‹ Des mécanismes respiratoires chez les Crustacés Décapodes; essai de physiologie évolutive, éthnologique et phylogéniqueChapitre 24 sur 82 · ET 2 — TS ES FR · texte numérisé non relu

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144 GEORGES BOHN.

Il n’est guère naturel d'employer la méthode des émersions chez un animal de profondeur; mais pour un animal qui vit dans la vase, on peut employer le carmin. Les Portunus corrugatus PENNANT sont d’une extrême sensibilité aux dépôts de carmin effectués le long du bord du branchéostégite; le renversement se produit presque instantanément, accompagné des mouvements des épipodites, et peut persister un certain temps ; souvent les endopodites et les exopodites des pattes-màchoires entrent en mouvement, ainsi que les pattes, en particulier les deuxièmes.

Le renversement n’est pas dû aux mouvements des épipodites, ni aux autres mouvements réactionnels ; il suffit de maintenir immobiles les divers appendices pour s'en rendre compte; on obtient des renversements instantanés el prolongés, surtout si l'on continue à déposer du carmin. -

Exr. Portunus corrugatus PENNANT, © tigrée. Marseille, 1% octobre 1899. Tube de verre. Eau carminée faible. Durée : 7m.

FiG. 45. — Portunus corrugatus PENNANT.

Il y a tantôt des chasses violentes espacées et courtes, tantôt des renversements prolongés.

Avec l'encre, on obtient des résultats analogues.

Si l’on maintient les épipodites, et si on dépose une goutte d'encre dans le voisinage de l'entrée de l’eau, on voit celle-ci s'effiler et pénétrer, mais bientôt il y a rejet violent en arrière, puis reprise ; les chasses se reproduisant de temps en temps.

2. Polybies. — Les Polybies que j'ai observées à Arcachon venaient du large (Voir Ch. I). Avec le carmin, j'ai constaté des chasses en arrière, plus ou moins accentuées, à intervalles très irréguliers ; mais ces chasses ayant coïncidé toujours avec un mouvement brusque de l'épipodite interne, je ne sais pas au juste quelle est sa nature.

Résumé.— A mesure que les Portunidés quittent le sable et la vase, les chasses en arrière S'espacent, deviennent irrégulières et s'alténuent (les formes pélagiques non comprises).

B) Xanthidés.— Je n'ai pu examiner que les Xanthes (Xuntho floridus MonraGu et X. rivulosus Risso), les Pilumnus (Piluinus hirlellus L. et P. spinifer M.-Ebw.), les Eriphies (Æriphia spinifrons HERBST).

1. Xanthes. — Mes observations ont porté sur les Xanthes qui vivent dans les eaux superficielles de la rade de Toulon, devant Tamaris, à savoir les Xantho rivulosus Risso et floridus MoxraGu. Les uns et les autres peuvent présenter des renversements assez prolonges..

Expériences sur les Xantho rivulosus Risso (Taimaris, 7 septembre 1899). — Les Xantho rivulosus Risso, verdàtres, vivent communément sous les pierres à fleur d’eau; ils paraissent peu actifs pour des Crabes littoraux ; souvent ils relèvent la partie postérieure de leur corps de manière à laisser pénétrer l’eau aérée de la surface par les orifices postérieurs, les cinquièmes pattes glissent alors sur l'arrière de la carapace; celte attitude s’observe surtout quand l’eau est chargée d'acide carbonique. Placés dans l’eau carminée, les Xantho rivulosus Risso présentent des chasses en arrière, très courtes, environ une fois par minute. Placés mi-parlie dans l'eau, mi-parhe dans l'air, 11s présentent des renversements de quelques secondes, d'autant plus rapprochés et plus longs que l’eau est plus chargée d'acide carbonique.

Fig. 46-47. — Xantho rivulosus Risso.

La fig. 46 correspond à une expérience exécutée dans l’eau pure, la fig. 47 à une expérience dans de l’eau chargée d'acide carbonique. L’attitude du Crabe a aussi son influence.

Les fig. 48-49 ont été obtenues sur le même individu, dans la même eau, mais en tenant celui-ci de deux manières différentes, ou par la pince (48), ou en appuyant sur le dos (49).

Fi. 48-49. — Xantho rivulosus Risso.

Le Crabe peut prendre librement deux attitudes : l'attitude de la défense (pinces en extension, pattes-mâchoires externes assez rapprochées du cadre buccal), et l'attitude de la marche (pinces fléchies, pattes-mâchoires plus ou moins éloignées et mobiles); dans le premier cas, le courant est direct et presque continu; il se produit une chasse en arrière toutes les minutes environ; dans le deuxième cas, on observe des périodes de courant direct, mais aussi des périodes où les renversements sont fréquents et d’assez longue durée; pendant les renversements, les pattes-màchoires s'abaissent, entraînant les lacini poilues qui limitent les orifices respiratoires.

Expériences sur les Xantho floridus MonraGu. (Tamaris, 8 septembre 1899).

Exr. Xantho floridus MonraGu, de taille moyenne. Racines des Posidonia. 8 septembre 1899. Eau pure. Cristallisoir. Durée : 10 m.

F1G. 50, — Xantho floridus MoNrTAGu.

Ici encore on constate l'influence de l’extension des pinces et des mouvements du Crabe (Pinces demi-fléchies pendant les 4 premières

minutes, en extension pendant les 3 minutes suivantes ; agitation des appendices dans les 3 dernières minutes).

En résumé, les Xanthes présentent des renversements prolongeés, ou bien gnand üls sont dans l'attitude de la rnarche, ou bien quand ils marchent effectivement en remuant les pattes.

2, Piluinnus.— J'ai observé les Pilumnus hirtellus L. à St-Vaast et à Wimereux, et les Pilumnus spinifer M.-Enw. à Endoume.

J'ai constaté un contraste remarquable entre le scaphognathite des Pilumnus hirtellus L. de St-Vaast et celui des mêmes animaux à Wimereux. L'habitat et le mode de vie sont en effet différents dans les deux localités : à St-Vaast, les Pilumnus vivent dans la boue, sous les rochers, et sont libres; à Wimereux, ils sont engagés le plus souvent dans les cavités des blocs d'Hermelles et sont forcément sédentaires. Or, à St-Vaast, contrairement à Wimereux, les chasses en arrière peuvent être déterminées assez facilement par le dépôt de carmin.

Expériences faites à St-V'aast (septembre 1897).— Si on dépose le carmin devant l’orifice inspirateur de M.-Epw., il y pénètre, mais de temps en temps il se produit des bouffées colorées vers l'arrière ; le phénomène est moins apparent au niveau de l’orifice situé entre les coxas des premières et deuxièmes pattes, et encore moins accentué au niveau de l'orifice suivant; on ne fait plus que soupçonner le renversement au niveau de l'orifice postérieur, qui correspond à celui des Cancer.

Expériences faites à Wimereux (août 1899).— Les mouvements qui contribuent au nettoyage de la cavité branchiale sont très fréquents, mais malgré cela les renversements ne sont pas sensibles.

J’attribue cette différence à la sédentarilé ; on aurait pu également l’attribuer à la pureté de l’eau, car les Lamellibranches, qui purifient l’eau, comme l’a montré VIALLANES, sont très nombreux dans les roches d'Hermelles.

Les Pilumnus spinifer M.-Ebw., du Broundo de Marseille, placés dans un tube avec de l’eau carminée, n’ont présenté qu'une chasse par minute et faible.

ER, MNT

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Ainsi chez les Pilumnus, qui ont des tendances à la sédentarité, les renversements prolonges n'existent pas, et les chasses en arrière s'affaiblissent.

3. Eriphies. — Chez les Eriphies, les renversements sont prononcés et déterminent le barbotement de l’air dans la chambre branchiale. Je l'ai constaté à Arcachon, puis à Endoume.

Exp. Eriphia Spinifrons HErgsTr, Q de taille moyenne. Rochers d'Endoume. 24 septembre 1899.

fau pure. Cristallisoir. Durée 5 minutes.

Eau impure. Durée 5 minutes.

TT FIFFF NFF FT

Pic. 5. — Eriphia spinifrons Hergsr, d'abord dans de l'eau pure ({" ligne), puis dans de l’eau impure (2° ligne).

Les graphiques ont été obtenus avec une demi-émersion.

Dans l'air, il y a une alternance assez irrégulière de courants directs et de courants inverses.

Ainsi chez les Eriphies, les renversements expliquent l'adaplation à la vie aérienne.

Résumé. Chez les Xanthidés les renversements sont assez variables ; prolongés chez les Xanthes marcheurs, is S'atlénuent chez les Pilumnus sédentaires.

Les Eriphies nous conduisent aux Grapses, dont l'adaptation à la vie aérienne peut S'expliquer par des renversements prolonges.

S 9. — DE L'INFLUENCE DES AGENTS CHIMIQUES SUR LE SCAPHOGNATHITE DU Pachygrapsus märmoràlus FABRICIUS.

Les Grapses qui vivent à la fois dans l'air et dans l'eau, grâce à des renversements prolongés du courant respiratoire, el qui ont une activité prodigieuse, mais discontinue, sont des sujets merveilleux pour l'étude de l'influence des agents chimiques sur le scaphognathite.

J'ai étudié successivement l'influence des produits d’excrétion de l'animal, celle des poisons de la fatigue, celle de la salure de l’eau, celle du degré d’acidité ou d’alcalinité ; j'ai comparé divers alcalis, et mis en évidence le rôle tout particulier de l’ammoniaque ; toutes ces expériences ont été effectuées au laboratoire d'Endoume, en septembre 1899.

1. Influence des produits d’exeréltion de l’animal.— Exp. Grapse 9, de petite taille, non parasité. 20 septembre. Alternalivement eau pure et eau dans laquelle l'animal a séjourné depuis la veille ; même température, 20° C. Durée : 20 m.

mime nss FA Fi MAT RENE SE SE FT

FiG. 52. — Pachygrapsus marmoratus FABr., alternativement dans de l'eau pure ({r et 3° ligne) et dans de l'eau contenant les produits d'excrétion (2e et 4° ligne).

ExP. Grapse 9, de petite taille, parasité. 20 septembre. Eau pure et eau de la veille aérée; quantité de CO? peu différente

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(1%, 2 et 1%, 4 eau de baryte pour 20% eau-de mer) 20° C. Durée : 20 m.

nie FF E EN METT

Fi. 53. — Pachygrapsus marmoratus FaBr., alternativement dans de l'eau pure et dans de l’eau contenant les produits d’excrétion (quantités de CO? peu différentes).

Les produits d'excrétion de l'animal ont pour effet d'augmenter la fréquence et peut-être aussi l'intensité des renversements respiratoires.

Influence de l'acide carbonique. — Si on insuffle de l'acide carbonique dans l’eau les effets sont beaucoup plus prononcés.

Exp. Grapse ©, de moyenne taille, non parasité. 20 septembre. Eau pure et eau + CO?. Durée : 2 X 5 m.

Fic. 54. — Pachygrapsus marmoratus FABR., successivement dans de l'eau pure ({"e ligne) et dans de l’eau chargée de GO? (2: ligne).

3. INFLUENCE DES POISONS DE LA FATIGUE.—II suffit de faire courir un Grapse quelques instants pour augmenter souvent d’une manière notable la fréquence des renversements.

Exp. Grapse 6, de moyenne taille, non parasité. 21 septembre.

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FiG. 95. — Pachygrapsus marmoratus FABR., avant d'avoir couru ({re ligne) après avoir couru (2° ligne).

Exp. Grapse ©, de petite taille, non parasité, teinte claire. 23 septembre.

Fi. 56. — Pachygrapsus marmoratus FABR., avant d'avoir couru ({re ligne) après avoir couru (2 et 3 lignes).

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4. Influence de la désalure progressive. — Exp. Grapse 9, de petite taille, non parasité, teinte claire. 23 septembre.

Fi. 57. — Pachygrapsus marmoratus FABr., d'abord dans de l'eau désalée progressivement (9 premières lignes), puis dans de l'eau de mer pure (3 lignes suivantes), enfin dans de l’eau douce (2 dernières lignes).

J'ai ajouté successivement : 1, 2, 3, 4, 5, 6 dixièmes d'eau douce à l’eau de mer (lignes 2, 3, 4, 5, 6, 7) ; puis j ai plongé l'animal dans de l’eau de mer pure (lignes set 9).

De l’eau douce aérée a été ajoutée à de l’eau de mer parfaitement aérée par dixièmes successifs; le nombre des renversements a diminué ; il s’est abaissé dans le rapport de 7 à 1.

Après avoir séjourné quelque temps dans l’eau douce, le Crabe a été replacé dans de l’eau de mer ; dans l’espace de 15 minutes, les renversements sont redevenus aussi fréquents qu'au début. L'effet n’estpas immédiat comme par l'acide carbonique ; 1l faut sans doute que le sang subisse une modification dans la salure.

5. Influence simultanée de la fatigue et de la désalure. — Exe. Même Grapse que dans les deux expériences précédentes. 24 septembre. :

D Er Neue ï me Ü :

Fig. 58. — Pachygrapsus marmoratus FABR., dans de l'eau douce, avant ygra} ; :

d’avoir couru (2 premières lignes) et après avoir couru (4 dernières lignes —0hmn.):

Dans l’eau désalée, l'effet de la faligue est moins intense, mais semble de plus longue durée. Il suffit de comparer le graphique ci-dessus à celui de la figure 56, pour voir que les renversements après la course sont loin d’être aussi nombreux dans le ?* cas que dans le 1%, mais qu'il persistent en revanche plus longtemps.

Cette expérience a une portée générale.

mme TR CS D RESTOS 7

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Les Grapses des calangues de la côte de Provence vivent

habituellement dans des eaux fortement désalées, et il n’est pas

étonnant que chez eux les sels de l’eau de mer aient une action sur le scaphognathite identique à celle de substances toxiques (C0?, produits d’excrétion, poisons de la fatigue).

Or, les poisons dans l'organisme ajoutent leurs effets, s'exaltent réciproquement.

Donc en supprimant un des poisons, NaCI, on diminue l'effet des autres poisons (poisons de la fatigue).

Cependant dans l'eau pure, l'effet de la fatigue persiste plus longtemps, cela tient sans doute à ce que l’animal lutte contre la désalure, et élimine par suite moins vite les poisons développés dans l'organisme.

6. Influence de la chaux et de l’ammoniaque.— De petites quantités d’eau de chaux diminuent la fréquence des renversements, sans doute par suite de la neutralisation de l'acide carbonique contenu dans l’eau de mer.

Exe. Grapse 6 vigoureux, non parasité. 29 septembre. Eau de mer pure à 18, et ensuite eau additionnée de 5 ‘, d’eau de chaux.

Fic. 59. — Pachygrapsus marmoratus FaBr., d'abord dans de l’eau pure ({re ligne), puis dans de l’eau additionnée de 5 */, de chaux (2° ligne).

Des quantités d’eau de chaux plus considérables entrainent une sorte de mouvement de va-et-vient régulier de l’eau dans la chambre branchiale.

Exr. Même Grapseque dansl'expérience précédente. ?29septembre. Eau de mer pure, et ensuite additionnée de 30 °/, d’eau de chaux.

| | | en ee

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FiG. 60. — Pachygrapsus marmoratus FABr., d'abord dans de l'eau pure ({re ligne), ensuite dans de l’eau additionnée de 30 ‘,, de chaux (2° ligne).

VI gouttes d’une dissolution ammoniacale dans un litre d’eau de mer produisent instantanément le même résultat; après un séjour prolongé ou pour de plus fortes doses d'ammoniaque, le mouvement du scaphognathite devient tout à fait spasmodique.

Exr. Grapse 6 vigoureux, non parasité. 28 septembre. Eau de mer ure, puis additionnée : 1° de VI g. d’ammoniaque ; 2° de XIV g. ) ue ;

RARELURARRAAARANARE

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Fic. G1. — Pachygrapsus marmoratus FABr. : 1° dans de l'eau pure ; 2° dans de l'eau additionnée de VI g. Az H3; 3° dans de l’eau additionnée de XIV g.; 4° après un séjour prolongé dans cette eau.

En résumé, chez les Grapses qui sont des Crabes très actifs et qui se fatiguent vite, le scaphognathite est très sensible aux agents chimiques, et en particulier à l'acide carbonique et à l'ammoniaque. Tandis que l'acide carbonique augmente l'amplitude des mouvements

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du scaphognathite, l’ammoniaque a l’effet contraire ; l’un et l’autre de ces agents chimiques augmentent la fréquence des renversements, mais l’ammoniaque conduit rapidement à une sorte de mouvement oscillatoire spasmodique, rappelant celui présenté par certains Crabes des profondeurs.

$S 10. — DE L'INFLUENCE DE LA SÉDENTARITÉ SUR LE SCAPHOGNATHITE DES OXYRHYNQUES.

Chez les Oxyrhynques, animaux sédentaires, le scaphognathite présente une constance d'allure assez remarquable.

Seuls les Stenorhynchus phalangiuin PENNANT, qui sont doués d'une certaine activité, ont des renversements facilement observables.

Exp. Stenorhynchus phalangium PENNANT. La Hougue. 1‘"octobre

1897. Tube de verre —1 cent. X 7 cent. Eau de mer légèrement carminée.

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