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DE liüFFON
« j’ai mis un si grand ordre dans l’emploi de ma (t fortune et dans celui de mon temps, que j ai « toujours de l’argent en réserve et du temps a « donner à mes amis. »
Si l’on détache de Buffon l’auréole du grand écrivain et du hardi penseur, on trouve sans transition, dans sa vie privée et dans sa correspondance, un bourgeois bourguignon plein de sens, plein d’adresse, et enclin à ce genre de trivialité qui tient à la force du tempérament. « J’aime les maisons, disait Montes- « quieu, où je puis me tirer d’affaire avec mon esprit « de tous les jours. » Buffon ne met en usage, dans ses lettres, que son esprit de tous les jours. Elles nous le montrent bon, naturel, ami constant ; mais elles ne supportent la lecture qu’étant rattachées à sa vie, vie progressive, s’il en fût jamais, où se voit la lutte d’une âme vigoureusement trempée, qui aspire à la grandeur et n’arrive à se dégager que par de longs efforts.
« Tout marque dans l’homme, même à l’extérieur, »
a-t-il dit, « sa supériorité sur tous les êtres vivants
« L’excellence de sa nature perce â travers les organes « matériels, et anime d’un feu divin les traits de son « visage’ »
L’excellence de cette nature, il semble avoir voulu
* Histoire naturelle de l’homme.
INTRODUCTION
en trouver le type' en lui-même, et s’être imposé la loi que rien dans ses actes ne vînt amoindrir son modèle. Les écarts que sa raison se permet parfois, au profit de sa vanité, ne coûtent jamais rien à la bonne foi de l’honnête homme.
Au milieu de ses papiers de famille, on en trouve un qui porte ce titre : Extrait d’un arrêt de la Cour des aides, donné sur lettres patentes le\l décembre 1613, au sujet de la famille de MM. Le Clerc, originaires de Clamecij en Nivernais.
Cet extrait établit, ou tend à établir, que les sieurs Le Clerc, originaires de Clamecy, furent anoblis, en 1540, par Philippe de Valois; qu’ils virent, en 1419, sous Charles VI, un des leurs, Jean Le Clerc, pourvu de la charge de chancelier de France, et que, sous Louis XIII, Antoine Le Clerc, sieur de la Forest, demanda et obtint des lettres de réhabilitation, devenues nécessaires., parce que son père, son aïeul et son bisaïeul avaient exercé la profe.ssion d’avocat au bailliage d’Auxerre, profession qui dérogeait à la noblesse.
La copie de ce document est tout entière de la main du grand homme, qui a pris le soin de la faire précéder de ces quelques mots : L’original du présent Extrait est écrit par M. le comte de la Rivière \ qui
* Le vicomte Gabriel de la Rivière, capitaine de grande arme-
l'n vcïtiis à M. la comta da Buffoîiy an octobia 17/2.
A cette date, de profondes et hardies conceptions occupaient le philosophe, qui, dans son Homo duplaXy nous a donné la plus judicieuse analyse des faiblesses de la vanité, et qui se charge ici de nous prouver tout ce que cette analyse aura d éternellement vrai.
On remarquera que Buffon ne prend point la responsabilité de cette généalogie, dont il ne nous reste aucune autre trace, et qu il n’admettait sans doute que comme un systèma : « La plupart des natura- « listes, disait-il, ne font que des remarques parce tielles; ils décrivent une pierre, puis encore une « seconde pierre, à mesure qu’ils les rencontrent; « mieux vaut un faux systèma, car il sert au moins à « enchaîner nos idées et il prouve qu’on sait penser. »
Ce que des actes authentiques nous offrent de trèsréel, c’est que Louis Le Clerc, conseiller du roi et juge-prévôt de la ville de Montbard, maria, en 1706, son fils unique*, à la fille de Louis Marlin, notaire à Moutier. Dix-huit mille livres formaient la dot de la future et lui étaient données par son oncle maternel, messire Georges Blaizot, saïyneur da Saint-Etianna at da Mariyny, consaillar-maîtra-anditaur an la cour
rie, etc., etc., était beau-frère de M. Nadault, dont la sœur devint, plus tard, la seconde femme du père de Buffon.
* Né en 1682.
V"I INTRODUCTION
souveraine des mnptes de Savoie, directeur des fermes du roi de Sicile\ etc., etc.
Le 7 septembre 1707, fut enregistré à Montbard le premier enfant issu de ce mariage :
« Georges-Louis Le Clerc, fds de Benjamin-Fran- « çois Le Clerc, conseiller du roi et receveur du gre- « nier à sel de Montbard, et de dame Anne-Christine « Marlin. »
Cet enfant devint le grand Buffon.
Le seigneur Georges Blaizot fut son parrain, et mourut peu de temps après. 11 laissait une veuve qui, quelques années plus tard *, fit don au jeune Georges Le Clerc, petit-neveu et filleul de son mari, et à peine âgé de sept ans, d’une partie considérable de la fortune de celui-ci.
Benjamin Le Clerc fut père de quatre autres enfants :
— En 1708, de Jean-Marie, qui fut prieur de Flacey, diocèse de Sens, et mourut en 1731; — en 1710, de Jeanne, morte en 1718; — en 1711, de Madeleine, morte en 1751, sans avoir été mariée; — et en 1712, de Charles-Benjamin, mort, dans un âge avancé, prieur de l’abbaye du Petit-Cîteaux et vicaire général du même ordre. 11 est désigné, dans la correspondance de Buffon, sous le nom de l’abbé de Rivet.
* Et résidant à Chambéry.
* Le 21 novembre 1714.
Le chef de cette nombreuse famille ne possédait à Montbard qu’une maison d’habitation, partie démembrée de l’ancien château des ducs de Bourgogne. Appelé à gérer la fortune laissée à son fils aîné, il acheta le château seigneurial de Buffon\ acquit une charge de conseiller au parlement de Dijon, et se montra plus enclin à se rendre la vie facile qu’habile à administrer les biens qui lui étaient confiés.
Envoyé au collège de Dijon, collège où Bossuet avait fait ses études, le jeune Le Clerc, plus méditatif que brillant, s’y fit remarquer par son aptitude pour la géométrie. Les Éléments cl'Eiiclide étaient, à ce qu’on assure, son livre de prédilection.
Les relations d’amitié qu’il noua dès lors avec quelques-uns de ses condisciples, restèrent inébranlables devant les fortunes diverses qui leur échurent. Parmi eux se distinguent le président de Brosses®, spirituel
‘ Situé à 7 kilomètres de Montbard, et duquel dépendait un village de 540 habitants.
* De Brosses (Cbarles], premier président au parlement de Bourgogne, né à Dijon le 17 février 1709, montra dès sa jeunesse un esprit vif et distingué. Quoique magistrat fort scrupuleux, il s’occupa toute sa vie de l’étude des lettres et des" sciences, et donna de nombreux ouvrages sur les sujets les plus variés : on a de lui de remarquables études sur Sallusle : à la sollicitation de Buffon, il publia une histoire des navigations aux terres australes (2 volumes in-4° avec cartes, 1756). 11 était membre de l’Académie de Dijon, et fut élu, en 1758, membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres. Il mourut à Paris, le 7 mai 1777.
INTRODUCTION
auteur des Lettres sur l'îlalie; le président Ruffey*,
I un des fondateurs de l’Académie de Dijon; Jean Nadault*, dont la famille s’allia deux fois à celle du naturaliste; un abbé Le Blanc®, éternel candidat à l’Académie française ; un capucin Ignace*, éternel commensal du seigneur de Montbard.
Le Clerc terminait ses études lorsque le jeune duc de Kingston®, quittant les cours de ce même collège, pour visiter, sous la conduite d’un gouverneur, le midi de la France, lui proposa de l’associer à son voyage.
* Ruffey (Germain-Gilles-Richard), né à Dijon, 17 octobre 1706, président de la Cour des comptes de Dijon, fut un philologue instruit, cultivant les belles-lettres, l’histoire et la science des antiquités. Il mourut à Dijon, le 19 septembre 1794. Ruffey eut, pour belle-mère, la baronne de La Forêt, qui habitait l’ancien château de Montfort, voisin de celui de Montbard; elle en faisait les honneurs avec beaucoup d’amabilité, et eut longtemps le privilège d’y réunir l’élite de la noblesse de Bourgogne.
* Nadault (Jean), né à Montbard le 25 octobre 1700, avocat général à la chambre des comptes de Dijon, 1730. Nommé correspondant de l’académie des sciences de Paris en 1749 ; vers la même époque, il fut élu membre de l’académie de Dijon. Mort en 1779.
^ Le Blanc (Jean-Bernard)', né à Dijon, le 3 décembre 1707, publia plusieurs ouvrages en prose et en vers, donna, en 1736, sa tragédie A' Abensaïd, et fut trente ans candidat à l’académie française. Madame de Pompadour lit rétablir pour lui la place d’historiographe des bâtiments du roi. Mort à Paris, en 1781.
* Ignace Bougot, né q Dijon. Il passa sa vie sous le patronage de Buffon, qui le cite dans les notes de l’Hisloire naturelle pour des observations faites sur les oiseaux, et qui en parle aussi dans sa correspondance.
® Évelyn Pierrepont, duc de Kingston, pair d’Angleterre et l’un des plus riches seigneurs de ce pays, marié, en 1769, à une femme originaire du Devonshire, devenue célèbre par ses bizarreries. Mort en 1773.
L’excursion s’étendit jusqu’en Italie et dura plu sieurs années. Pendant cette période^ rien, ni dans les écrits ni dans la correspondance du voyageur, ne décèle son avenir*. L’homme jeune et vigoureux, en qui le physique l’emporte, paraît avoir dominé. Cependant, ce voyageur, arrivé à l’âge où c’est l’expérience qui inspire, disait : « Il faut faire voyager « les jeunes gens, cela leur fait de l’esprit. »
De retour en France, Buffon se rendit à Angers, pour y faire ce qu’on appelait son académie. Ce qu’il Y fit réellement fut de se lier avec un savant oratorien, le P. Landreville, très-habile mathématicien, près duquel il retrouva 1 aptitude au travail, et sur l’autorité duquel il aima, plus tard, à s’appuyer.
A l’occasion d’une querelle au jeu avec un Anglais, il se battit, blessa son adversaire, quitta Angers et vint à Paris (1731). 11 avait vingt-quatre ans.
Au mois d’août de cette même année, sa mère mourut. Femme d’une raison supérieure, elle lui avait inspiré l’amour le plus tendre; il aimait à parler d’elle, n’en parlait que sur le ton de l’admiration; et, comme pour justifier cette admiration, il ne manquait pas d’ajouter avec une naïve complai-
* « J’ai vu des lettres de Buffon qui datent de cette période de sa « vie. Rien n’y fait pressentir encore, même de loin, l’observateur ou Il le peintre de la nature, ni, à aucun égard, l’écrivain ou le penseur. » (Voyez le très-savant et très-intéressant ouvrage de M. Foisset, intitulé ; Le Président De Brosses.)
INTRODUCTION
sancc, « que c’est la mère qui transmet aux fils les « qualités de l’esprit et du cœur. »
Dès l’année suivante, le conseiller Benjamin Le i Clerc se remaria avec une demoiselle Nadault, sœur \
de l’ancien condisciple de son fils. A cette occasion i
le président Bouhier ‘ écrivait à Rufey * : « Nous « avons depuis peu, ici, M. Le Clerc de Buffon, votre a ami, qui se trouve tristement engagé à entrer en ^ « procès avec M. son père, par le sot mariage que « vient de faire ce dernier »
En effet, Buffon se vit contraint de se faire rendre ' judiciairement compte, par son père, de la gestion ' de sa fortune. Le plus grand désordre y régnait. La i terre de Buffon avait été vendue : il la racheta, garda chez lui son père, et les deux enfants, que celui-ci eut de son nouveau mariage, naquirent au château de Buffon.
L’aîné, Pierre Le Clerc, devint maréchal de camp des armées du roi. Désigné sous le titre de chevalier de Buffon, il se montra, par son attachement res-
* Jean Bouhicr, né à Dijon, en 1673, m.agistrat intègre et jurisconsulte profond, eut une grande réputation de science et d’érudition • sa riche bibliothèque fut toujours ouverte aux gens studieux. Il était alors assez heureux pour protéger Bulfon; plus tard, il eut l’honneur d’être loué par Voltaire, qui le remplaça à l’jVcadémie française, où il était entré à l’unanimité des suffrages en 1737. Mort en 1746.
‘ Dijon, 29 janvier 1733.
* Girault, Lettres inédites de Buffon, Voltaire, Bousseau, Biron, etc. (Dijon, Paris.)
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pectiieux et tendre, digne de porter le nom de son frère. Né en 1754, il vécut jusqu’à quatre-vingt-neuf ans, et mourut en 1825.
La seule branche qui survive aujourd’hui de la famille Le Clerc descend d’une fille, née en 1746 et sœur consanguine du naturaliste : Catherine-Antoinette Le Clerc, mariée à son cousin germain, Edme Nadault, conseiller au parlement de Bourgogne, et morte en 1852, à quatre-vingt-six ans.
Buffon ne vit, dans la fortune qui lui avait été léguée, qu’un secours pour sa jeune ambition. Il habitait Paris une partie de l’année, s’y créait des relations avec les hommes influents, s’y montrait dans le monde entouré du prestige que donnent la richesse, un beau physique et un grand aplomb. Occupé de son avenir, et toujours maître de lui-même, ni les soirées prolongées, ni les soupers élégants ne l’empêchaient de se mettre, dès cinq heures du matin, à son bureau de travail.
C’est de géométrie qu’il s’occupait alors. 11 prér senta à l’Académie des sciences, en 1 755, un mémoire sur le jeu du franc carreau. « Ce travail, » disent les deu.x commissaires, Clairaut et Maupertuis, « fait « voir, ouire beaucoup de savoir en géométrie, « beaucoup d’invention dans l’auteur. »
Cette même année, il fut nommé adjoint dans la classe de mécanique. Il avait à peine vingt-six ans.
INTRODUCTION
Dans une lettre adressée au président Bouliier il dit, de fort bonne grâce, que rAcadérnie s’était un feu hâtée.
« On m’a fait ici mille fois plus d’honneur que je « n’en mérite ; on a hâté la vacance de la place que (f je remplis à l’Académie, on m’a préféré à des con- « currents distingués; tous ces avantages dont je me (( sens si peu digne n’auraient peut-être pas trouvé « grâce à des yeux aussi éclairés que les vôtres ; « ainsi je tâchais de les supprimer, au hasard d’être « grondé, comme vous l’avez fait. Permettez-moi de « vous remercier de vos bons sentiments
« J’ai déjà fait partir la note des trois livres d’An- « gleterre que vous souhaitez, car on attend tou- « jours trop longtemps les livres de ce pays-là. Si « nous n’avons pas la guerre avec ses compatriotes, « milord Kingston restera à Paris au moins un an. « Je vous enverrai dès demain les mémoires de Pé- « tershourg; mais comme j’étudie quelques questions « qu’ils contiennent, auriez-vous la bonté dé les at- « tendre jusqu’au printemps? — Il paraît depuis « quinze jours un petit écrit en forme de gazette, ou f( plutôt de feuille de spectateur, intitulé : le Cabinet « du philosophe. On n’a pas goûté cet ouvrage.
« M. de ÎMarivaux a donné aussi une brochure qui « fait le second tome de la Vie de Marianne. Les pei( tits esprits et les précieux admireront les réflexions ^ Le 8 février 1734.
« et le style. La pièce de Voltaire ne peut se soutenir « et ne se soutient pas, avec tous les raccommodages « qu'il y a faits. Enfin, pour finir, j’aurai l’honneur « de vous dire que je vais au premier jour faire im- « primer une traduction avec des notes d’un ou- (( vrage anglais de physique qui a paru nouvellement,
« et dont les découvertes m’ont tellement frappé et « sont si fort au-dessus de ce que l’on voit en ce « genre, que je n’ai pu me refuser le plaisir de les « donner en notre langue au public; c’est un in-4“ « d’environ 500 pages. »
Un ouvrage de physique dont les découvertes m’ont tellement frappé et sont si fort au-dessus de
ce que l’on voit en ce genre Voici la première
étincelle qui mit en éveil le génie de Buffon.
La traduction dont il parle était celle de la Statique des végétaux de Haies, qu’il publia en 1755. La belle préface qu’il mit en tête de cet ouvrage fut le premier écrit par lequel il se fit connaître du public.
En 1740, il donna une autre traduction, celle du Traité des fluxions, de Newton, et la fit précéder aussi d'une préface qui ne fut pas moins remarquée que ne l’avait été la première.
De 1735 à 1740, il avait présenté à l’Académie, soit de concert avec Duhamel, soit seul*, plusieurs
* Avec Duhamel, des Observations »ur la cause de l’excentricité des couches ligneuses, et les effets des grandes gelées sur les végé-