, et ne pouvons plus nous représenter dix mille ans ni même en concevoir cent mille *.

On ne se doute pas de toute la peine que la combinaison, la répartition de ces milliers d’années et de siècles ont donnée à Buffon, ni de toutes les modilications, de toutes les variations auxquelles il les a soumises.

Suivant un de ses calculs, la troisième époque a . duré vincjt-cmq mille ans ; elle en a duré quatre on cinq cent mille, suivant un autre ; elle a duré un million d'années, suivant un troisième. Buffon en usait un peu avec les milliers d’années, comme nos faiseurs de vaudevilles en usent, tons les jours, avec les millions d’écus.

Mais quelle était donc la base de tons ces calculs si vastes et si divers?

De 1749, où Buffon avait publié sa Théorie de la terre et son Système sur les planètes, jusqu’en 1774 et 1775, où il publia les deux volumes de son Introduction Cl l'histoire des minéraux, il avait passé une

* Ce dernier alinéa, depuis les mots : « Eh 1 pourquoi l’esprit humain... » a été conservé dans l’imprimé, mais avec quelques modifications. An lieu de : pliilôt que dmu<i celui de l'étendue ou des nombres, Buflbn a mis : plutôt que dans celui de l'étendue ou dans la considération des mesures, des poids et des nombres ; au lieu de : cent mille livres de renie, il a mis : cent mille livres de monnaie..

OES ÉPOQUES

grande partie de son temps à faire ou à faire faire le plus d’expériences qu’il avait pu sur les progrès de la chaleur dans les corps et sur la durée de leur incandescence.

Il faisait fondre des masses de fer; il faisait chauffer au blanc, au rouge, des boulets de fer, de zinc, d’étain, d antimoine, de grès, de marbre, etc.; il observait combien ces matières mettaient de temps à se consolider, à se refroidir, à se refroidir plus ou moins, jusqu’au point de pouvoir être touchées sans brûler, jusqu’au point de la température actuelle, etc.; puis d appliquait de son mieux tous ces résultats à la consolidation et au refroidissement du globe*.

.1 ai commencé, dit-ii, par la partie expérimentale démon

' ‘ <t J ai fait quelques expériences pour reconnaître combien il faut

« de temps aux matières qui sont en fusion pour prendre leur con- « sistance et passer de l’état de fluidité à celui de solidité ; combien « de temps il faut pour que la surface prenne sa consistance, combien « il en faut de plus pour produire cette même consistance à l’inté-

0 rieur, et savoir par conséquent combien le centre d’un globe, dont a la surface serait consistante et même refroidie à un certain point, « pourrait néanmoins être de temps dans l'état de liquéfaction. » (T. IX, p. oOO.) — « Nous avons démontré, par les expériences du « premier mémoire, qu’un globe de fer, gros comme la terre, péné-

1 tré de feu seulement jusqu’au rouge, serait plus de 90,070 ans à « se refroidir, auxquels ajoutant 2 ou 5,000 ans pour le temps de sa « consolidation jusqu’, au centre , il résulte qu’en tout il faudrait « environ 100,000 ans pour refroidir au point de la température « actuelle un globe de fer gros comme la terre, sans compter la durée « du premier état de liquéfaction, ce qui recule encore les limites du f( temps qui semble fuir et s’étendre à mesure que nous chercbnns à « le saisir. » (T. IX, p. 508.)

HE LA NATIIUE

Inivail, parce que c’est sur les résultats de mes expériences que j’ai fondé tous mes raisonnements ^

Sans doute que le fondement n’élait pas très-sûr, car, indépendamment des variations que j’indiquais il n’y a qu’un instant, j’en pourrais citer beaucoup d’autres.

A la page 5 de notre première copie de la seconde « époque, Buffon pose d’abord : 74,83‘2 ans pour la formation des planètes, et 54,270 pour le refroidissement de la terre, au point de pouvoir être touchée, sans brûler. Cela écrit, il l'efface : au-dessus de 74,852, il met 2,995,280, et au-dessus de 54,270, il met 1,370,800. Un peu plus loin, au lieu de phs de viwjt mille, il met six ou sept cent mille.

Venons à ses nombres définitifs.

En supposant, dit-il, comme tous les phénomènes ]>araissenl l’indiquer, que la terre ait autrefois été dans un état de liquéfaction causée par le feu, il est démontré par nos expériences que, si le globe était entièrement composé de fer ou de matière ferrugineuse, il ne se serait consolidé jusqu’au centre qu’en 4,026 ans^ refroidi au point de pouvoir le toucher sans se brûler en 46,991 ans, et qu’il ne se serait refroidi au point de la température actuelle qu’en 100,696 ans; mais comme la terre, dans tout ce qui nous est connu, nous paraît être composée de matières vitrescibles et calcaires qui se refroidissent en moins de temps que

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