CHAPITRE XIII
Derme des membranes muqueuses.
Quoique nous ayons déjà eu l’occasion de nous expliquer sur le derme des membranes muqueuses, et que les descriptions précédentes aient à peu près mis en relief presque toutes les particularités qui se rattachent à son histoire, nous croyons devoir, avant de parler des vaisseaux et des nerfs, résumer les caractères du derme muqueux. C’est une membrane partout continue , constituée par du tissu cellulaire , des vaisseaux sanguins et lymphatiques , des nerfs , formant une trame non interrompue.
Les résultats des études microscopiques sur la composition du derme ont été consignés par Henle à la page 589 de son Anatomie générale. Voici comment il indique le mode de préparation nécessaire pour concevoir la composition des membranes muqueuses : c’est de prendre pour point de départ les canaux de moyen calibre dans lesquels la couche de membrane muqueuse a une force moyenne. 11 faut laisser la partie en macération pendant quelque temps, alin de relâcher les liens qui unissent les cellules épithéliales, tant les unes avec les autres qu’avec la surface sur laquelle elles reposent ; ensuite on râcle l’épiderme, qui se détache sous la forme d’un mucus ténu. On fixe la membrane muqueuse sur une planche de cire obscure ,‘ de manière que la surface libre soit profonde et appliquée contre la planche, tandis que la surface celluleuse est superficielle; ou la tend, et on dépouille autant que possible la face profonde du tissu cellulaire dont elle est revêtue. Il est très difficile d’obtenir ce dépouillement d’une manière complète, mais quand on l’a conduit aussi loin que
possible, on a sous les yeux une membrane fine à laquelle Henle donne le nom de membrane intermédiaire.
C’est la couche langentielle ou libre de la membrane muqueuse réduite à sa plus simple expression. Quelle est la composition intime de ce feuillet superficiel qui , par sa réunion avec le tissu cellulaire en couche plus ou moins épaisse et résistante, constitue ce que tous les anatomistes ont appelé le derme muqueux, dans la composition duquel entrent aussi les éléments vasculaires et nerveux? Voici ce que dit Henle de l’apparence microscopique de celle membrane qu’il appelle intermédiaire. Le tissu de cette membrane n’est pas toujours semblable: quelquefois il est tont-à-fait lisse, sans traces de grains ou de fibres. Dans la plupart des cas , il contient une multitude de taches ou points obscurs. Les points sont isolés ou réunis, de manière à former des figures irrégulières ; parfois ils dégénèrent en grains ovales ou arrondis qu’on reconnaît pour des cytoblasles. Les cytoblastes les plus superficiels entourés d’une cellule passent à l’épithélium ; les cytoblasles les plus profonds s’allongent et se produisent en fibres qui sont probablement des fibres de noyau de tissu cellulaire. La membrane intermédiaire ne se dissout ni dans l’eau ni dans l’acide acétique , mais elle se gonfle dans ce dernier et devient transparente, en sorte que ses noyaux ressortent d’autant mieux.
La tunique intermédiaire manque dans certaines membranes muqueuses dans de très épaisses et dans de. très minces. Parmi celles-ci , la membrane de la caisse du tympan , par exemple, dont les cellules épithéliales reposent immédiatement sur du tissu cellulaire. Dans les ramifications les plus étroites des branches et les conduits excréteurs d’un petit calibre, la couche du tissu cellulaire manque aussi, et à la couche d’épithélium succèdenlde suite les fibres musculaires dirigées en long. Tout au plus serait-il permis de considérer comme rudiment de la tunique intermédiaire la couche mince de substance intercellulaire qui, d’ailleurs , doit toujours unir l’épithélium avec la membrane située immédiatement au-
dessous. Dans les membranes muqueuses les plus fortes, au contraire, par exemple dans la cavité buccale, sur la langue, dans le vagin , etc. , immédiatement après les plus jeunes couches d’épithélium , en vient une épaisse de tissu cellulaire dense, et il en est de même de la peau. Ici, par conséquent, la couche intermédiaire s’est réduite totalement en épithélium et tissu cellulaire. Cependant, on en peut considérer comme un reste la partie inférieure du réseau de Malpighi, dans laquelle les cellules ne sont point encore si manifestement séparées les unes des autres.
La conclusion à laquelle nous paraissent donner lieu les recherches microscopiques de Henle, est que la partie fondamentale et véritablement vivante de la membrane intermédiaire est constituée par des fibres de tissu cellulaire. Le corps de la muqueuse ou son derme est donc de nature essentiellement celluleuse avec arrangement particulier plus ou moins feutré de ces fibres de tissu cellulaire.
La plupart des auteurs qui se sont occupés des membranes muqueuses sont très peu explicites sur la composition du derme proprement dit. Ce qu’ils en disent s’applique généralement à l’ensemble de la muqueuse composée de tous ses éléments, et très souvent même à des tissus surajoutés à la pellicule vivante, qui est contiguë cà l’épiderme. Du reste, on sera moins étonné de ce peu de détails si l’on fait attention que, tout en reconnaissant de l’importance à la trame qui unit en un même feuillet toutes les parties de la surface, cette importance se réduit à peu de chose en dernière analyse quand on a examiné en détail la couleur, l’épaisseur, la consistance des membranes muqueuses, et celte foule d’organes complexes qui, comme les cryptes, les papilles, les villosités, sont la signification essentielle et physiologique de la membrane.
Nous rappellerons, dans un résumé rapide, ce que plusieurs anatomistes oui indiqué à l’occasion du derme muqueux. Commençons par Bichat. Voici ce qu’il dit du derme muqueux, qu’il appelle chorion muqueux.
Celle portion du tissu muqueux qui eu est la plus importante, et qui en constitue l’épaisseur, la forme et même la nature, se présente sous un aspect molasse et spongieux. On dirait au premier coup d’œil que c est une pulpe consistante, dont a été enduit le tissu cellulaire extrêmement dense, qui est subjacent. Cette mollesse est un caractère qui le distingue du chorion cutané, lequel n a du reste, par sa nature intime, que très peu de ressemblance avec lui.
Le chorion muqueux présente de grandes variétés d’épaisseur. Il diffère dans chaque organe sous ce rapport. Celui des gencives et du palais est le plus épais de tous. Vient ensuite celui des fosses nasales et de l’estomac, puis celui des intestins grêles et de la vésicule du bel, puis celui des gros intestins, de la vessie urinaire, de l’urètre et des autres excréteurs , lequel commence à s’amincir au point de paraître transparent comme une surface séreuse, lorsqu on l’enlève avec précaution, etc.
Béclard ajoute peu de chose à la description anatomique proprement dite du derme muqueux. Voici comment il s’exprime sur ce sujet :
Dans la plus grande partie de son étendue, la membrane consiste uniquement en un tissu spongieux plus ou moins mou, et dont l’épaisseur varie beaucoup. Il faut remarquer à cet égard que dans le fœtus très jeune, et dans les animaux inférieurs dans la série, la peau externe elle-même présente ce caractère de simplicité. Quant à l’épaisseur, elle oflre une diminution successive depuis les gencives, le palais, les fosses nasales, l’estomac, les intestins grêles et gros, la vessie biliaire et la vessie urinaire, jusqu’aux sinus et divisions des conduits excréteurs, oùsa ténuité devient extrême. C’est dans celte partie essentielle de la membrane et à sa surface, que se ramifient les dernières divisions des vaisseaux ; c’est de sa surface libre que s’élèvent les villosités.
Le tissu cellulaire, qui forme le chorion de la membrane muqueuse, n’a point, connue le tissu du derme cutané, une disposition régulièrement aréolaire; il est plutôt spongieux
ou fongueux. Les vaisseaux sanguins et lymphatiques y sont abondants. Ses nerfs proviennent en général du grand sympathique et du pneumo-gaslrique. A toutes les ouvertures naturelles, la membrane muqueuse a des nerfs provenant de la moelle.
M. de Blainville fait d’abord la remarque suivante :
Bichat a commis une erreur en prenant pour le derme des membranes muqueuses leur réseau vasculaire, partie qui a acquis chez elles, surtout dans quelques localités, une épaisseur considérable. Celle méprise l'a naturellement conduit à une seconde, c’est à regarder le véritable muco-derme comme le tissu cellulaire sous-muqueux ; or, c’est bien certainement cette couche intermédiaire au réseau de Malpighi et à la couche contractile, qui représente ici le système dermoïde ou le chorion de la peau externe.
Voici ce qu’il ajoute sur les propriétés physiques du derme :
Le derme est jaunâtre, grisâtre ou rosé, ce qui dépend de la quantité de sang qui le traverse. Il est très perméable, hygrométrique. Les douleurs que détermine souvent l’accumulation de gaz dans l’intestin portent, avec des expériences p(lus directes, à faire regarder ce tissu comme très peu extensible.
CHAP1TBE XIV.
Vaisseaux des membranes muqueuses.
Lorsqu’on jette un coup d’œil sur les membranes muqueuses en général , on remarque tout d’abord qu’elles se distinguent de la peau avec laquelle elles se continuent, non seulement par diverses modifications dans la structure, mais encore par une coloration qui leur est propre ; si d’une autre part on se rappelle que les mu-
queuses étant destinées presque toutes à des sécrétions, soit que ces dernières aient pour objet, la protection des surfaces, ou concourent à des fonctions spéciales ; si Ion ajoute l’activité d’absorption qui est si marquée dans la plupart des membranes muqueuses, on verra que toutes ces circonstances supposent dans le tissu qui en est le siège une grande vascularité. Celte vascularité s’y exprime sous forme de réseaux constitués parles nombreux vaisseaux qui viennent y distribuer leurs dernières ramifications, et par ceux qui y prennent leurs racines élémentaires; nous avons donc à étudier ces réseaux, qui se divisent en deux grandes classes, les uns sanguins, artériels et veineux, les autres lymphatiques; ce qui donne matière à la division de ce chapitre en deux sections.
1° Réseaux sanguins des muqueuses. (Voy. pl.II.) — Les réseaux sanguins des muqueuses se présententsous deuxeondilions d’aspect très différent, du moins quand on les examine à l’œil nu : tantôt, en effet, ils sont pâles et décolorés, comme si le sang n’y était point admis; tantôt, au contraire , leurs arborisations sont évidentes ; et ce qu’il y a de remarquable, c’est que l'on peut à volonté et par une irritation artificielle, changer immédiatement la condition d’un réseau décoloré en celle d’un réseau bien évidemment sanguin. C’est ce qu’on observe, par exemple, au feuillet conjonctival de la sclérotique, dont on peut faire changer, par l’introduction d’un corpuscule irritant dans l’œil, l’état de réseau incolore à celui de réseau coloré. Ces circonstances indiquent-elles dans les membranes muqueuses deux ordres de vaisseaux distincts , les uns que l’on appellerait vaisseaux séreux, tellement grêles que la partie colorée du sang n’y circule pas dans le cours normal des choses, et qu’il faut une condition pathologique pour y faire pénétrer les corpuscules rouges du sang? En un mol, y a-t-il des réseaux séreux en communication avec les réseaux sanguins, mais dans lesquels la présence du sang représenté par tous
ses éléments est l’exception, et non la règle? E.-H. Weber a combattu celle hypothèse.
D’un autre côlé, si l’on considère qu’une simple couche de capillaires déliés ne serait pas visible à l’oeil nu , alors même qu’elle contiendrait des globules du sang, et ne pourrait communiquer de couleur rouge aux parties qui la contiendraient, on parvient à expliquer l’apparence de vaisseaux séreux, bien qu’ils ne constituent pas une dépendance isolée des vaisseaux sanguins. En examinant la circulation sur des animaux vivants, on remarque, en effet, qu’il arrive souvent aux plus petits vaisseaux de n offrir pendant longtemps qu’un liquide transparent , avec des globules épars à de grandes distances.
Nous n’admettrons donc, sauf les réseaux lymphatiques, qu’une seule autre espèce de réseaux, les réseaux sanguins proprement dits,, avec des divisions qui reçoivent plus ou moins difficilement la partie colorée du sang.
Nous ajouterons comme preuve à l'appui de l’existence de réseaux sanguins véritables dans des points où on ne les aperçoit pas tout d’abord, les résultats obtenus par un observateur patient et habile, M. Natalis Guillot, dans les recherches duquel nous avons la plus grande confiance.
Il a démontré en effet, par des injections souvent répétées, que des vaisseaux innombrables existaient là où il ne semblait pas en exister auparavant, et que le vaste réseau vasculaire des muqueuses placé par ordre de superposition entre la couche musculeuse à l’intérieur de laquelle il se trouve situé , et les membranes muqueuses qui reposent sur lui, occupe la place de la couche nerveuse ou fibreuse des auteurs.
Mais une fois ces réseaux sanguins admis dans toute l’étendue des muqueuses, on est porté à s’adresser celte question : quelle part prennent à leur composition les deux grands éléments du système sanguin, les artères et les veines? En outre, le réseau est-il de la même nature pour toutes les muqueuses, ou bien existe-t-il un rapport quelcon-
que en Ire la fonction de l’organe et la qualité du sang qui s’y distribue ? Il est à présumer que le sang qui circule dans les muqueuses ne présente pas partout les mêmes qualités, et que la modification qu’il éprouve est en raison directe du travail fonctionnel de l’organe. Par exemple, celui ci est-il destiné à l’absorpiion? ce sera le système veineux qu on y verra prédominant.
Un point dans lequel l’élément veineux du système capillaire parait prédominant est la muqueuse de la partie inférieure du rectum. Dans ce point, le développement du réseau veineux s’y exagère d’une manière considérable chez certains individus, pour constituer des tumeurs hémorrhoïdales.
Voici le résultat des habiles expériences de M. N. Guillot à ce sujet, expériences qu’il résume ainsi :
« Depuis l’orifice des lèvres jusqu’à l’estomac, ce sont les ramifications artérielles qui composent en grande partie le réseau vasculaire sous-muqueux; cela est surtout remarquable à la pituitaire, à la langue, au pharynx, et même dans l’estomac On peut constater ce fait par la facilité avec laquelle la matière colorante pénètre dans ces parties quand on l’y lance par les artères, tandis qu’on ne peut qu imparfaitement et difficilement l’y faire pénétrer par les veines, et encore faut-il déployer une grande force.
» Mais dans le reste de l’intestin jusqu’auprès de l’anus, ce sont surtout des veines dont les ramifications innombrables composent le réseau sous-muqueux, et c’est par ces canaux que toute liqueur pénètre avec facilité les tissus. »
Les réseaux sanguins peuvent , sous le rapport de leur situation dans les muqueuses , se présenter dans les deux conditions suivantes : les uns situés toul-à-fait à la superficie. de la muqueuse, plus profondément toutelois que le réseau lymphatique; d’autres réseaux placés à la face profonde de la muqueuse, dans ce qu’on appelle le tissu cellulaire sous-muqueux, et dont les mailles sont plus arges et les tubes plus gros. Le premier réseau s’injecte entièrement par les veines, moins facilement et moins complète-
ment par les artères. Lorsqu’on faisant l’injection du réseau lymphatique par une piqûre, on pénètre un peu trop profondément, le mercure arrive dans le réseau vasculaire sanguin, qu’il remplit avec rapidité.
La disposition respective des deux réseaux capillaires dont nous avons parlé a été très bien décrite par Berres pour la muqueuse utérine. Suivant cet anatomiste, au-dessous de la membrane muqueuse il y a un plexus de forlsvaisseaux sanguins, d’où naît un réseau capillaire qui parcourt la membrane, tapisse ses follicules propres, puis forme un réseau d’abord autour de l’oritice des follicules utérins, puis autour de leur cavité commune, et enGn autour de leurs sinuosités.
Un point encore où le réseau placé sous la muqueuse est très visible et apparaît d’une manière distincte à travers l’épaisseur de celle-ci, est la tunique villeuse de l’estomac chez le vieillard, où son atrophie la rend transparente.
L’abondance du réseau capillaire dans les muqueuses est généralement en rapport avec l’activité de leurs fonctions. Cela fait naître une exception assez remarquable à une loi dans le rapport du calibre des troncs avec les branches qui en naissent. C'est à M. Martin -Magron que nous devons la connaissance de celle disposition exceptionnelle. On a admis généralement que la somme du calibre de deux branches artérielles l’emporte sur le calibre du tronc dichotomisé qui les fournit. Mais M. Martin-Magron, se fondant sur de nombreuses expériences, soutient une opinion contraire. Or, d’après ce médecin, il y a une exception à celle règle, et c’est pour les vaisseaux du canal intestinal dont les divisions augmentent constamment de calibre par rapport aux troncs qui leur donnent naissance.
Les recherches de M. Guillol ont montré combien est grande la richesse du système vasculaire des intestins.
Il existe dans toute l’étendue des voies digestives sous-diaphragmatiques une surface aréolaire, et, comme le fait observer M. Guillol, les cloisons qui en séparent les aréoles, examinées sans préparation, ne paraissent formées que d’un
(issu homogène privé de conduits vasculaires. Mais vient-on à injecter ces parties, l'aspect en est changé et prouve qu’elles sont pendant la vie le siège d’une circulation très active. On peut suivre les vaisseaux capillaires qui, sortant du réseau sous-muqueux , viennent se jeter dans ces petites cloisons membraneuses où ils se divisent et s’anastomosent à 1 infini. Le nombre en est tellement considérable qu’à la vue simple la partie injectée présente l’aspect de ces plaques de rougeur uniforme qu’on trouve à l’examen microscopique des lésions de la dysenterie intense; mais l’œil armé d’une loupe perçoit aisément les aréoles, séparées entre elles par (les cloisons colorées par l'injection, et, comme le fait observer M. N. Guillot , chaque aréole représente une sorte de petit godet les parois sont plus vasculaires qu’on 11e saurait se l’imaginer.
» Celte surface aréolaire, dont les cloisons renferment des ramifications vasculaires si nombreuses et si ténues, est plus apparente, et les aréoles sont beaucoup plus nombreuses dans le gros intestin que dans l’intestin grêle, et encore il est plus souvent manifeste dans le duodénum que dans» le jéjunum ou l’iléon. Cependant, comme je l’ai déjà fait observer, elle existe dans toute l’étendue des intestins ; et si elle paraît manquer dans certaines parties de ces organes, cela résulte de la présence des villosités qui la recouvrent eu grande partie dans l’intestin grêle.
»Ces villosités renferment les ramifications vasculaires les plus ténues, qui, comme la chevulure d’une racine, flottent au sein des matières intestinales. Ces dernières ramifications, qui sont d’autant plus fines qu’on les examine plus près de la partie libre de la villosité, se portent ensuite, en se réunissant plusieurs entre elles, dans le réseau vasculaire dont il a été déjà question. »
Voici ce que M. Guillot fait remarquer en parlant de la disposition de ces petites radicules vasculaires ; « La figure » que leur ensemble représente dans chaque villosité n’a » rien d’uniforme; elle est infiniment variée. Ici un vaisseau
» central reçoit beaucoup de vaisseaux qui s’étendent sur » la circonférence de l’organe, d’autres fois, la villosité con- » lient un lacis vasculaire réticulé; ailleurs, ce sont des » houppes serrées et s’étendant vers la surface libre; d’au- » 1res fois, les vaisseaux représentent de> espèces de vrilles; » quels que soient enfin ces changements si multipliés de » la forme du lacis de vaisseaux que contient chaque vil - » losité, il a cependant toujours la même issue. : c’est le ré- » seau vasculaire sous-muqueux. »
Ce qui prouve que dans les membranes muqueuses la richesse du réseau capillaire sanguin est en rapport avec l’activité fonctionnelle de la membrane, c’est l’espèce d’antagonisme qui existe entre les nerfs et les vaisseaux sanguins. En effet, la muqueuse, là où elle constitue un simple revêtement, et où par conséquent ses fonctions ne sont pas très actives, présente un réseau capillaire peu développé, et par contre, les nerfs que reçoivent les parties tapissées par la muqueuse, surtout quand ces parties sont musculaires, reçoivent un grand nombre de filets nerveux. Dans le point, au contraire, où la muqueuse devient la partie essentielle de l’organe, les vaisseaux abondent et les nerfs diminuent. C’est ce dont on observe un remarquable exemple dans la disposition de l’arbre respiratoire. En effet , plus un point de cet appareil est musculeux, plus il contient de nerfs; plus il est celluleux et glanduliforme au contraire, plus les vaisseaux y prédominent. C’est ce qui explique pourquoi le larynx reçoit beaucoup de nerfs qui commencent à diminuer, mais qui sont encore nombreux pour la trachée-artère, tandis que les cellules pulmonaires, qui constituent la substance proprement dite du poumon, sont dépourvues de nerfs, du moins appréciables jusqu’ici à l'observation, et possèdent par contre de nombreux vaisseaux.
Dans les réseaux capillaires des membranes muqueuses, les mailles n’ont souvent que trois ou quatre fois le diamètre des vaisseaux : dans un pancréas injecté par Licberkuhn , les mailles et les tubes avaient à peu près un volume égal.
Les mailles les plus étroites existent dans le poumon , où elles sont presque généralement plus petites que les vaisseaux, et parfois représentent des espèces de petites fentes fort étroites entre ces derniers.
Un lieu remarquable par l’extrême abondance des vaisseaux adossés à la muqueuse est 1 utérus pendant la grossesse, à l’endroit où la muqueuse utérine, sous le nom qu’elle aura plus tard de deçidua serotina, s’enfonce entre les lobules du placenta fœtal ; les veines et les artères se rapprochent davantage de la membrane muqueuse, poussant audevant d’elles cette membrane, qui devient là ce qu’on appelle la decidua serotina, et pénètrent avec elle entre les divisions du placenta fœtal. Elles entourent les flocons de ce placenta, qui, d’après les excellentes recherches d’E. II. Weber, en Allemagne, et de M. Bouamy, en France, s’enfoncent dans les dilatations veineuses (sinus venosi uteri ) pour être baignés de tous côtés par le sang, dont ils ne sont guère séparés que par la membrane interne, extrêmement mince, des veines. Enfin , les veines forment à elles seules Un réseau de larges canaux sur la surface du placenta , entre les lobes duquel elles se développent souvent en vésicules, et quelles entourent d’une couronne de dilatations et de ramifications flexueuses.
Réseaux lymphatiques des muqueuses. — C’est surtout à l'occasion des vaisseaux lymphatiques du canal intestinal et des villosités qu’ont été faites les recherches les plus étendues sur l’origine et la disposition des vaisseaux lymphatiques dans les muqueuses. Nous nous représenterons donc tout d’abord les réseaux lymphatiques intestinaux avant d'aller plus loin Toutefois nous dirons que sur d’autres muqueuses les réseaux lymphatiques ont été constatés, que nous en avons vu et injecté de très distincts sur la pituitaire, cl que M. Cruvcilhier les a aussi injectés par piqûre sur la pituitaire du veau.
J’ai observé en faisant, à l’occasion d’un concours, l’injection du réseau lymphatique de la langue, chez un sujet
très jeune, l’apparition de quatre renflements qui m’ont paru tout-à- fait ganglionnaires : deux de chaque côté de la ligne médiane, à la base de la langue, sous la muqueuse. Je n’ai pas vérifié depuis celle disposition. Si elle est réelle, et s’il y a sous la muqueuse de la langue , près de sa base , de véritables ganglions lymphatiques sous-muqueux , ce fait pourrait jouer un grand rôle dans la pathologie des tumeurs de la langue. L’injection dont je parle se trouve sur une tête d'enfant qui doit être au musée de la Faculté, parmi celles que j’y ai déposées pour les lymphatiques de la tête.
Les lymphatiques forment, comme les vaisseaux sanguins, dans tout le canal intestinal , deux couches, l’une superficielle et l’autre profonde. Les premiers sont situés entre les tuniques séreuse et charnue, suivant la longueur de l’intestin, et marchent parallèlement les uns aux autres entre les fibres longitudinales; les autres, au contraire, commencent dans l’intérieur de chaque villosité, à la membrane villeuse, et sont les commencements de vaisseaux lactés proprement dits ; leurs troncs passent dans la tunique celluleuse, et ils marchent parallèlement aux fibres circulaires pour aller gagner le bord mésentérique de l’intestin; après quoi ils s’introduisent entre les feuillets du mésentère, et traversent les séries successives de glandes mésentériques.
On démontre encore l’existence de ces deux réseaux par l’exploration suivante : si l’on suit les vaisseaux lymphatiques qui accompagnent les vaisseaux sanguins en procédant des troncs vers les origines et en les prenant à partir des lamelles du mésentère, où on les découvre aisément lorsqu’ils contiennent du chyle chez les animaux, pour les suivre vers la cavité de l’intestin, on les voit former, entre les tuniques de ce dernier, dans les couches interstitielles du tissu cellulaire, des réseaux qui pénètrent jusqu’à la face externe de la membrane muqueuse. On peut distinguer deux couches, une interne, entre les tuniques muqueuse et muscii-
leuse ; l’autre externe, entre les tuniques musculeuse et séreuse. L’interne consiste en réseaux à mailles allongées, dont le plus grand diamètre est transversal à l’axe de l’intestin. Celle couche reçoit de petites branches qui viennent de la membrane interne, et que l’on coupe en séparant celle-ci de la tunique musculeuse. Elle donne, de l’autre côté, une multitude de ramuscules qui percent la tunique musculeuse et se réunissent ensuite à la couche externe. Cette dernière est formée de vaisseaux dirigés en long, également anastomosés ensemble, qui sont beaucoup plus gros, leur calibre allant jusqu’à celui d’un tuyau de plume à écrire chez le lion (Folnnann).
J’ai vu de très belles injections des lymphatiques de l’intestin chez le cheval, par M. Gosselin, l’un de mes honorables compétiteurs. J’ai surtout remarqué les lymphatiques longitudinaux qui m’ont paru placés sous la séreuse, et marchant parallèlement à l’axe de l’intestin.
Des deux réseaux parlent de petits troncs qui affectent une direction oblique et vont se rendre aux ganglions lymphatiques occupant le bord concave de l’intestin. De plus petites ramifications du réseau interne, dont le diamètre est d’environ 0,02 ligne, partent, sans devenir notablement plus grêles, des prolongements qui se détachent sous un angle droit, et qui vont gagner la cavité de l'intestin elles villosités; ce sont ces prolongements qui représentent le canal lymphatique des villosités. Quand on étudie l’intestin par sa face interne, on aperçoit un petit tronc qui, couvert par la couche interne de la membrane muqueuse, et en conséquence moins brillant, marche horizontalement, donne à droite et à gauche des branches qui montent dans les villosités, et se termine enfin lui-même dans une de celles-ci.
Les vaisseaux lymphatiques naissent, à la surface des muqueuses sous des formes très diverses dans l’aspect, quoique peu différentes au fond; car nous pensons qu’ils y sont toujours sous forme de réseau. Mais si des anses de ce réseau forment saillie, comme, par exemple, dans l’intérieur d’une
villosité, au lieu de réseau plat comme celui que l’on obtient, par exemple, à la pituitaire, on obtient un réseau ondulé; mais c’est une différence de forme et non de structure.
On a avancé touchant celle origine diverses conjectures; mais tout nous semble concourir à prouver que les commencements des vaisseaux lymphatiques forment des réseaux sur toutes les membranes, comme ils le feraient sur la membrane muqueuse de l'intestin si les villosités n’existaient pas, et comme ils le fonteffectivcmentsur la membrane muqueuse de l’intestin des animaux vertébrés inférieurs, qui est dépourvue de ces villosités. Chez les reptiles et les poissons, on peut les injecter par les troncs, attendu qu’il n’y a point là de valvules qui s’opposent à la pénétration du mercure. Alors les tubes, dont le mercure accroît le calibre aux dépens des interstices, apparaissent sous la forme de cellules allongées, qui s’anastomosent ensemble et sont très serrées les unes contre les autres. Dans d’autres parties, les réseaux qu’on peut, avec quelque certitude, regarder comme des réseaux de lymphatiques capillaires, d’après leur aspect et la méthode employée pour les mettre en évidence, sont formés de tubes encore perceptibles à l’œil nu. Les interstices du réseau sont plus ou moins larges, ce qui dépend en partie du degré de réplélion.
Ce qui caractérise les réseaux des vaisseaux lymphatiques, c’est que le diamètre des tubes reste à peu près le même partout ; ces réseaux se distinguent en outre par la forme allongée et les contours à angles droits des mailles, dont les plus grands diamètres se croisent dans les réseaux découches différentes. Dans toutes les membranes, les réseaux les plus lins sont les plus rapprochés de la surface, tandis que ceux qui sont plus forts se trouvent au-dessous, à une plus grande profondeur.
On distingue très bien la structure des vaisseaux lymphatiques les plus déliés dans les villosités en dépouillant celles-ci de leur épithélium à cylindres, et les rendant transparentes par le moyen de l’acide acétique.
Les commencements des vaisseaux lymphatiques , dans les villosités, se composent donc uniquement d’une seule membrane, et cette membrane , suivant Henle, correspond, pour la structure, à la tunique à fibres longitudinales des veines ; car l’analogie ne permet pas de douter que les noyaux ovales en long soient contenus dans une membrane spéciale.
On ne sait pas encore bien positivement si les lymphatiques les plus fins ont des valvules; on ne voit rien dans les villosités qui puisse y faire supposer leur existence, contre laquelle s’élève une observation de Schwann, qui a rempli de mercure les vaisseaux des villosités en les injectant par les petits troncs de la membrane muqueuse.
L’anatomie comparée confirme ce que nous avons dit de l’existence des réseaux comme origine des lymphatiques aux muqueuses. Parmi les vertébrés, les poissons n’ont pas de villosités, et leurs lymphatiques commencent, à l’intestin aussi , par des réseaux simples ; ils ne possèdent ni valvules ni glandes.
Nous emprunterons à l’excellent traité d’anatomie générale de Henle les détails suivants sur l’historique des recherches faites touchant l’origine des réseaux lymphatiques de l’intestin.
Les villosités ont été, de tout temps, considérées comme les parties dans lesquelles l’origine des lymphatiques est plus accessible que partout ailleurs à l’observation. Les anciens anatomistes, à l’exemple il’Aselli , admettaient des pores absorbants, parce que, sans de pareilles ouvertures béantes, ils ne pouvaient concevoir l’absorption des liquides ; mais ils ne descendaient pas aux détails de la description des vaisseaux chylifères dans les villosités elles-mêmes.
Leuwcnhoek fut le premier qui entrevit le canal central des villosités; il aperçut dans ces dernières les globules de graisse (provenant des aliments), qui formaient une série longitudinale à la suite les uns des autres, tantôt serrés, et tantôt laissant entre eux des distances : ils lui parurent
ovales, ce qu’il explique en (lisant que le vaisseau est trop étroit pour leur permettre de s’étendre en tous sens.
Les descriptions de Lieberkuhn sont plus explicites. A chaque villosité se rend un vaisseau lacté, pourvu de valvules (?), qui se dilate en une vésicule ovale (ampoule). En poussant de l’air ou injectant de la cire dans les artères de la villosité, il rendait visible , par déchirure , une cavité qu’il croyait identique avec l’ampoule, et de laquelle il disait qu’elle est remplie d’une substance celluleuse, spongieuse; que les artères et les veines ont des orifices béants qui font saillie dans l’ampoule. Il aperçut une ouverture au sommet de cette dernière, en retournant l’anse d’intestin, sans enlever le mucus par le lavage, de manière à placer la membrane muqueuse en dehors, la tendant sur un anneau, et la laissant flotter dans l’eau, par conséquent à l’aide d’un grossissement médiocre. Ce qu’il prit là pour des ouvertures étaient des vides dans l’épithélium, dont les cylindres se détachent aisément, ou bien des cylindres plus gros que les autres. Hewson s’éleva contre les ampoules de Lieberkuhn ; il trouva les commencements des vaisseaux lactés rétiformes, non seulement chez l’homme, mais encore chez les animaux. Cruikshank admit d’abord un renflement des commencements des lymphatiques dans les villosités, mais renonça à celte idée dans son grand ouvrage. Là, il dit avoir vu les villosités remplies de chyle, tantôt dilatées en petites vésicules, tantôt pourvues d’un canal médian, résultant de branches disposées en rayons, s’ouvrant au dehors sur toute la surface des villosités. Hedwig entendait par ampoule la villosité tout entière; Prochaska ne donnait ce nom qu’à l’ouverture présumée de cette dernière. A Rudolphi appartient le mérite d’avoir banni pour toujours ces ouvertures de la physiologie. Il vit, chez une souris, le canal des villosités pénétrer quelquefois jusqu’au sommet, et s’y terminer par une dilatation. Chez un embryon de cochon, les villosités lui parurent creuses et vides sur leur coupe trans-
versnle. Celte observation fut confirmée par A. Meckel et J. Millier. Celui-ci trouva , dans les villosités larges et plates des animaux , plusieurs canaux terminés en cul-desac, dirigés de la base au sommet et serrés les uns contre les autres, comme un réseau irrégulier. Les observations récentes de Krause et de Henlc ne contredisent point formellement l’opinion suivant laquelle les lymphatiques commencent par des réseaux dans les villosités; Valentin regarde même les petits trous multipliés et en cul de-sac dont Krause a donné la description dans chacune de ces dernières, non comme des commencements réellement distincts, mais seulement comme des parties d’un réseau incomplètement rempli dans lequel seraient restés des vides.
Henle déclare qu’il n’a considéré les conduits centraux des villosités que comme des espèces d’excroissances du réseau capillaire qui couvre la membrane muqueuse de l’intestin.
Tréviranus s’est laissé de nouveau entraîner, dans ces derniers temps, à admettre des ouvertures. On peut démontrer aujourd’hui que la principale source de toutes ces erreurs est l'aspect microscopique de l'épithélium et de la membrane muqueuse. On prenait pour autant d’ouvertures des vaisseaux lvmpathiques tantôt, comme Lieherkuhn , des trous de l'épiderme, tantôt, comme Cruikshank et Tréviranus, les noyaux des cellules de l’épithélium. Tréviranus a regardé les contours des cellules cylindriques comme les limites de lymphatiques tirant leur origine de ces trous. Lorsque l’épithélium a été enlevé par le lavage, les noyaux et ponctuations de la membrane muqueuse, et même des vésicules adipeuses , peuvent apparaître comme de petites fossettes, comme des ouvertures. Enfin, les trous que Bohl et Sheldon ont indiqués sont les ouvertures des glandes intestinales que Sheldon décrit comme des villosités.
Les ampoules de Lieherkuhn ont trouvé un nouveau champion dans Bœhrn. Cet écrivain a vu très souvent, chez les cholériques , ce qu’on rencontre aussi de temps en temps dans d’autres cadavres, que les villosités contenaient une
goullelelte de graisse à leur sommet. Cettegoutlelelte pouvait quelquefois être chassée de la cavité qu’elle occupait dans le canal central, vers la base de la viilosité; mais plus souvent elle s’échappait à l’extrémité de celle-ci, par la pression ou le traitement avec la potasse caustique.
Bœhrn a laissé indécise la question de savoir si l’effet a lieu par une ouverture normale; ce fait n’a pas besoin pour l’expliquer d’une manière satisfaisante que l’on admette l’existence d’une ouverture. La cavité dans laquelle se trouve la gouttelette de graisse est évidemment le commencement du vaisseau chylifère, et si l’on veut donner le nom d’ampoule à ce commencement, en raison de la forme renflée qu il offre quelquefois, il n’y a rien à objecter contre ; mais Lieberkuhn regardait l’ampoule comme une cavité spéciale, dans laquelle s'ouvrent des vaisseaux, et que des cloisons celluleuses divisent en compartiments. Or, rien de semblable n’existe, et l’on ne saurait citer en preuve que la goutte de graisse se divise en gouttelettes plus petites, par l’effet de la pression. Gerber émet une idée loul-à-fait originale, mais probablement inexacte, sur 1 origine des vaisseaux chylifères: les noyaux des cellules de l’épithélium qui couvrent les villosités seraient, suivant lui, des vésicules creuses et pédiculées, dont l'intérieur communiquerait, par le pédicule, avec une grosse ampoule lymphatique, d’où partiraient les origines «les vaisseaux lymphatiques. Les observations de Fohmann et de Panizza ont très bien réfuté l'hypothèse d’ouvertures béantes par lesquelles les vaisseaux lymphatiques débuteraient dans l’intestin et autres parties.