ÉPIDÉMIES ET CONTAGION
La fièvre puerpérale, en attaquant, à de certains moments, la jilupart des femmes qui viennent faire leurs couches dans les Maternités ou dans les hôpitaux, affecte les caractères d’une maladie épidémique. Avant d’examiner ce que sont ces épidémies, à quoi elles tiennent, comment on peut les prévenir ou les combattre, il me faut fixer exactement la valeur que je crois devoir attacher au mot épidémie.
Quelle que soit leur origine, toutes les maladies peuvent alfecler dans leur mode de dissémination deux caractères différents : .sporadiques, elles n’attaquent séparément qu’un petit nombre d’indivi-
(lus; épidémiques, elles aUaqiient dans le même temps et dans le même lieu un grand nombre de })ersonnes sans que celle large disséminalion soit nécessairement liée à la propriété de se transmettre par contagion.
Le mot épidémie sert donc à désigner la dissémination sur un grand nombre d’individus d’une maladie (pielconque : que cette maladie tienne à un état particulier du sol, comme la fièvre intermittente ; ou à un état particulier des individus devenus malades, comme l’infection purulente et la fièvre puerpérale; qu’elle soit endémique dans le pays où règne l’épidémie, comme la variole, les fièvres éruptives, l’érysipèle, et aussi la fièvre puerpérale; ou qu’elle n’y règne jamais qu’épidémiqnement, et provienne de [lays éloignés comme la fièvre jaune ou le cboléra asiatique en Europe.
Mais à ce mot épidémie, tel qu’on l’emploie, s’attache trop souvent à côté de l’idée de nombre, une idée de provenance et de causalité que je veux combattre de toutes mes forces. «Quand un « grand nombre d’hommes, dit Hippocrate, sont saisis en même « temps d’une même maladie, la cause en doit être attribuée à ce « qui est le plus commun, à ce qui sert le plus ii tous; or, cela, « c’est l’air que nous respirons... Au temps où une maladie règne « épidéinifpiemcnt, il est clair que la cause en est non dans le « régime, mais dans l’air que nous respirons, et qui laisse écliap- « per quelques exhalaisons morbiliques contenues en lui. » [De la nature de l'homme, chap. ix, édition Littré.)
Cette tliéorie hippocratique, encore en faveur aujourd’hui, tend à considérer cba(|ue malade, atteint pendant une épidémie, comme frappé par un miasme primitif venu de plus ou moins loin et exerçant son action dans un même temps et sur toute une population. Idée juste quand il s’agit de maladies régnant au lieu même où existe la cause première de leur production et dans le rayon de l’action directe de cette cause, comme la fièvre intermittente paludéenne au voisinage des marais, comme la fièvre jaune sur la rive américaine de l’Atlantique. Quelque isolés qu’ils puissent être les uns des
autres, les individus vivant au milieu de celle almosphère viciée d’une manière spéciale, devront en subir l’influence, et si elle agit suffisamment sur eux, ils pourront devenir malades; c’est alors, d’une manière directe et primitive, que le miasme aura agi sur chacun d’eux; mais n’existant pas constamment, n’agissant pas toujours avec la même énergie, le nombre de ses victimes sera essen- (iellement variable. Idée fausse quand elle s’applique à des maladies qui régnent épidémiqiiement loin du lieu où existe leur cause première productrice, comme la fièvre jaune ou le choléra en Europe, ou à des maladies qui ne dépendent ni d’un étal particulier du sol, ni des variations atmosjihériques, ni des conditions biologiifues propres aux agglomérations humaines. Isolé des malades déjà fi'appés, à l’abri de toute contagion directe ou indirecte, aucun individu ne sera atteint s’il s’agit de maladies exotiques, et s’il s’agit d’une maladie endémique spéciale à certains états physiologiques, comme la fièvre puerpérale, le nombre des malades, limité aux cas primitifs, ne subira cpie peu de variations, et il n’y aurait jamais d’épidémies, c’est-à-dire un nombre exceptionnel de malades dans un même temps, dans un même lieu.
L’air est, pour beaucoup de médecins, non-seulement le véhicule des miasmes morbifiques, il en est encore le créateur. Pour eux, sous certaines influences d’humidité ou de sécheresse, de chaleur ou de froid, d’accumulation de matières organiques animales ou végétales en décomposition, d’excès ou de défaut d’électricité et d’ozone, un miasme se crée ; ici miasme cholérique, là miasme de fièvre typhoïde ou d’infection purulente. Il s’arrête en un lieu, exerce ses ravages, et comme Antée, prenant de nouvelles forces chaque fois (ju’il touche la terre, après avoir créé un foyer d’infection, il s’élance plus loin faire de nouvelles victimes. Ce Prolée insaisissable venant on ne sait d’où, ce quid ignotum, mais aussi ce quid divinum voyageant par les airs ne peut être arrêté nulle part, et trop souvent, du reste, l’on n’oppose à ses progrès qu’une sorte de fatalisme oriental. Le choléra, né sur les bords
du Gange, apporté par les musulmans indiens à la Mecque, transporté par les pèlerins au Caire, h Alexandrie, menace de traverser la mer et de débarquer cà Marseille avec les fidèles croyants de l’Algérie, comment s’en garantir? Faut-il mettre en quarantaine rigoureuse les hommes et les choses provenant des pays infectés? A quoi bon! la maladie n’est pas contagieuse, elle est dans l’air, vient avec l’air, et comme par une influence catalytique, lait éclore, crée le choléra dans les endroits où cette sorte de ferment porte son action. Que faire donc? brûler de la paille ou de la poudre à canon; vaporiser du chlore ou des acides; cacher la vérité; pour éviter la peur du mal, faire naître le mal de la peur; nier les décès et... enterrer les morts.
Un cas de fièvre puerpérale se développe primitivement dans une Maternité et chez une accouchée prédisposée, que faire? Isoler rigoureusement et de suite faccoucliéc devenue malade, purifier ou brûler tout ce qui lui a servi, laver le parquet et repeindre les murs de sa chambre, empêcher toute communication môme indirecte entre hâ malade et les autres accouchées? A quoi bon? la maladie n’est pas contagieuse : c’est une épidémie qui voyage et qui est venue un instant se reposer dans la Maternité. Résignonsnous, et lorsqu’une mortalité excessive aura montré que le miasme voyageur, que l’épidémie ne veut pas quitter son asile, cédons-lui la place et... fermons l’établissement.
Voilà où conduisent ces idées d’épidémies sans contagion directe ou indirecte, alors que la contagiosité est presque toujours la première condition de l’épidémicité, alors qu’on pourrait poser cette loi : Toute maladie susceptible de se traxspobteii d’un i ieu a un