‹ Des manuscrits de BuffonChapitre 8 sur 141 · I.XVU · texte numérisé non relu

I.XVU

« si l’on ne donnait ses livres qu’à des gens qui sa- « vent en juger;.... je voudrais au moins être jugé « avec justice et bonne foi, et cependant rien n’est si « rare. Je ne vois que des éloges outrés ou des cri- « tiques injustes ; et, quoique votre lettre soit trop « flatteuse, comme vous tirez du fond des choses tout « ce qu’elle contient d’éloges, je vous eu fais mes « très-sincères remerciments. »

Le poète Lebrun, ayant composé, à l’occasion de la maladie qui faillit enlever Buffon, une ode, devenue fameuse depuis, la- lui envoya : « Je l’ai lue avec un « extrême plaisir, » lui écrit celui-ci^; et j’y ai I « trouvé plusieurs traits qui supposent un beau génie

i (( et une âme tout aussi belle »

La louange, empruntant à la poésie ses formes I pompeuses, en acquit, aux yeux de madame Necker,

I un charme bien plus grand ; son amitié s’en émut :

I « M. de Buffon m’a fait partager sa reconnaissance • « et son admiration pour la belle ode où vous pei- I « gnez, d’un ton aussi élevé que le sujet, les tra- « vaux de ce peintre de la nature, et cette maladie ‘ « d’un seul homme qui alarma l’Europe entière*... » Ce billet transporte de joie le poete (M. Necker i était alors ministre) ; il fait part de son bonheur à ' Buffon, et, dans sa précipitation, met une feuille de

I ^ Au Jardin du Roi, 1" décembre 1777,

! * .I.nnvier 1778.

Lxvni

INTRODUCTION

trop sous l’enveloppe. De Montbard arrive bientôt cette réponse ‘ : « Je vous remercie, Monsieur, de la « charmante lettre que vous venez de m’écrire, et « dont je vous renvoie le brouillon, que j’ai respecté,

« n’ayant pas regardé les ratures; je n’avais nul doute « que vous ne fussiez accueilli et même recherché « par madame Necker ; elle aime les grands talents et « les estime au delà même de ce qu’ils valent dans les (( personnes vertueuses. Vous ne pouvez donc man- « quer de lui plaire à tous égards, en vous montrant « ce que vous êtes, et lui parlant toujours vrai.... »

A Bexon, à qui il croit pouvoir tout dire, Buffon écrit® ; « Je viens de recevoir une lettre de M. Le- « brun avec son ode sur la campagne d’Italie du prince « de Conti. 11 y a de très-belles strophes, et de magni- « fiques images ; mais, en tout, cette ode n’est pas « aussi sublime que celle qu'il m’a adressée »

Remerciant l’auteur, il lui dit’ : « J’ai été enchanté fl de votre ode sur la paix; il y a surtout trois « strophes qui sont de la plus grande beauté; par- « tout des traits de génie et les sentiments de « l’âme la plus honnête, de la hauteur d’idées, du (( nerf dans l’expression, de la couleur dans les

« images et du mouvement dans le style Conti- I

« nuez, monsieur, à cultiver vos grands talents, et %

* Monlbard, 6 février 1778. ;

^ Monlbard, 11 février 1778.

® Montbard, 1778. i

de BUFFON.

« vous serez bientôt hors de portée à tous les traits « de l’envie. »

Exalté par le succès, et incapable de s’arrêter en chemin, Lebrun, dans une inspiration nouvelle, avait passé les limites que la raison impose à la poésie elle-même. Aux éloges précédents, Buffon ajoute donc avec ménagement et finesse ; « En m occupant « de vous, monsieur, j’oubliais de vous parler de « moi, et de vous remercier de la place que vous «m’avez donnée dans votre dernier écrit; assuréci ment, je ne la prends pas si haut, et je serais fort « fâché que le voisinage de mon nom, comme celui « de ma personne, pût indisposer ou gêner quelqu’un. « Nos grands hommes sont trop délicats, et malheu- « reusement les petits ont la vie si dure qu on les ; « écorche sans les faire souffrir. »

! Précédemment il avait dit à ce même Lebrun .

! « Vous avez mis entre le génie et le bel esprit une

« distinction bien forte % mais qui n’en est pas moins ! «juste, ni moins heureusement appliquée. Si elle « déplaît à quelques beüux, elle plaira à tous les bons ! « esprits. »

I La verve satirique de Lebrun lui dicte ces vers .

i * Jardin du Roi, 1" décembre ITÎ7.

j 2 Flallé de plaire aux goùls volages,

1 L’esprit est le dieu des instants;

i Le génie est le dieu des âges,

î Lui seul embrasse tous les temps.

I {Ode à Buffon.)

INTRODUCTION

L’art forma de sang-froid, sans l’aveu du génie,

Les Delilles, les Saint-Lamberts,

Buffon, je l’avouerai, j’aime assez peu les vers.

Mais j’adore la poésie.

« Oui, monsieur, continue-t-il, c’est elle que j’ad- « mire dans une foule de morceaux vraiment sublimes de votre Histoire naturelle. C’est par elle que je (( voudrais rendre un peu durable l’ouvrage le plus c( cher à mou cœur, celui que je vous ai adressé. « ,1 aime mieux chanter un ami qu’un héros, et, pour « tout dire, je préfère le héros de la physique à celui « des Alpes. »

Buffon, prend fort au sérieux ce désir de rendre durable 1 ouvrage le plus cher au cœur de Lebrun, et lui répond ' : « Jé ne doute pas que votre ode ne vous fasse « encore plus d’honneur que celle sur M. le prince « de Conti, quoique celle-ci ait été reçue avec ap- « plaudissements par tous les connaisseurs. L’arrivée « de M. de Voltaire va faire qu’on s’occupera et qu’on « parlera plus de poésie que jamais. Ce serait une « raison de publier cette magnifique ode plus tôt que « vous ne le comptiez, monsieur ; je parle ici beau- (( coup plus pour votre gloire que pour la mienne ; « cependant j’avoue que, dans un ouvrage d’une « aussi grande sublimité, on gagne toujours en diffé-

' Monlbaril, 5 mars 1778.

« rant. » En perspective d’une publication, il ajoute des observations très-judicieuses et très-franches sur des suppressions nécessaires.

C’était surtout à la raison, au sens qu’elles s’adressaient, car le poétique prosateur se montrait fort indépendant devant les étroites rigueurs de La grammaire, qui sait régenter jusqu’aux rois.

En 1787, il reçut une lettre ainsi conçue* : « Mon- « sieur, dans une de vos lettres à madame la mar- « quise de Sillery, vous dites, en parlant des philoso- « plies modernes qu’elle a dépeints : Vous n’avez pas « échappé un seul des traits qui les caractérisent. « Plusieurs gens de lettres prétendent que le mot I « échappé n’est pas correct, parce que, suivant l’Aca- I « démie, ce verbe est neutre et qu’il ne régit l’ac- I « cusalif que lorsqu’il signifie éviter. J’ai soutenu I « et parié le contraire, non-seulement sur votre « autorité, mais encore parce que j’imagine qu’d- « chapper peut se prendre quelquefois pour man- « quer, oublier, qui sont également des verbes « actifs. Cependant, étant convenu de nous en rap- 1 « porter à la décision de M. de VVailly, grammai- :j « rien, j’ai perdu et payé. C’est chose finie; mais , « cela ne me fait pas changer d’opinion, et j’ose

« interrompre un temps précieux sans doute pour ; « vous prier de me dire si j’y dois persister, ne pou-

‘ Le 5 mai 1787.

INTRODUCTION

« vant soupçonner, comme on voudrait me le faire « croire, que ce soit une faute de copiste ou d’impres- ^ « sion. Je me glorifierais bien sûrement du tort que « l’on m’a donné, s’il pouvait m’être commun avec le « premier écrivain de notre siècle »

La réponse ne se fit pas attendre L « M. de Buffon a « reçu la lettre que M. Lambert lui a fait l’honneur de

- « lui écrire; il avoue qu’il n’a jamais étudié la gram- « maire. Ainsi il n’est pas surpris que M. Lambert « ait perdu son pari. Au reste, il pense qu’un verbe « neutre peut devenir actif lorsqu’il est employé à « propos et qu’il exprime clairement une idée; mais, à.

« la vérité, cela n’est pas du ressort de la grammaire, ; rt qui n’a pas eu le pouvoir de donner de la vie à ce p

« qui n’en a pas, comme l’on voit par un certain f

« nombre de livres correctement écrits et qui sont | « cependant d’un mauvais style. M. de Buffon remer- « cie M. Lambert de toutes les choses honnêtes qu’il \\ « veut bieiî lui dire à cette occasion et le prie de ne I;

— « plus parier sur sa parole, parce que l’on perd sou-

« vent un bon procès quand on plaide devant des •): « juges pour qui la forme est tout et le fond très-peu « de chose. »

Cette boutade contre les juges et les jugements allait au delà des affaires grammaticales.

t Jardin du Roi, 6 ma. 1787.

DE IKJKKüN.

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