‹ Des manuscrits de BuffonChapitre 7 sur 141 · XI.VII · texte numérisé non relu

XI.VII

D.E BUl'FON.

IkilTon a le plus agi; il le forme, le soulicnt, 1 anime; et l’on ne peut trop regretter la mort prématurée de cet élève.

Dans les lettres qu’adresse à chacun de ces patients travailleurs le vigoureux chef de cette noble association perce sans cesse, et presque à son insu, 1 ardeur qui le domine. Ce qui pénètre de respect, c’est qu’il se demande bien plus encore à lui-même.

Au superjlu,. chose fort nécessaire à qui veut penser librement, Buffon avait largement pourvu avant d’en- Ireprendre ses prodigieux travaux. Montbard, sa ville natale, était dominé par les ruines pittoresques d’un château fort. Ces ruines, placées en amphithéâtre, planaient sur les plus magnifiques points de vue. Buffon acquit de la province ce château, ancienne résidence des ducs de Bourgogne; il se fit lui-même son architecte, car il aimait à faire travailler, à gouverner des ouvriers; il abattit une grande partie des vieilles constructions, et parvint à faire d’un rocher aride le lieu le plus propice à ses études.

Tout avait été combiné pour les rendre faciles, et chacpio partie de l’ensemble avait un emploi déterminé. Des laboratoires avaient été établis pour les expériences; des parcs recevaient les paisibles habitants des forêts, dont les mœurs devaient être étudiées; des fosses renfermaient des lions, des

INTRODUCTION

ours : « On n acquiert aucune connaissance trans- « missible qu’en voyant par soi-même, » disait Btiffon.

Ayant ouï parler d’un malheureux qui, pendant quinze ans, avait été abandonné dans les déserts de 1 Amérique, il le fit venir, le questionna, l’observa longtemps, et esquissa sa peinture de la nature brute ; « Je me suis imposé, disait-il, de ne peindre « que ce que je pensais ou que je sentais, et non « ce que les autres avaient pensé ou senti. »

De ses jardins, disposés en terrasses superposées et garnies d’arbres, de fleurs et de volières, se découvraient, sous mille aspects, les riches horizons de la Brenne : c est là que, fidèle au rendez-vous donné à l’étude, Buffon arrivait chaque matin. Dès cinq heures, il sortait d’un appariement qui avait issue sur la première terrasse, et se dirigeait vers un esCcalier fermé par une grille, la franchissait, la refermait soigneusement derrière lui, gravissait l’escalier, et, parvenu au point le plus élevé, suivait une longue allée de marronniers, au bout de laquelle il pénétrait dans un pavillon.

Perdu dans la verdure et assis sur le rocher, ce pavillon, élevé de quarante pieds au-dessus de la première terrasse, se trouvait, par là, rendu inaccessible. Il n’était éclairé que par trois petites fenêtres, placées au couchant et garnies de vitres étroites. Une porte double, à deux battants, y donnait entrée dans

DE BlIFFON.

une pièce boisée de chêne, carrelée et meublée avec une simplicité extrême. Cet abri, presque aérien, qui empruntait tout son charme de son isolement, isolement tel qu’il détachait en quelque sorte du maténel de l’e.xistence, a été le cabinet de travail tant aimé de Biiffon, « où, disait-il, il avait passé des heures déli- « cieuses. » C’est là qu il méditait.

A quelque distance, et dans une direction ménagée de manière à n’offrir à la vue que la plus belle nature, mais sous un autre toit, les manuscrits étaient déposés ; là se tenait le secrétaire dans une muette attente, car rien ne devait troubler le travail de la composition. Pendant ce travail, Buffon parcourait lentement l’espace. Sous une voûte d azur, en face des splendides richesses de la campagne, rien n’amoindrissait ses images; il peignait, il sentait cet homme ; « dont l’attitude est celle du commande- « ment, dont la tête regarde le ciel et présente une « face auguste sur laquelle est imprime le caiac- « tère de sa dignité...,, dont le port majestueux, la « démarche ferme et hardie annoncent la noblesse et « le rang‘ »

Souvent le travail d’une phrase occupait une matinée entière; vingt fois elle était remaniée : « Je « m’imposais pour règle de m arrêter à 1 expression « la plus nohle, » a-t-il dit.

‘ Histoire naturelle de l’homme.

' INTRODÜCTinN.

Il ne quittait le travail qu à l’heure du diner, restait longtemps à table, et s abandonnait alors à toutes les gaietés qui lui passaient par la tête : « Peu ni’ima porte, » disait-il, « que mes paroles soient soignées « ou non. » Sa conversation, empreinte de bonhomie, était simple, négligée même ; des locutions familières s’y reproduisaient à chaque instant: mais jusque dans ce laisser-aller toute interruption lui était insupportable : à bien plus forte raison dans un entretien sérieux n en tolérait-il aucune; et à la première objection qui lui était faite, il gardait imperturbablement le silence : « Je ne puis me résoudre, disait-il, à « continuer de converser avec un homme, qui se « croit permis, en pensant à une chose pour la pre- « mière fois, de contredire quelqu’un qui s’en est oc- « cupé toute sa vie. »

En revanche, tout ce qui ressemblait <à un éloge trouvait en lui une extrême tolérance, et l’enlevait subitement à ses distractions; il était particulièrement touché d’un hommage de ce genre, lorsqu’il lui était adressé par les dames; quelquefois il le provoquait, se louant lui-même judicieusement, mais avec une grande naïveté.

Si l’après-dînée était consacrée au repos, une course faite à pied, le bâton à la main, en devenait le plaisir le plus vif. Le but était, presque invariablement, une visite aux forges qu’il avait établies à Buffon. Quelquefois il ])artait plus tôt et allait demander à dîner à

DE BUFFON. u

son vieil ami, le capucin Ignace, devenu, par sa protection, desservant de ce village, Ignace, à son tour, venait régulièrement au moins deux fois la semaine dîner à Montbard.

Buffon prenait d’ailleurs en très-grand sérieux ses talents et son importance de maître de forges. « J’ai « lu, monsieur, avec un grand plaisir, votre Mé- « moire sur le fer, » ecrit-il à un capitaine d artil- : lerie, frère de Montbeillard ‘ ; « je l’ai trouvé de

j « tous points dans les vrais principes Ce que

j « vous dites est conforme aux expériences que j’ai « faites et suivies moi-même sur la composilion et « décomposition du fer, matière que personne n eni a tend, et qui cependant est de la plus grande im- I « portance. »

j C’est dans ses forges qu’il fit exécuter les longues ■ et dispendieuses expériences sur le refroidissement i des métaux, dont il a déduit des conclusions qui étonnent par leur hardiesse.

« 11 y a un mois, mon très-cher monsieur, » écrit-il à Montheillard, « que je suis enterré dans mes forges,

; « et j’ai hosoin, pour ressusciter, de la présence de « mes meilleurs amis. Venez donc avec la chere dame « ctl’aiinahle Ftn/în^ venez le plus tôt que vous i « pourrez. Le charmant Moucheron joindra ses in-

' Montbard, 15 novembre 1767.

* Le jeune fils de Montbeillard:

INTRODUCTION

« stances aux miennes; elle vous dira des nouvelles « de mon fds. »

Des nouvelles de mon fils ; là résidait sa plus douce pensée, et le Moucheron, qui n’était autre qu’une nièce de Montbeillard, mariée depuis à un neveu de Daubenton, se rendit une autorité dans la famille par 1 affection dont elle entourait cet enfant, câlin, insoucieux, et qui, élevé près de son père, captivait toute sa tendresse.

Qui veut aller loin doit songer à payer tribut aux puissances de ce monde. Buffon, par ses écrits, avait subjugué la plus redoutable de ces puissances. L’opinion publique lui eût, au besoin, servi d’auxiliaire auprès du pouvoir, mais il ménageait celui-ci, savait être toujours bien avec tous les ministres, se conciliait des amis influents, ne manquait jamais d’aller faire sa cour à Versailles, mais la faisait avec dignité. Le rencontrant un jour à Marly, madame de Pompadour lui disait : « Vous êtes un joli garçon, monsieur « de Buffon; 1’ on ne vous voit jamais. »

Dans l’introduction où il dévoile la participation de Montbeillard, Buffon dit : « J’en étais au seizième « volume de mon ouvrage sur l’bistoire naturelle, « lorsqu’une maladie grave et longue a interrompu « pendant près de deux ans le cours de mes trace vaux. Cette abréviation de ma vie, déjà fort avance cée, en a produit une dans mes ouvrages. J’aurais

nE BUFFON.

« pu donner dans les deux ans que j’ai perdus deux (I ou trois volumes de l’ histoire des oiseaux, sans le- « noncer pour cela au projet de l’histoire des miué- « raux dont je m’occupe depuis plusieurs années. »

C’est en l'if?!, lorsqu’il avait déjà soixante-quatre ans, que Buffon eut à subir ce qu’il appelle une abréviation de sa vie. Contraint de renoncer aux méditations et de prolonger le séjour que chaque année il faisait à Paris, il essaya de mettre à exécution les vastes plans que depuis longtemps il avait conçus pour le Jardin royal. Son état de souffrance devint tel que l’on conçut plusieurs fois de vives nlarmes.

De son retour à la vie, il parle ainsi à Montbeillard* : « J’ai beaucoup de regrets des trois semaines « que l’inquiétude de ma maladie vous a fait perdre. « Je vous suis comptable non-seulement de ce temps, « mais des mille sentiments que cette inquiétude <( suppose, et dont je ne pourrai jamais assez vous « témoigner ma tendre reconnaissance. Ma santé « commence à se fortifier. Je me tiens actuellement « debout; je dicte des lettres, je fais quelques petites

« affaires; le sommeil revient » Un peu plus loin,

il fait diversion à ces pénibles pensées ; « On prétend « ici, dit-il, que nous aurons un nouveau parlement « la semaine prochaine^ j’en doute encore beaucoup.

’ Paris, 2 avril \ 'l'l \ .

« quoique je le désire : rélablissemeiil des conseils « supérieurs est loué par tous les gens sensés et fera « réellement un grand bien. Si le contrôleur général « voulait commencer à donner de l’argent et finir de

« mettre des impôts, tout pourrait encore aller

« Jamais ce pays n’a été plus cher et plus dés- « agréable, et je soupire pour le temps où je pourrai « le quitter et passer avec vous les moments les plus « heureux de ma vie. »

Le comte de la Billarderie d’Angeviller, qui était attaché à l’éducation du Dauphin en même temps que directeur général des bâtiments du Roi, jardins, manufactures, etc., profita de cette maladie pour demander et obtenir la survivance de la place d intendant du Jardin royal, survivance que le grand homme se flattait secrètement de transmettre plus tard à son fils. Quoique M. d’Angcviller eût tenté de tenir cet acte secret, il s’en découvrit assez pour que l’opinion publique en fût blessée et pour que Buffon s’en montrât outragé. Dans le but d apaiser 1 un et l’autre, le courtisan habile sollicita du roi 1 autorisation de faire élever à Buffon, dans l’établissement môme, cette statue magnifique qui s’y voit encore et qui a été le premier exemple d un pareil honneur rendu à un homme vivant.

Cet hommage, qui traduisait l’admiration enthousiasle de la nation, obtint une approbation générale

DE BUFEON.

fjui dcScirnici Buffon. Les choses reslcrcnl suspendues; mais à son ami Montbeillard ‘ il écrivait : « J ai « grand besoin de repos pour achever de me réta- « blir, ayant essuyé ici des orages de toute espèce... » Et plus lard ’ : « Ma santé s’est soutenue malgré « les tracasseries et le chagrin qu’on m’a donnés « bien injustement et bien ingratement. »

Dès le commencement de 1772, on voit Buffon .se ranimer devant la mission d’énergique organisateur qu’il s’impose. Six ans auparavant, pour faciliter le classement des collections, il avait abandonné son loffement d’intendant; il revint alors habiter l’établissement, et sa présence sembla y faire circuler une vie nouvelle.

C’est de ce moment où Buffon, compris et apprécié, pouvait tout obtenir, que date le véritable développement du Jardin royal. Louis XY lui ouvrit les tré- .sors de l’État avec une générosité qui témoigne de tout ce qu’il y avait, dans le monarque, de respect pour le grand homme. Celui-ci achetait des terrains, des hôtels, des collections, faisait abattre, planter, bâtir, payait de ses deniers, et, sur ses notes, l’Etat remboursait.

Ces nobles procédés durèrent jusqu'à sa fin, elles

' Paris, l"' mai 1771.

* Ce S décembre 1771.

INTRODUCTION

papiers de Buffon nous conservent des indications comme celle-ci : « Il m’est dû par le roi une somme « de quatre-vingt-quinze mille six cent quatre- « vingt-trois livres neuf sols deux deniers, que j’ai « avancés pour des travaux de maçonnerie et four- « nitures de matériaux depuis le 1" juillet jusqu’au « 5 décembre, et dont j’ai envoyé l’état et mémoires « quittancés à M. de la Chapelle pour obtenir une « ordonnance de remboursement. »

A des plans compliqués, dont l’exécution demandait une infatigable persévérance, Bufîon n’admit qu un seul confident dont la jeunesse emprunta, d’une probité sévère, d’une soumission aveugle, quelques traits d'une figure antique. André Thouin est un jardinier; il rend compte. Chaque quinzaine, Buffon lui répond de Montbard une longue lettre bien confiante, et la puissance de l’honneur et de la vertu est telle, qu’elle établit une sorte de parité entre ces deux hommes.

Presque invariablement, Buffon commence par quelque chose qui ressemble à ceci ‘ ; « J’ai reçu vos a états de dépense, et je vois que vous conduisez nos « travaux avec toute l’intelligence et toute la pru- « dence possible. » Après une affaire laborieusement conclue, Buffon écrit*: « Je le répète, vous

* Montbard, 31 .août 1785.

- Montbard, 24 août 1784.

de buffon.

« êtes prudent et très-avisé » deux qualités par

le-^quelles Thouin se rapprochait du philosophe, qui,

„n jour, lui dit^ : « Deux ou trois hommes, qui se- « raient sous vos ordres, garderaient mieux nos « plantes que toute la maréchaussée de Pans. »

Dans une entreprise pour laquelle rien n’avait etc prévu, il n’y eut guère que le zèle de son délégué qui ne fit jamais défaut à Biiffon. Aux embarras multiples qui surviennent, celui-ci oppose des ressources qui rappellent l’ingénieuse facilité du créateur de systèmes : « Faites-moi le plaisir, mon cher monsieur « Thouin, » écrit-il % « de remettre YOiis-mÔme la « lettre ci-jointe à W. Dufresne, et, comme c’est pour « obtenir de l'argent, dont nous avons un si grand « besoin, il n’y aurait pas de mal de lui porter quelle qiies fleurs et quelques arbustes ; cela ne pourrait « qu’augmenter sa bonne volonté. Je lui demande « les o5 ,000 francs qui restent dus sur les 75,000 « pour la maison et le terrain qui est actuellement « réuni au Jardin. 11 ne sera pas nécessaire de lui « parler des travaux que vous faites au delà du « Jardin, ni de l’échange avec Saint-Victor, de peur « d’effrayer par de nouvelles demandes; mais vous « pouvez lui exposer que nous sommes absolu- « ment sans argent, et qu’il nous ferait grand bien

' Monlbard, 27 juin 1784.

- Monlbard, 50 juillet 1781

Lvm

INTRODUCTION

« s’il voulait nous faire donner le moyen de conti-

« nuer nos travaux Je serai peut-être forcé de

« les faire cesser bientôt, faute de pouvoir subvenir

« à la dépense, car je suis obligé d’emprunter »

Peu de jours après arrivent ces quelques mots ' :

« Votre visite, mon cher monsieur Thouin, a fait bon « effet, car je viens de recevoir une lettre; Du-

« fresnc me promet de l’argent Ainsi nous pour-

« rons faire I acquisition de la maison Lelièvre »

On voit qu’un peu d'adresse se joignait à la persévérance; mais cela se faisait sans que jamais l’homme sérieusement intègre consentît à s’effacer. 11 écrit encore à Thouin® ; « Je vous prie de remettre à . « M. Dufourny, architecte, la lettre ci-jointe, alin j

« qu’il] ne m’importune plus de ses beaux pro- ;

« jets Je lui marque que, comme administra- '

« teur du Jardin du Loi, je ne dois y faire que ce

« qui m’est ordonné par Sa Majesté et approuvé « par ses ministres, et que je ne puis consentir à « aucune dépense qui aurait trait à ma gloire person- « nelle, ne m’étant même point mêlé du tout de la « statue qu’on a bien voulu m’ériger, et en effet je « ne veux pas qu’on ait à me reprocher que j’aie « rien fait pour moi personnellement, et c’est 1a « vraie raison qui fait (jue je ne puis obtempérer « aux demandes de M. Dufourny. »

‘ Monlbard, 5 août 1781.

- Monlbard, 24 août 1784.

de duffüîn.

Seize années de travaux continus amenèrent le Jardin royal à une complète transformation. Le dernier jour du grand homme le surprit s occupant encore de cette œuvre inachevée, mais dont il avait assuré la durée en la scellant d un cachet de majestueuse utilité qui en a fait un bien national, unique

en son genre et cher à tous.

A la jeunesse studieuse, un spacieux amphithéâtre était ouvert, l’école de botanique était replantée, les jardins avaient doublé d étendue, des serres étaient construites, et les magnifiques galeries, qu’on avait j élevées, contenaient des richesses infinies que, de I tous les points du globe, on tenait à honneur d en- ' voyer au peiintke de la înatuue.

Cette sympathique ardeur, ce respect pour le tréj sor qu’accumulait Buffon, exerçait une sorte de fascii| nation. Tandis que les missionnaires qui ne pénéi; traient en Chine qu’au péril de leur vie y travail- : laient pour enrichir ses collections, les pirates, qui

I ne reconnaissaient d’autre puissance que celle de l’admiration, lui renvoyaient intactes les caisses qui lui étaient adressées.

■ Aux sévérités d’une vie laborieuse, Buffon o[iposait les douceurs de l’aflcction paternelle. Dans une lettre adressée à la nièce de Montbeillard, confidente habituelle de ses faiblesses, il dit ' ; « Buffonnet ne

‘ Monlbard, 22 mai 1772.

INTRODUCTION

« m a pas écrit depuis dix jours; cependant sa petite « colère n’a pas duré, car il a proposé à M. Landes ‘ « de négocier... » De ce Buffonuet boudeur son père parle gravement à Montbeillard ® : « Mon fds est au «collège du Plessis, dit-il, depuis trois semaines, « mais il ne m’a pas encore été possible d’y arranger « le petit plan de son éducation, il ne s’y trouve pas K mal »

L’excellent homme imagine bientôt des palliatifs propres cà tranquilliser son cœur : « J’attends Buffon- « net dimanche, » écrit-il à madame Daubenton ® (le Moucheron)] « j’ai arrangé toutes ses petites affaires; « il aura une chambre particulière, un cabinet pour « son domestique ; je lui donne un gouverneur pris « dans le collège même, et un petit camarade de son « âge; je crois qu’il ne sera point du tout malheu- « reux. Le tendre intérêt que vous avez la bonté d’y « prendre m’oblige à vous on rendre compte. »

Devant le plaisir de voir Buffonnet, tout sérieux s efface. Après un jour passé ensemble, le père écrit : « Nous avons beaucoup parlé de vous et de son petit

« chevreuil » « Embrassez bien votre charmante

« Betzy, » dit-il encore à cette jeune mère, « ce sont « là les plaisirs les plus purs de la vie. »

En 1775, Louis XV érigea en comté la terre de

’ Gouverneur du jeune Buffon.

* Jardin du Roi, 13 juin 1773.

® Jardin du Roi, 20 juin 1773.

de BUFFON. lx!

Biiffon : « afin, disent les lettres patentes, d exciter « de plus en plus la noble et honorable émulation

« qui forme les grands hommes » De ce titre,

dont on lui a reproché la vanité, il en était pour lui comme de sa parure, comme de ses manchettes. N avait-il pas écrit : « Les hommes ont toujours fait et « feront toujours cas de tout ce qui peut fixer les « jeux des autres hommes et leur donner des idées « avantageuses de richesse, de puissance, de gian- « deur. »

L’Histoire des minéraux occupait alors Buffon, et « lui plaisait, disait-il, parce qu’elle prêtait à de « grandes vues. » Elle le conduisit à reproduire, i après des méditations qui avaient dure près de trente années, ceux de ses premiers travaux qui se rapportaient à l’histoire du globe. Agrandis et épures durant ce long enfantement de la pensée, ils devinrent, sous une forme nouvelle, les fruits de la maturité de son génie.

Lors de leur publication sous le titre de Suppléments, déjà, pour Buffon, la vieillesse arrivait, mais elle arrivait pleine d’autorité. Chacun tenait à honneur d’approcher du grand homme : philosophes,

■ écrivains, penseurs, enviaient un de ses jugements ! toujours généreux. Le comte d’Angeviller, en digne ; courtisan, avait puisé dans une mauvaise action la

i confiance d’arriver jusqu’à une grande audace; il

i se donnait le titre d’ami de Buffon, et fut chargé, en ; d

INTRODUCTION

celte qualité, de provoquer l’expression de sa pensée. Il s agissait d’un éloge de Colbert, couronné par l’Académie française ; « Que vous avez un digne et res- « pectable ami dans M. Necker, » lui écrit Buffon; « j’ai lu deux fois son ouvrage. Je me trouve d’accord « avec lui sur tous les points que je puis entendre : « ses idées sont aussi simples que grandes, ses vues « saines et très-étendues, et tous les économistes ente semble, fussent-ils protégés par tous les ministres « de France, ne dérangeront pas une pierre dans cet « édifice, que je regarde comme un monument de « génie. Je n’ai regret qu’à la forme. Je n’eusse « pas fait un éloge académique, qui ne demande que

« des fleurs, avec des matériaux d’or et d’airain

« L’auteur a ici le double désavantage d’avoir ses en- « vieux particuliers et, en même temps, tous ceux

« qui cherchent à borner l’Académie Je suis fâché

« qu’un aussi bel ensemble d’idées n’ait pas toute la

« majesté de forme qu’il peut comporter Le style

« est très-mâle et m’a beaucoup plu, malgré les négli- « gences et les incorrections, et les pitoyables plai- « sauteries que les femmes ne manqueront pas de « faire sur les jouissances trop souvent répétées. »

A Necker lui-meme, et lui parlant de cet ouvrage, Buffon disait : a C’est un grand spectacle d’idées et « tout nouveau pour moi. » On peut croire que l’auteur n’appela point de ce jugement. « 11 ne lui man- « quait qu’une certaine familiarité, qui donne, pour

« ainsi dire, de l’esprit à ceux avec qui l’on cause, » a dit de lui son amie, madame du Deffant. L’approbation de Buffon dût rompre la glace dont il s’enveloppait. C’était madame Necker qui l’avait provoquée. Disposée par sa nature génevoise à trouver de grandes beautés dans la majesté du style, elle avait souhaité pour son mari le suffrage qui lui paraissait le plus enviable.

Marmontel a fait de cette femme, qui vécut au milieu des philosophes du dix-huitième siècle, un éloge plein de grâce : « Elle avait, dit-il, le « charme de la décence. » Elle avait aussi le goût passionné de l’esprit, et son salon était le rendezi vous de ce que la littérature comptait alors de plus j brillant. « La conversation y était bonne, quoique

I « un peu contrainte; en matière de littérature,

i « ou causait agréablement, elle en parlait elle-même ! « fort bien, » nous dit l'abbé Morellet L

Buffon devint l’oracle du cercle auquel présidait I madame Necker. L’admiration enthousiaste que bien- I tôt elle professa pour ce sublime ami atteignit celui-ci I par son côté le plus vulnérable. Il s’abandonna à cette i amitié, en qui tout eût été parfait, si elle se fût expri- ( niée avec simplicité, si elle eût pu échapper au ton t emphatique. En face de ces éloges excessifs et ' constants, la saine raison de notre philosophe fit

* Voyez les Causeries du lundi. L’esprit de iDiidame Necker y a été apprécié par l’observalenr le plus judicieux et le plus fin.

LXIY

INTRODUCTION

naufrage : dans un élan de réciprocité admirative, } il composa, pour être placés au bas du portrait de madame Necker, deux vers latins^, les seuls qu’ait jamais enfantés sa plume; ils ne sont remarquables que par l’excès de la louange et le défaut de l’élégance. Sur l’étonnement qu’on lui manifesta à cette apparition imprévue, Buffon répondit avec bonne foi qu’il ne connaissait même pas la règle qui, dans notre langue, fait succéder les rimes masculines — aux rimes féminines : «Je n’ai jamais souhaité, » ajouta-t-il, « retenir les choses factices, qui ne sont ima- « giuées que par le caprice des hommes, et je crois « devoir à cette ignorance volontaire des choses ar- « hitraires les progrès que j’ai faits dans les connais- « sances utiles. »

Ce commerce du monde dans lequel les affections

se fondent sur des rapports de convenance ou sur les

entraînements de la vanité, ne pouvait suffire ni au

sens droit ni au cœur sincère de Buffon. A l’époque

où, sur l’éclat de sa réputation, il ne paraissait nulle

part sans qu’ aussitôt une cour se formât autour de

lui, dans l’épanchement de sa pensée, il écrivait de

Paris ; « Rien ne m’attache ici que mon enfant. » En

rentrant, en 1775, dans sa retraite tant goûtée, il I

1 Angelicâ fade et formoso corpore Necker, •

Mentis et ingenii virtutes exhibet omnes.

nE BUFFON. 'XV

eut la douleur de n’y plus retrouver le témoin le plus constant de sa vie, celui devant lequel le succès lui avait été le plus doux : son vieux père venait de s’éleindre dans sa quatre-vingt-treizième année Le temps éclaircissait les rangs de ceux qm lui étaient chers; mais il n’enlevait rien à la fraîcheur, à la

vivacité des amitiés de sa jeunesse.

« Mes jours les plus heureux, mon très-cher de « Brosses, écrit-il de Montbard®, sont ceux où je « reçois des marques de votre amitié et des nou- « velles certaines que non-seulement votre santé,

« mais votre pleine vigueur se soutiennent. Madame « de Brosses est prête d’accoucher, je vous en fais mou « compliment de tout mon cœur, et néanmoins, je « ne vous dirai pas ; Courage, mon bon ami, car il me « semble que vous voilà très-suffisamment pourvu de « postérité, et je sais, du moins par mon expérience, « que, passé soixante ans, il faut devenir économe et « même avare de ces molécules organiques, que nous « pouvions autrefois prodiguer. Vous avez tort de « dire que votre sang est appauvri ; vous voyez que « ceci le dément ; et, si vous entendez par là l’es- « prit plutôt que le corps, vous vous trompez encore « plus, car je vois par votre conduite, par vos dis- « cours publics, et même par vos lettres, que vous

* Au château de Buffon.

“ Montbard, 1C septembre 1775.

'■'f''! INTU0DU6T10N

« avez la même bonne tète, la même fraîcheur d’idées, « la même gaieté, les mêmes expressions de cœur, « toujours charmantes pour vos amis, et je jouis

« de tout ceci moi-même en vous le rappelant

« Je quitte avec plaisir ces affaires pour revenir h (( vous, mon bon et très-illustre ami ; que l’espérance « de vous posséder deux ou trois jours à Monthard « m’a remué délicieusement I II me semble que j’ai « cent mille choses à vous dire et tout autant de senti- « ments à vous exprimer. Ramenez promptement votre « cher fdsen bonne santé à sa tendre maman; cela lui « donnera le courage de vous présenter celui qui est « prêt à paraître. Je lui dois des remercîments infinis « des bontés dont elle a comblé mon fils, et je les re- « connais dans l’éloge qu’elle a bien voulu vous en

« faii'e Je penserai chaque jour à votre voyage de

« Montbard En partant de Dijon à cinq ou six

« heures du matin, vous pourriez arriver pour dîner, « et nous dînerons tà notre aise, et je serai comblé de

« la joie la plus pnre »

Ces expressions simples, cette franche cordialité ne nous rappellent point l’image officielle de Buffon, qui nous le représente entouré d’un nuage d’encens dont il aspire la fumée. De son désir d’être loué, voici comment il parle à M. de Vaines’ :« Qu’on serait f< heureux, quand on a le pelit malheur d’être auteur,

' Monlbard, iO septcmbi'e 1778.

de due K on.

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