‹ Des manuscrits de BuffonChapitre 5 sur 141 · XX · texte numérisé non relu

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de BUFFON.

« Vous auriez grand tort de quitter, si vous vous « trouvez bien; et vous ne pouvez manquer de vous « trouver bien, si vous avez appris à aimer la chasse

« et les courses Je soupire pour la tranquillité

« de la campagne. Paris est un enfer, et je ne l ai « jamais vu si plein et si fourre. Je suis fâché de n’a- « voir pas de goût pour les beaux embarras : à tout « moment il s’en trouve qui ne finissent pas. J’ai- « nierais mieux passer mon temps à faire couler de « l’eau ou planter des houblons, que de le perdre « ici en courses inutiles, et à faire encore plus inu- « tilement sa cour. Je compte mettre à profit vos « avis : nous planterons des houblons, nous ferons « de la bière ; et si nous ne pouvons pas la faire « bonne, nous nous vengerons sur du bon vin. »

Vers la fin de cette année, nous ne trouvons encore que le gai compagnon de lord Kingston et de l’abbé Le Blanc. « Je compte dans peu, dit-il, aller « faire un tour à Dijon; bien des gens me demande- « ront de vos nouvelles, je vous supplie de m en « donner souvent; il n’y en a point dans ce pays; « tout y est sur le même ton qu’il y a deux ans, nous « parlons souvent de vous, nous buvons quelquefois « à votre santé à la fontaine Sainte-Barbe. Le vieux « avare que votre bon appétit pensa faire mourir est « crevé cet hiver sans avoir voulu faire de testa- « ment. J’ai pensé que 'Voltaire réussirait fort mat

INTRODUCTION

« à commenter Newton, et je ne «rois pas que le «public appelle du jugement de M. Moivre*. Je « voudrais bien, mon cher, que vous fussiez ici, « nous avons un endroit charmant pour planter des « houblons. »

Voltaire se trouve placé ici entre le vieux avare et le houblon; il est moins irrévérencieusement traité dans une lettre adressée au président Bouhier® : « 11 K paraît une nouvelle épître de Voltaire, y dit Buf- « fon, sur la philosophie de Newton, dédiée à ma- « dame du Châtelet; c’est assurément un très-beau « morceau de poésie, mais qui déplaît en quelques « endroits par des traits outrés contre Rousseau. »

En 1739, Buffon passa, dans l’Académie, de la classe de mécanique à celle de botanique, et du rang d’adjoint à celui d’associé.

Cette même année, Dufay, intendant du Jardin du Roi, mourut. « 11 fit son testament, dit Fontenelle, « dont c’était presque une partie qu’une lettre qu’il « écrivit à M. de Maurepas pour lui indiquer celui « qu’il croyait le plus propre cà lui succéder dans « l’intendance du Jardin royal. 11 le prenait dans l’A- « cadémie des sciences, à laquelle il souhaitait que « cette place fût toujours unie; et le choix de M. de

’ Moivre (Abraham), ne en 1667, à Vilri, en Champagne : ami et commentateur de Newton. Mort en 1754.

* Paris, 23 décembre 1756.

« Buffon, qu’il proposait, était si bon, que le roi n’en « a pas voulu faire d’autre »

Fontenellc raconte ici avec toute 1 aisance d un historien. Buffon écrivait de Montbard à un confrère de Dufay% avec l’ardeur contenue d’un candidat : « J’allais, mon cher ami, répondre à votre « première lettre, quand j’ai reçu la seconde. Je « savais déjà la mort du pauvre Dufay, qui m’a- « vait véritablement affligé. Nous perdons beau-

« coup à l’Académie Il a fait des choses eton-

« nantes pour le Jardin du Roi, et je vous avoue « qu’il l’a mis sur un si bon pied, qu’il y aurait grand « plaisir à lui succéder dans cette place, mais je m i- « magine qu elle sera bien convoitée. Quand j aurais « plus de raison d’y prétendre qu’un autre, je me « donnerais bien garde de la demander. Je connais « assez M. de Maurepas " et j’en suis assez connu pour « qu’il me la donne sans sollicitations de ma part. Je « prierai mes amis de parler pour moi, de dire haute- « ment que je conviens à cette place : c est tout ce « que j’ai de raisonnable à faire quant à présent. A « l’égard de ce que vous me dites que M. de Maurepas « est déterminé à conserver le Jardin du Roi dans « l’Académie, je n’ai pas de peine à le croire; mais, « quand même il n’aurait pas pris en guignon Mau-

* Éloge de Dufay, 1739.

- Montbard, 23 juillet 1759.

5 Alors ministre de la maison du roi.

INTRODUCTION

« perluis, je ne crois pas qu’il lui donnât cette place, « mais il y a d’autres gens à l’Académie; marquez-moi « si vous entendez nommer quelqu’un; en un mot,

« dites-moi tout ce que vous saurez

« Le comte de Caylus‘ vous pourra bien lâcher « quelques mots des vues de M. de Maurepas. Il y a « des choses pour moi, mais il y en a contre, et sur- « tout mon âge ; et cependant, si on y faisait réflexion, « on sentirait que l’intendance du Jardin du Roi « demande un jeune homme actif, qui puisse braver « le soleil, qui se connaisse en plantes et qui sache la « manière de les multiplier, qui soit un peu con- « naisseur dans tous les genres qu’on y démontre, c( et, par-dessus tout, qui entende les bâtiments. De « sorte qu’en moi-même il me paraît que je serais « bien leur fait; mais je n’ai pas encore grande espèce rance »

A la nouvelle de la nomination de Buffon, De Bi •osses, qui en ce moment était en Italie, écrivait à un ami commun ; « Que dites-vous de l’aventure de Buffon? Je ne sache pas avoir eu de plus grande joie que celle que m’a causée sa bonne fortune. Quand je songe au plaisir que lui fait le Jardin du Roi I Combien nous en avions parlé ensemble ! Combien il le souhai-

* Caylus (Anne-Claude-Pliilippc de Tublùres, etc., comte de), né à Paris en 1692, mort en 1765. Ayant quitté le service où il était entré tort jeune et s’était distingué, il se livra à son goût pour les sciences, les lettres et les arts. Il lut membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres et membre honoraire de celle de peinture.

de UUFFON.

tait, et combien il était peu probable qu’il l’eût jamais à l’àge qu’avait Dufay !»

On s’explique maintenant pourquoi Buffon avait quitté la classe de mécanique pour celle debolanique.

11 aimait très-peu la botanique, « qu’il avait apprise « et oubliée trois fois, » disait-il ; mais la botanique le rapprochait du Jardin du Roi.

Mis en possession de cette intendance qu il civciit tant souhaitée, les projets de jeune homme qu’il avait confiés à son ami De Brosses lui apparurent dépouillés des prestiges de l’illusion. Il ne s’agissait pas de braver le soleil..... de se connaître en plantes, un peu dans tous les genres qu’on y démontre, et d'entendre, pardessus tout, les bâtiments. Rien n’existait qu’à l’état d’ébauche; tout était à faire, la science elle-même n’était pas constituée; mais, en Buffon, se trouvait le germe heureux des grandes pensées et 1 énergie qui les féconde. L’avenir de gloire, qu’il entrevit, le transforma ; et, durant un demi-siècle, il imposa à • la science, et à l’établissement dont la direction lui était conliée, la marche ascendante du génie qui, devant une noble tâche, se révéla en lui.

Par un appel fait à tous les hommes instruits et sensibles à l’atlrait du progrès et de la louange, Buffon sembla les associer à son œuvre; il obtint des envois; les collections s’accrurent; dès que le nombre des objets nouveaux le permit, des galeries furent

XXVI INTRODUCTION

ouvertes, et, pour la première fois, livrées à la curiosité générale. Daubenton, venu de sa province, fut chargé de classer ces échantillons, encore si inconnus, et de les démontrer aux élèves qui surgirent de toutes parts.

Le public, avide de nouveautés, accorda à celle-ci une vive sympathie. Séduit par la grandeur même du projet, Buffon entreprit alors de décrire le plus splendide et le plus ignoré des spectacles.

Après avoir donné une impulsion vigoureuse à son administration, après s’être choisi des hommes capables de le suppléer, il quitta Paris, pour ù’y plus passer que quatre mois chaque année, et se retira à Montbard.

Dix ans s écoulèrent dans la solitude. S’instruisant pour instruire les autres, le travail le plus profond ne put ébranler sa constance. « Un grand plan, un « grand but, disait-il, laissent tant de bonheur dans « r.àme. » Plus tard, il ajouta : « Avec de la patience « et de la méthode, chaque jour on s’aperçoit du « progrès et de la vigueur de son intelligence. »

Ce progrès, cette vigueur, produisirent les trois premiers volumes de Y Histoire naturelle. Ils parurent en 1749. Le premier contient la Théorie de la terre et le Système sur la formation des planètes ; le second, YHistoire générale des animaux et l'Histoire particulière de l'homme; le troisième n’est, dans sa

première partie, qu’une Description du Cabinet par üaubenlon, mais il se termine par cet admirable chapitre sur les Variétés de l’espèce humaine, où Buffon pose pour la première fois les bases de V histoire naturelle de l’homme. On n’avait étudié jusqu’à lui que V homme-individu : il a, le premier, étudié Vhommeespèce.

A l’apparition de cette œuvre si imprévue et si hardie par rapport aux idées qui régnaient alors, la surprise et l’admiration partagèrent le public, et la réputation de Buffon s’étendit au loin.

L’Académie des sciences l’avait nommé son trésorier en 1744.

Il avait, en 1747, reproduit, à l’étonnement général, cette expérience, renouvelée d’Archimède, et devenue si fameuse, de l’inflammation des corps à de grandes distances au moyen de ses miroirs ardents.

Forte de la puissance de l’opinion publique, ïüistoire naturelle voyait les presses de l’Imprimerie royale lui donner un concours illimité. Cet ouvrage semblait jouir des privilèges d’une gloire nationale. « M. le comte d’Argenson ‘ ne m’a pas en- « core renvoyé la liste des personnes auxquelles on « donnera le livre de VHistoire naturelle, mais j’es- « père que cela ne retardera que de quelques jours

' Ministre de la guerre.

xxvin

« encore; avez-vous eu occasion d’en parler à M. de « Voyer*? » écrit Buffon ^ à Le Blanc. »

A ce moment, celui-ci croyait toucher au but désiré.

« J’ai appris de très-bonne part, lui dit son ami « dans la même lettre, qu’il était beaucoup question « de vous pour la place de l’Académie. Je m’en ré- « jouis avec vous, et je vous écris pour vous de- « mander si je ne pourrais pas vous servir auprès de « quelqu’un par mes sollicitations. On dit que vous « n’avez d’autre compétiteur que l’abbé ’frublet®; « cela me donne de grandes espérances, car, quel- « que appuyé qu’il soit par les Tencins, si vos amis « d’un certain ordre agissent, vous serez certaine- « ment préféré, et d’ailleurs vous méritez si fort de « l’être. »

A deux mois de là, Buffon lui dit, dans une nouvelle lettre* :

« Le récit que m’a fait M. Daubenton de tout

« ce qui vous est arrivé m’a affligé et indigné ; il y a « bien de la noirceur dans le pays que vous habitez; « il y a bien du courage à y rester honnête homme, « puisqu’on est presque sûr d’être la AÛctime des « méchants. Cependant vous ne devez pas être entiè- « rement abattu; il n’y a que la mauvaise conscience

’ Ministre des affaires étrangères.

- Château de Montbard, le 10 août 1749.

5 L’abbé Trublet ne fut nommé qu’en 1761.

Montbard, 16 octobre 1749.

« qui puisse nous mener au désespoir. Consolez-vous « donc, mon cher ami...; lorsque votre âme sera « plus tranquille, il vous sera facile de pourvoir aux « autres besoins : je crois que malgré vos malheurs « vous pouvez compter sur un certain nombre de per- « sonnes qui s’intéressent véritablement à vous.... » A la suite de ce désastre, qui ne paraît pas avoir été seulement académique. Le Blanc partit poui 1 Italie; il accompagnait M. de Yaudières, directeur général des bâtiments du Roi. .Madame de Pompadour, qui protégeait le candidat malheureux, voulut lui apporter son contingent de consolations et fit rétablir pour lui la place d historiographe des batiments de Sa Majesté.

« Comment se peut-il, »lui écrit Buffon' dans une lettre adressée à Itome, « que vous n ayez pas encore « oublié les sujets de chagrin qu on vous a donnés si « mal à propos, et qui n’ont fait tout au plus qu une

« impression passagère sur l’esprit des autres

« Tout le monde parle bien de votre voyage, et vos « ennemis sont dans le silence. L’un de ceux qui « vous a fait le plus de tort, 1 abbé que vous me « citez, me paraît tomber tous les jours de plus en « plus dans le mépris; pourquoi donc ne vous tranquil-

« lisez-vous pas? Reposez-vous sur nous du soin

« de votre réputation ; j’aimerais mieux avoir à com- « battre pour cette cause que pour la mienne contre * 21 mars 1750.

INTRODUCTION

« les jansénistes, dont le gazetier m’a attaqué aussi « vivement, mais un peu moins malhonnêtement qu’il « n’a fait le président Montesquieu. 11 a répondu par « une brochure assez épaisse et du meilleur ton. Sa « réponse a parfaitement réussi. Malgré cet exemple, «je crois que j’agirai différemment et que je ne ré- « pondrai pas un seul mot. Chacun a sa délicatesse « d’amour-propre ; la mienne va jusqu’à croire que de « certaines gens ne peuvent pas même m’offenser....

« Nous avons reçu à l’Académie M. de Malesherbes’ « à la place de M. le duc d’ Aiguillon, qui est mort « il y a six semaines. Je reçois souvent des nouvelles « de Maupertuis, et j’ai envie de lui faire vos com- « pliments.

« On donnera après Pâques une pièce de Marmon- « tel, Cléopâtre; quelques gens en disent beaucoup « de bien. Aristomène* est tombé à l’imprpssion. Nous « aurons aussi, à ce qu’on prétend, Rome sauvée de « Voltaire; il dit dans le monde que madame la du- « chessedu Maine a exigé qu’il la donnât au public... « N’oubliez-pas, dit Buffon en terminant cette lettre, « de gagner le grand jubilé pour vous et vos amis. »

Aux critiques, aux réfutations, aux pamphlets, Buffon n’opposait que le silence. Les querelles que la Sorbonne tenta de lui susciter s’évanouirent de-

* A l’Académie des sciences.

- Autre tragédie de Marmonlel,

DE BUFFOIN.

vant le bon sens qu’il mettait à toutes choses : « Je « vous suis très-sensiblement obligé, » écrit-il à son confident habituer, «des services que vous m’avez « rendus au sujet de mon livre. J ai pris la liberté « d’en écrire à M. le duc de Nivernais , qui m a ré- « pondu de la manière du monde la plus polie et la « plus obligeante. J’espère donc qu’il ne sera pas « mis à Vindex, et, en vérité, j’ai tout fait pour ne « pas le mériter, et pour éviter les tracasseries théo- « logiques que je crains beaucoup plus que les criti- « ques des physiciens et des géomètres. La troisième « édition de cet ouvrage vient de paraître et se dé- « bite avec autant de rapidité que la première et la « seconde. »

Comme prouvé de ses dispositions pacifiques, il ajoute ; « Je partage avec vous la satisfaction « que vous avez eue de voir vos ouvrages goûtés « par tout ce que nous avons de plus respec- « table dans l’Église, et je suis charmé que vous « les ayez présentés à Sa Sainteté, et que vous « ayez eu son approbation. J’ai fait voir cet ar- (( ticle de votre lettre à quelques personnes, et j’ima- « gine qu’à votre retour vous obtiendrez le privilège « que vous demandez et qu il est en ettg très- « injuste de vous refuser. Le P. Jacquier'’ est un

• Montbard, 23 juin 1750.

* Alors ambassadeur auprès du Saint-Siège.

^ .Tacquier (le Père François) né à Vitry-le-Français, le 7 juin 1 711 .

INTRODUCTION

« homme d’un grand mérite, et je suis charmé que « vous soyez de ses amis. Je vous serai bien obligé « si vous voulez l’assurer que personne ne peut l’es- « timer et l’honorer plus que je le fais. Dans la dis- « pute que j’eus, il y a plus de deux ans, avec Clairaut « au sujet du mouvement de l’apogée de la lune, je « défendis Newton et ses commentateurs ; mais Clai- « raut s’étant depuis rétracté et ayant supprimé les « parties de son mémoire qui attaquaient directement « les commentateurs, j’ai été obligé de supprimer « aussi tout ce que j’avais écrit pour maintenir cette « théorie, et il n’y a d’imprimé dans le volume de « 1745 que ce qui regarde en général la loi de l’at- « traction. Je vous écris ceci pour que le révérend « père Jacquier voie que je désire beaucoup une « part dans son amitié.

« J’écrirai au premier jour à Maupertuis, et je tâ- « cberai de lui proposer d’une manière efficace les « choses que vous souhaitez. Au reste, je ne vous « réponds de rien. Maupertuis est en effet un hon- « nête homme ; mais il se grippe quelquefois, et je a ne sais s’il n’est pas toujours piqué. Quoi qu’il en « soit, je lui écrirai, et lui écrirai pressamment, sur- « tout pour que vous soyez de l’Académie ^

« Je retourne à Paris dans trois semaines. Je suis

L’un des commentateurs de Newton ; professeur de physique expérimentale au collège romain, 174ü. Mort à Rome le 5 juillet 1788.

* De Berlin.

« venu passer ici le temps du voyage de Compïègne.

« On vous aura peut-être écrit que Voltaire fait jouer « chez lui toutes les pièces que les comédiens ont « refusées. J’entends faire à quelques-uns des éloges « de sa Rome sauvée ; l’abbé Sallier \ qui 1 a vu re- « présenter, m’en a dit du bien. Vous avez bien fait « de lui écrire ; il m’a demandé souvent de vos nou- « velles. Madame Dupré m’a aussi chargé de vous « dire bien des choses de sapait. J’ai souvent parlé «de vous chez elle et chezM. Trudaine®, et il ne « m’a pas paru qu’ils aient, comme vous vous le « persuadiez, changé de manière de penser sur votre « sujet. Oubliez, mon cher ami, les chagrins que « vous avez eus, les autres ont déjà oublié les ca- « lomnies qui les ont occasionnés. »

« Maupertuis, dit-il dans une autre lettre , me « marque que Voltaire doit rester en Prusse, et que « c’est une grande acquisition pour un roi qui a (' autant de talent et de goût. Je crois que la pré- « sence de Voltaire plaira moins à Maupertuis qu’à « tout autre. Ces deux hommes ne sont pas faits pour « demeurer ensemble dans la même chambre

« Les affaires du clergé font toujours grand bruit ; « tous les honnêtes gens admirent la bonté du roi,

‘ Sallier (Claude), philologue, né en 1685. Membre de l’Académie des inscriptions, professeur d’hébreu au collège royal. Mort le 9 janvier 1761.

* Intendant général des finances.

'’Montbard, le 22 octobre 1750-

INTRODUCTION

« et crient contre 1 orgueil et la désobéissance des « prêtres, qui ont refusé nettement de donner la dé- « claration des biens qu ils possèdent. Heureusement « on tient ferme et on leur a déjà fait sentir qu’on « les y forcerait; ils sont tous renvoyés et retenus « dans leurs diocèses ; et, comme le roi est à Fon- « tainebleau , diocese de Sens , l’archevêque a cru « qu’il lui serait permis d’aller comme à l’ordinaire « faire sa cour, mais il a reçu l’ordre de rester à « son archevêché. Je tiens cette nouvelle de son ne- « veu, dont je suis voisin. »

Des nouvelles littéraires, des jugements sur les écrivains qui sont en possession du succès ou qui aspirent à l’obtenir, occupent désormais la plus large part dans ce que Buffon s’accorde de distractions.

« V ous ne devez pas tarder à revenir, » écrit-il enfin à Le Blanc à la date du 24 avril 1751, « tous vos « amis le désirent ; il y a près de seize mois que vous « êtes parti. Je dînai avant-hier chez M. de la Pou- « plinière’; il vous aime, et nous parlâmes beaucoup « de VOUS; j’ai vu aussi M. le marquis de l’Hôpital « chez !\I. de Boulogne, et j’ai pris jour pour l’aller « voir chez lui et causer de vous à mon aise; il parle « de vous aussi bien que vous et vos amis peuvent le « désirer; j’avais lu à M. et madame de Boulogne

* Pouplinière (Alexandre-Jean-Joseph Le Riche de la), célèbre financier. Né à Paris en 1692, mort en 1702.

DE BIIFFON.

« l’article de votre lettre datée de Naples où vous « faisiez l’éloge de cet honnête ambassadeur ; il me « parut qu’ils en furent très-flattés. J’ai aussi fait « voir votre description du Vésuve; comme je l’ai « trouvée parfaitement bien faite, j’ai eu du plaisir à « la lire à un grand nombre de personnes. J’ai aussi « entendu quelquefois parler de vous pour l’Acadé- « mie française, et je suis fâché queM. de La Chaus- « sée, pour exclure Piron, ait tourné les vues de l’Aca- « démie sur le marquis de Bissy‘, qui, comme vous « le savez, a eu la dernière place vacante ; car il me « paraît qu’on désire Piron, et il aurait mieux valu « pour vous ® qu’il y fût entré que d’avoir à y en-

« trer La nouvelle édition de vos Lettres a bien

« fait dans le monde; la réputation que cet ouvrage « mérite s’affermit tous les jours.

« J’ai dîné aujourd’hui à la bibliothèque du

« roi avec Duclos; vous savez qu’il est devenu « un homme de cour. Il vient de donner un ou- « vrage qui essuie bien des jugements divers :

* Bissy (Claude deThiard, comte de), né en 1721, mort en 1810. Nommé membre de l'Académie française en 1750.

* « En 1752, à la mort de l’archevêque de Sens (Languet de Di- « jon), deux Bourguignons furent mis sur les rangs : Piron et Buffon. « Ce dernier pria ses amis de ne pas songer à lui, jeune encore, tandis Il que son compatriote ne l’était plus, ayant de la fortune et Piron « n’en étant rien moins que favorisé, et d'ailleurs ne voulant pas Il profiter de la défaveur d’un homme qui avait au fauteuil des a droits antérieurs aux siens. » [Lettres inédites de Buffon, Rousseau, Voltaire, Piron, etc., par Girault.)

INTRODUCTION

« pour moi, je le trouve bon et très-bon, quoi- « qu’il y ait quelques défauts : beaucoup d’esprit, « peu de modestie, peut-être faute d’hypocrisie, « un logement au Louvre, la place d’historiographe, « et surtout la faveur de madame la marquise de « Pompadour, en voilà plus qu’il n’en faut pour « avoir des ennemis ; aussi M. Duclos en a-t-il beau- « coup. Je trouve que son livre est l’ouvrage d’un « homme d’esprit et d’un honnête homme. Nous parce lames de vous; il en dit beaucoup de bien. Je crois c( que vous pouvez compter sur lui.

« On a écrit de Berlin que Maupertuis crache le « sang et qu’il est dangereusement attaqué; j’en suis <( véritablement afÛigé. Il paraît une critique aussi (( amère que mauvaise contre le livre du président « Montesquieu ; il n’est pas non plus encore hors (( d’affaire avec la Sorbonne; pour moi, j’en suis (' quitte à ma très-grande satisfaction : de 120 doci< leurs assemblés, j’en ai eu 115, et leur délibération K contient même des éloges auxquels je ne m’attende dais pas On est ici fort occupé du jubilé. L’af-

« faire du clergé pour le vingtième n’est point encore c( finie ; l’archevêque de Sens et l’évêque d’Autun se c( sont traités comme des fiacres dans leurs mande-

(( ments M. de Malesherbes, qui a la librairie,

« en est fort en train et la mène bien Le diction-

« naire encyclopédique, entrepris par MM. d’Alem- « bert et Diderot, va bien; le premier volume est

IXWII

« presque aciievé ; je l’ai parcouru, c’est un très- « bon ouvrage. »

La sympathie de Buffon pour Duclos se révèle encore dans une autre occasion :

« Voilà Duclos secrétaire de l’Académie, » écrit-il en 1755, « et j’en suis très-aise. N’y aurait-il pas des « gens à qui ce choix n’a pas été trop agréable? Ce « qu’il y a de vrai cependant, c’est que personne ne « convient mieux que lui à cette place, qui est fort « importante pour le bien de la Compagnie. »

« J’ai lu un extrait de l’éloge de Descartes de « 31. Gaillard, » dit-il plus tard \ « et je n’ai pas été « content du style. Si celui de 31. Thomas n’est pas « meilleur, ce grand philosophe aura été loué avec « de pauvres petites paroles. » Buffon n’aimait pas les pauvres petites paroles. •

Concourir pour sa part à tout ce qui pouvait honorer la Bourgogne, était une satisfaction qu’il ne manqua jamais de se donner. En 1741, il rend un compte détaillé à 31. Lantin®, doyen du parlement, des soins qu’il prend pour faire graver une médaille destinée aux lauréats que couronne l’Académie de Dijon. En 1752, il écrit à son ami le président Ruf-

' 26 septembre 1705.

* Lantin de Danierey (Jean-Baptiste), né à Dijon vers 1680, mort, doyen du parlement, en 1756. Auteur du Supplément au Glossaire (tu Roman de la Rose, etc.

XXXVIU

fey ‘ : « Nous faisons ici tous les jours de belles « expériences sur le tonnerre ; c’est moi qui les « ai fait connaître et exécuter le premier. » Lt il ajoute des détails qui permettent de répéter ces expériences. Il ne consent point à être absent, et revendique sa place an milieu de ses compatriotes.

Plus tard, il écrira encore à ce même Pvuffey * : «J’ai reçu, mon cher président, avec la plus grande « joie les nouvelles marques de votre amitié; elle me « sera toujours également présente, également pré- « cieuse, et tous mes regrets sont de n’en pas jouir « aussi souvent que je le désire — Vous avez depuis « deux ans décoré votre Académie de beaux noms, « et vous l’avez renforcée de bons siijels; cela vous « fait beaucoup d'honneur, car le tout est dû a « votre zèle, et je suis -persuadé qu’avec le temps « cet établissement, qui a été plus de vingt ans à « naître, deviendra très-utile.

« J’avais coutume d’envoyer à l’Académie un exemu \)h\ve àe y Histoire natureUe;.... je ne sais si les « derniers volumes ont été envoyés....; je serai tou- « jours enchanté de donner à votre Compagnie cette « faible marque de mon re.-pect »

Ileléguée dans un couvent de Montbard et piivec

' 22 juillel 1752. Il rôpclait, à cc momentj les expériences de l’ranklin.

* Paris, 14 janvier 1763.

de fortune, mais unissant à la dignité que donne une bonne naissance cette simplicité gracieuse qui participe de la timidité et lui conserve tout ce qu’elle a d’attrayant, mademoiselle de Saint-Belin ‘ modifia, à son insu, les principes de notre penseur, fort libre jusqu’alors. Devant l’espoir si doux d’être aimé de cette âme pure et délicate, Buffon, le philosophe, prit, très-philosophiquement, le train ordinaire que suit le plus simple mortel; il aima sérieusement, et, après plusieurs années de réflexions, se maria à quarante-cinq ans. Plus d’un an après son mariage, il écrivait au joyeux abbé Le Blanc*, juge très-incompétent en pareille matière ;

« J’ai reçu, mon cher ami, votre compliment avec « d’autant plus de sensibilité, que vous êtes plus « en droit de penser que j’avais tort avec vous de ne « vous avoir point parlé de mon mariage. Je vous « remercie donc très-sincèrement de cette marque « de votre amitié, et je ne puis mieux y répondre « qu’en vous avouant très-bonnement le motif de « mon silence. 11 en était de cette affaire comme de « quelques autres sur lesquelles nous ne pensons

* Marie-Françoise, lillc du haut et puissant seigneur de Saint-Belin, chevalier seigneur de Fontaine, Dampierre, etc., mariée à

BulTon, le 20 septembre 1752. Ses parents lui avaient constitué une dot de 6,000 livres, à la condition expresse qu’elle renonçât à la succession do ses père et mère. Buffon, par contrat, assura à sa femme mille écus de revenu.

^ Montbard, 23 novembre 1753.

INTRODUCTION

« pas tout à fait l’un comme l’autre. Vous m’eussiez « contredit ou blâmé, et je voulais l’éviter, parce « que j’étais décidé, et que, quelque cas que je fasse « de mes amis, il y a des choses qu’on ne doit pas « leur dire, et de ce nombre sont celles qu’ils désap- « prouvent et auxquelles cependant on est déter-

« miné Les mauvais propos ne me feront ja-

« mais d’impression, parce que les mauvais propos « ne viennent jamais que de mauvaises gens. Hla- « dame de Buffon, qui connaît votre ancienne amitié « pour moi et qui vous a lu plus d’une fois, me « charge de vous faire ses compliments et de vous « dire qu’elle aime beaucoup vos lettres. »

Le 25 juin 1755, tandis qu’il était à Montbard, Buffon fut nommé membre de l’Académie française. Le 25 août de cette meme année, il y prononça son discours sur le style. « Les ouvrages bien écrits seront « les seuls qui passeront à la postérité, » y dit-il;.... « les connaissances, les faits, les découvertes s’en-

« lèvent aisément et se transportent Ces choses

« sont hors de l’homme, le style est l’homme même; « le style ne peut donc ni s’enlever, ni se transpor- « 1er, ni s’altérer : s’il est élevé, noble, sublime, l’au- « teur sera également admiré dans tous les temps, « car il n’y a que la vérité qui soit durable et même « éternelle. »

C’est ainsi qu’en adressant à ses nouveaux con-

de BUFFON. xu

frères ses remercîments, le grand écrivain, qui se donnait l’apparence de les louer, leur peignait un talent qu’il savait bien ne pouvoir être attribué qu’à lui-même.

De 1753 à 1767 parurent les douze volumes de l'Histoire des quadrupèdes. Ils contiennent ces ingénieuses et brillantes peintures des animaux, dont r auteur sera également admiré dans tous les temps, qui, lues de tous, instruisirent chacun selon l’étendue et la portée de son esprit, et apprirent au public, étonné, que le savoir qui s élève parvient à dépouiller les formes arides. Dans ce long travail, il fut constamment aidé, pour les descriptions anatomiques, par Daubenton.

Les idées de Buffon prenaient, chaque jour, plus d’étendue, et, chaque jour, il voyait reculer les bornes du plan qu’il s’était tracé. Depuis longtemps déjà tous ceux qui avaient des rapports avec lui étaient habilement transformés en instruments utiles à ses vues.

La présence de madame de Buffon à Montbard devint la source de la plus heureuse acquisition en ce genre. Attirée par l’amitié, la compagne spirituelle et instruite de Queneau de Montbeillard servit de lien à des relations douces et agréables d’abord, et qui

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