CHAPITRE PREMIER
LES CRITIQUES FAITES PAR LES PETITS COMMERÇANTS AUX COOPÉRATIVES DE CONSOMMATION.
Le commerce de détail concentré, tel que nous l'avons étudié jusqu'ici, ne diffère pas dans son principe de celui qui est exercé par les petits boutiquiers. Les grands magasins sont des entreprises à but lucratif, qui se distinguent surtout par l'importance de leurs capitaux et quelques méthodes d'organisation et de vente. Mais ils ne changent rien au caractère historique du commerce de détail. Ils servent d'intermédiaires entre les producteurs et les consommateurs, ils subordonnent leurs services à la rémunération de leurs capitaux, à la perception d'un profit. Leur apparition n’a pas transformé la constitution économique de la société ; elle ne peut pas la transformer. Elle modifie simplement la structure des classes sociales, en faisant passer certains
(1) Pour toute cette seconde partie, consulter le livre de M.Ch.Gide, Les sociétés coopératives de consommation, 2° éd., Paris, 1916.
concurrents de la situation de patrons, de chefs d'entreprise, à celle de salariés.
Bien différente est la nature de la société coopérative de consommation. Elle a pour but de supprimer l'intermédiaire détaillant, en tant qu'entrepreneur. Au lieu d'avoir recours au boutiquier, les consommaleurs se réunissent, constituent une société, achètent en gros les marchandises nécessaires à la satisfaction de leurs besoins, puis les répartissent entre eux. Les capitaux demandés par ces opérations sont réunis par les clients, et c'est leur société qui court tous les risques de l’entreprise, qui en tire aussi tous les profits. Toutes les affaires sont gérées sinon par les consommateurs en personne, du moins par leurs préposés ; l'intermédiaire en tant que personnage distinct et autonome est supprimé.
L'on conçoit aisément que les petits commerçants n'aient point de sympathie pour cette organisation dont le principe même implique leur disparition. Cependant, comme ils ont conscience quele principe coopératifpeut trouver à leur profit d'utiles applications, ils ne l'attaquent qu'avec modération. Ils insistent seulement sur ce fait que le coopératisme, mode de la concentration commerciale, aboutit à leur élimination, Sans trop rappeler que cette élimination serait un mal en soi, ils font remarquer que la coopérative de consommation ne conslitue pas un régime économique progressif ; que,de plus, ce régime correspond sur beaucoup de points aux aspirations du socialisme.
Mais après avoir montré en quelque sorte la coopérative idéale, ils s’attachent à faire voir que la formule primitive a subi des déviations, que l'esprit de lucre et de spéculation s’est emparé des coopérateurs, que ceux-ci tendent, suivant les cas, à devenir de simples concurrents du petit boutiquier
ou du grand magasin. Enfin, disent-ils, ces déviations sont accompagnées de pratiques si blämables, que les sociétés de consommation sont tout à fait mal fondées à se présenter comme une forme supérieure du commerce de détail, et à demander des privilèges légaux qu'un législateur mal informé ou trop indulgent leur à parfois accordés.
Les coopératives de consommation ont eu, la plupart du temps, un début fort modeste. Elles ontété généralement formées par quelques personnes animées des mêmes idées politiques, sociales ou religieuses, donnant au groupe une unité solide, et y assurant l'harmonie. Ces personnes réunissent un petit capital, et achètent tout ou partie des marchandises nécessaires à leur consommation domestique ; elles en opèrent ensuite la distribution entre les membres de leur association. L'on voit aisément les avantages de cette combinaison. Elle permet d'abord d'acheter le genre d'articles désiré, les objets de la qualité correspondant exactement aux besoins et aux goûts des consommateurs La commande étant par hypothèse assez considérable, peut être adressée soit à un marchand en gros, soit même à un fabricant, ce qui entraine le paiement des prix de gros ou de fabrique. D'autre part, les prix payés lors de la distribution étant les prix de détail, tels qu'ils sont en usage dans la localité où s’est formée la coopérative, la société réalise par ce fait un gain égal à la différence entre les prix de gros et le prix de détail, déduction faite des frais généraux. Si l'opération se renouvelle souvent, les différences s'accumulent, et an bout d’un certain délai constituent une somme qui peut être importante. Cette somme est habituellement
OR
répartie de la façon suivante : 1° le capital versé par les associés reçoit un intérêt; 2° chaque associé touche ensuite une ristourne, ou boni, au prorata des acquisitions qu'il a faites à la coopérative : c’est la restitution d’un trop perçu, d’une partie de la différence séparant le prix qu'il à payé du prix auquel revenaient les marchandises à la société, de telle sorte qu'en achetant les objets au prix habituel du détail, il à réalisé une épargne dont le montant lui est remboursé ; 3° une dernière partie du bénéfice social est affectée soit à un fonds de réserve, soit à des œuvres de solidarité, de mutualité, ou d'éducation.
Tel est le fonctionnement de la coopérative, dans sa forme la plus simple. L’on voit quel préjudice elle peut créer au petit commerce, et combien aisément elle peut lui enlever sa clientèle. La constitution d’une coopérative est en effet chose facile, et qui n'a rien de rebutant pour des promoteurs généralement unis par un idéal commun. L'entrée et la sortie de la société étant soumis au minimum de formalités, le recrutement s’opère sans grands obstacles. Le capital à réunir étant très faible, il est relativement aisé de trouver les sommes nécessaires. Les cotisations peuvent être d'inégale importance sans pour cela rompre l'harmonie de l'association. En effet, dans la coopérative, le capital est subordonné aux personnes, et ces personnes jouissent de l'égalité, puisqu'elles ont toutes les mêmes droits à l'administration de l’entreprise.
La société constituée fonctionne sans grands frais. Ne travaillant qu'avec ses clients, elle n’a pas besoin de faire appel au public par une réclame coûteuse, ni de solliciter son attention par des locaux luxueusement aménagés ; il ne lui faut que la place nécessaire à l'entrepôt des marchandises, depuis le jour où le fournisseur les livre jusqu’à
celui où elles sont distribuées aux associés. Cette distribution — tout au moins lors des débuts de l'association — peut être faite par les coopérateurs eux-mêmes remplissant tour à tour la fonction de répartiteurs ; elle peut être effectuée à certaines heures, et entre les. mains de parties prenantes, de sorte qu'il peut ne pas y avoir de personnel spécialement affecté à la garde du magasin ou à la livraison des marchandises.
Le détail des objets de consommation s'opère donc avec le minimum de frais généraux. D'autre part, la société court aussi le minimum de risques Les paiements sont faits au comptant, donc pas de risques d’insolvabilité; pas de risque non plus de voir s'accumuler dans les locaux des stocks superflus et qui, restant sans emploi, devraient ètre liquidés avec perte. En effet, l'association ne devance ni ne sollicite les besoins des membres ; ce sont les associés qui la mettent en mouvement, de sorte qu’en réalité il y a achat collectif, suivi de répartition des commandes exécutées.
Telle est la coopérative lors de ses débuts. A cet état pour ainsi dire embryonnaire, elle peut inspirer des craintes aux observateurs des faits sociaux. Les théoriciens peuvent voir en elle une institution destinée à opérer des transformations économiques ; mais le préjudice qu'elle cause aux petits commerçants n'étant pas encore manifeste, le manque à gagner qui résulte de son existence étant encore minime, la coopérative ne suscite que des protestations isolées ; elle n'est pas encore assez dangereuse pour soulever l'opinion.
Tout serait bien si la coopérative en restait là ; mais elle porte en soi le principe de son développement. La petite association que nous avons vu se créer va servir de cadre
à une entreprise concentrée, où les possibilités de centralisation sont illimitées.
La concentration se produit d’abord au sein de chaque société. Les coopérateurs, satisfaits du fonctionnement de l’entreprise font de plus en plus appel à ses services; ils lui demandent de leur procurer un nombre d'objets sans cesse grandissant. Comme l'association n'a pas en général un but purement matériel, ses membres sont amenés à faire de la propagande, à recruter des adhérents. Chaque nouvel associé contribue pour sa part à l'accroissement du capiial social et au développement des affaires.
Le nombre des adhérents et le fonds de roulement augmentent parallèlement, ce qui provoque la multiplication des opérations et leur diversification. La coopérative devient ainsi une sorte de grand magasin ; elle a même sur celui-ci de réels avantages.
En effet, la coopérative, société d'acheteurs, a sur le commerçant cette supériorité de posséder une clientèle fidèle, régulière, attachée à elle par un lien permanent. Comme elle se recrute généralement dans un milieu homosene, les coopérateurs ont des besoins analogues, et qui ne varient guère. Sans doute, si le développement de l'affaire est trop grand, il est difficile de procéder encore par commandes préalables, mais cette homogénéité de la clientèle facilite singulièrement les prévisions. Puis, l'extension des opérations permettant une meilleure répartition des risques la coopérative concentrée peut aborder la vente de marchandises moins courantes, dont le débit serait interdit aux petites associations ; nouvelle cause de multiplication des rayons. Les mêmes avantages inhérents à toute coopérative se retrouvent ici. Les ventes se faisant au comptant et les besoins étant connus, ce qui supprime pour ainsi dire
les stocks, la rotation du capital se trouve accélérée. Ce capital ne touche qu’un intérêt minime,la plus grande partie des bénéfices peut être consacrée soit au développement de l'affaire, soit au paiement de bonis aux coopérateurs, ce qui constitue une excellente propagande. Enfin, comme on l’a déjà signalé,les frais de locaux, de personnel et de direction sont aussi réduits qu'il est possible.
Là ne s'arrête pas la concentration. Le développement auquel on vient d'assister est propre à une société isolée ; or bien souvent les circonstances locales -— difficultés de recrutement, dissémination, hétérogénéité de la population — mettront des limites à l'expansion pratiquée sous cette forme. Mais les sociétés, quelle que soit leur importance individuelle, peuvent e/les-mêmes s'associer, Elles se fédèrent, se réunissent pour effectuer en commun leurs achats. L'opération réalisée par les coopérateurs dans chacune des sociétés, les sociétés vont la réaliser elles-mémes en se constituant en fédération. Et c’est la source de nouveaux avantages. Disposant d'une force d'achat qui peut être colossale, ayant des débouchés réguliers, les fédérations d'achat peuvent s'engager dans des marchés importants, et obtenir des producteurs, leurs prix les plus réduits. Toutes les sociétés fédérées en profiteront ; la coopérative naine sera, en tant qu'acheteuse de produits, mise sur le même pied que la coopérative concentrée ; sa situation, par des voies indirectes, deviendra aussi forte que celle d’une grande entreprise capitaliste. Les mêmes avantages qui assurent à la coopérative isolée la fidélité de sa clientèle et la solvabilité, les sociétés les assurent aux fédérations. — La coopérative simple avait supprimé le petit détaillant, la fédération peut supprimer le commissionnaire et s'adresser directement au producteur.
Franchissant encore une étape, elle peut même échapper à l'obligation de se servir chez ce dernier, et entreprendre la fabrication des objets qui seront débités dans les sociétés affiliées. La coopérative s'est donc développée suivant les mêmes principes que l’entreprise commerciale capitaliste : de la concentration, elle arrive à l'intégration.
Il est vrai que les progrès accomplis dans cette direction ont été jusqu'ici assez difficiles, mais il n'en faut pas conclure qu'ils ne peuvent se développer. En tout cas, l'idéal des théoriciens de la coopération tend à organiser la production ellemême.
Ainsi donc, chaque étape du développement de la coopérative de consommation est accompagnée de la disparition d'entrepreneurs autonomes : d'abord c’est le petit détaillant, ensuite le commissionnaire qui sont éliminés ; puis la coopérative concentrée peut asservir le petit producteur, tout comme l’a fait le grand magasin ; enfin la fédération va absorber les entreprises de production.
L'on voit quel préjudice énorme les classes moyennes indépendantes peuvent subir du fait des progrès de la coopération de consommation. Mais, sans trop mettre en avant les soucis de leur intérêt particulier, les petits commerçants cherchent à montrer que la collectivité ne retire aucun bénéfice de cette transformation.
Pour que le corps social profitât véritablement de l’expansion des coopératives, 1l faudrait que la forme nouvelle de la distribution des marchandises entre les mains des consommateurs constituàt un perfectionnement certain. Or, il n'en est rien. La société de consommation, lorsqu'elle atteint le degré de développement auquel elle tend par sa nature, présente en premier lieu tous les inconvénients propres à la concentration. La lourdeur administrative, la multipli-
cation des rouages, l'esprit bureaucratique forment le cortège ordinaire des grandes entreprises, capitalistes ou coopératives. Il convient d'ajouter que la coopérative court toutes les chances d’être mal dirigée. La dispersion, la précarité de la fonction directrice ; l'absence d’entrepreneur sollicité par l'appât du profit ; l’insouciance ou l'incapacité des administrateurs, mandataires à temps délégués par la masse, constituent autant de faiblesses qu’on ne retrouve qu'à un bien moindre degré dans l’entreprise capitaliste mise en société par actions. Un moment vient où la multiplication des frais généraux, les difficultés de gestion et de contrôle apportent à la grande coopérative d'inextricables embarras.
Ensuite, cette sorte de paralysie de l’organisme coopératif arrivé à un certain degré de développement est d'autant plus inévitable que dans son essence, concentrée ou non, la coopérative ne stimule ni la circulation,ni la production des richesses.
L'appareil est mis en mouvement par les consommateurs ; la coopérative est destinée à les servir, et seulement quand ils la sollicitent. Au contraire, le petit commerçant poussé par son intérêt personnel dépense tous ses efforts à suggérer à sa clientèle des besoins nouveaux ; son génie inventif cherche à provoquer chez l'acheteur le goût du changement. Poussant aux achats, excitant la consommation parce qu’il se crée ainsi une occasion de bénéfices, ses initiatives profitent aux industriels dont elles accroissent les débouchés. Dans l’ordre économique actuel,le commerce est le véritable moteur de la production ; il est au plus haut degré un facteur de progrès matériel. [l joue un rôle essentiellement actif ; la coopérative, au contraire,est l'organe du commerce purement passif ; elle aboutit à la stagnation de la produc-
tion.
Elle ne l’oriente en effet que vers la satisfaction de besoins connus,uniformes ; son fonctionnement est pour ainsi dire automatique. Si l’on se rappelle que les coopérateurs faisant partie d'une même société se recrutent généralement dans le même milieu, l’on voit que tout objet répondant à des goûts personnels, individuels, est à peu près banni du magasin ; l'équilibre entre les achats et les ventes ne peut être assuré qu’en se soumettant à cette nécessité.
Cette absorption des petites entreprises commerciales en grandes sociétés, cette subordination de la production à la consommation, la seconde dirigeant la première, ne presente t-elle pas tous les traits du régime socialiste ? Le coopératisme poussé à ses dernières limites avec ses fédérations et l'organisme unitaire qui, placé à son sommet, dirigerait la production et procédérait à la répartition, serait la réalisation du régime collectiviste. Il en présenterait tous les inconvénients.
Présentée au début comme un moyen d'économiser les forces sociales en voulant supprimer le commerce qui est le véritable régulateur de la vie économique, la coopérative menace toute la vie sociale, parce que son développement logique aboutit à frapper la production d’une véritable torpeur.
La critique formulée jusqu'ici est en quelque sorte théorique, elle s'adresse aux principes en vertu desquels s'organise la coopérative de consommation ; somme toute, le plus grand reproche que lui fait le petit commerce, c’est de tendre à son élimination.
Mais après avoir constaté ce fait regrettable, les petits commerçants deviennent agressifs, ils attaquent franche-
ment l'adversaire ; ils cherchent à démontrer que sous couvert de philanthropie et de solidarité, la coopérative cache souvent l’entreprise commerciale capitaliste la plus vulgaire ; qu'en outre — abstraction faite de cette déviation — il se produit dans le fonctionnement de la plupart des coopératives de tels abüs que cette forme de la satisfaction des besoins ne saurait être défendue.
D'abord, disent-ils, la coopérative est exposée à une dégénérescence fort commune, qui lui fait perdre ses caractères distinctifs. On a fort bien expliqué la marche de cette transformation. C’est souvent une des conséquences de la concentration. L'augmentation du nombre des membres dela société fait se desserrer le lien qui les rattachait. Le désintéressement est d'une pratique relativement facile dans un petit groupe où tout le monde se connaît, où chacun est animé d’une même idée ; mais il disparaît au fur et à mesure que l’entreprise prospère, et que les associés deviennent plus nombreux. Les coopérateurs perdent de vue le but moral qui les avait réunis ; ils n’ont plus que des préoccupations économiques. Quand les membres ne se connaissent plus, n’exercent plus une direction effective de l'association, « celle-ci devient une boutique comme une autre, où l’on n’achète que si l’on est mieux servi » (1), ou s’il y a des bénéfices à recueillir. Et cette recherche du bénéfice aboutit à transformer la coopérative en une véritable société anonyme du type capitaliste, à but lucratif. Une première étape est franchie lorsque l'on diminue la part des bénéfices consacrée aux œuvres de propagande, de solidarité ou d'éducation. À ce moment, un seul souci domine, c’est tantôt la vente à bon marché; tantôt l'aug-
(1) Colson, op. ctt., t. IV, p. 250,
mentation des boni. Mais on ne s'arrête pas là. La société qui devait être ouverte à tout le monde n'accepte plus de membres nouveaux ; les ventes par contre, qui devaient être limitées aux seuls associés, s'étendent à d’autres catégories de consommateurs. Le procédé le plus simple consiste évidemment à tenir boutique ouverte, à débiter les marchandises à tout venant ; il est employé, mais on préfère généralement sauver les apparences en acceptant ce que l'on appelle des adhérents. Ce sont de simples clients de la société, et qui ne font à aucun titre, acte de coopérateur ; ils paient une cotisation, un droit d'entrée, ne courent aucun des risques de la société, mais ne touchent pas non plus de part dans les bénéfices. Dans les deux hypothèses, les sains provenant des achats faits par les non sociétaires sont distribués sous forme de dividendes où vont au fonds de réserve ; des deux facons ils accroissent aux seuls actionnaires.
Une autre combinaison plus blâmable encore, consiste pour les sociétaires, à effectuer des achats en leur propre nom, mais pour leurs amis et connaissances ; peut-être rendent-ils ainsi service à ceux auxquels ils procurent des marchandises à bon marché, ou d’une qualité déterminée, mais il est certain que leur boni augmentera dans la mesure où 1ls se seront fournis à la coopérative.
Dans tous les cas, l'on est en présence de ce que les voopérateurs loyaux ont appelé la chasse au dividende. Le profit commercial que devait supprimer la coopérative fait sa réapparition, et les sociétés s'enrichissent en exerçant le commerce de détail. Entre ces coopératives et les petits commerçants il n'y a aucune différence, sauf peut-être les privilèges dont jouissent les premières.
Mais, dira-t-on, toutes les coopératives ne cèdent pas à cet
entrainement. Leurs adversaires ne le prétendent pas non plus; aussi cherchent-ils maintenant d'autres arguments. Ils vont désormais faire remarquer qu'alors même que les coopératives respectent leur formule juridique, elles ne sont
pas à l'abri des reproches ; et ils insistent complaisamment sur leurs misères. ‘ ;
C'est d'abord l'ignorance, l'incapacité des administra teurs. Simples sociétaires n'ayant pas recu d'éducation commerciale, ne sachant généralement pas tenir des comptes, ils vont devoir faire des achats, établir des prix de vente, diriger une entreprise, accomplir des opérations dont ils n'avaient jusque-là aucune notion. Au point de vue du principe de la spécialisation des professions, la gestion de la coopérative marque un recul. De plus, ce personnel directeur a une situation toute précaire ; les uns s’en vont parce que non rémunérés ils ne peuvent consacrer tout leur temps à la société; les autres sans grand motif, à la suite d'une élection : ils ont été portés à leur place au hasard d’une séance, un courant d'opinion les y avait amené, un autre les en éloigne.
L'on peut bien nommer un gérant appointé, mais il est bien rare, étant donné la faible rémunération offerte, que l’on trouve une « capacité »; du côté du salarié il n’y a donc généralement guère plus à attendre que du côté des sociétaires.
Cette faiblesse de la direction, sans compter qu'elle peut compromettre Le succès de l’entreprise, ne conduit que trop souvent à des abus qui constituent l'une des plaies de la coopérative : la corruption du personnel dirigeant. Le gérant parce qu'il veut améliorer la situation insuffisante qui lui est faite par la société ; les administrateurs — et ceci s'applique surtout aux coopératives d'ouvriers et d’em-
ployés — parce qu'ils ne sont pas accoutumés aux affaires, et sont comme éblouis par les sommes qu'ils ont entre les mains, se laissent tenter par des fournisseurs peu scrupuleux, et réalisent aux dépens de l'association des bénéfices illicites. Lorsqu'un nouveau fournisseur recherche la clientèle de la société, il essaie de s’attirer les bonnes grâces de celui ou de ceux dont dépend la conclusion du marché. Sous prétexte d'échantillons, il envoie divers objets qui ne sont que des cadeaux dissimulés et sont en réalité destinés à faire accepter la fourniture faite à la société. Parfois même, on ny met pas tant de formes, et le gérant reçoit purement et simplement une commission, comme il est d'ailleurs d'usage dans le commerce de gros (1). La place d'administrateur ou de gérant serait même si avantageuse que, dit-on, dans certaines sociétés, il tend à s'établir une sorte de roulement, chacun voulant profiter à son tour des postes lucratifs. Il y à une véritable compétition entre les candidats, mais inspirée par quels mobiles ? alors que la coopérative veut développer les sentiments de solidarité, c'est aux sentiments les plus vils qu’elle donne l’occasion de se manifester ; fondée dans l'intérêt du consommateur, c’est au profit des seuls administrateurs qu'elle fonctionne.
Naturellement, les fournisseurs ne consentent ces sacrifices que dans la mesure où le commandent leurs intérêts, et ces pots-de-vins ont la récompense de complaisances coupables, lors de la réception des marchandises, La coopérative arrive ainsi à pratiquer ces fraudes qu'elle à tant reprochées au petit commerce.
De toutes ces manœuvres la victime est le consommateur : écoutant les adversaires des petits détaillants, il a quitté
(1) Suchsland, Los von den Konsumvereinen und Warenhäusern, 8° éd., Halle, 1904.
ses anciens fournisseurs par crainte de leurs procédés soidisant malhonnèêtes, et ses mandataires commettent ces mêmes abus auxquels ils prétendaient remédier. Devenu coopérateur il court les mêmes risques qu'autrefois ; par suite de l'incapacité ou de la corruption des administrateurs de sa société il paiera aussi cher qu'avant des marchandises dont rien ne lui garantit plus la qualité.
En fait, il paie même quelquefois plus cher que dans le commerce, car la coopérative imitant un procédé du grand magasin, attire fréquemment les acheteurs par quelques réductions de prix importantes, compensées par le renchérissement des articles où la majoration est peu sensible. Au total, les prix pratiqués par les coopératives, en tenant même compte des ristournes, ne sont pas inférieurs à ceux du petit commerce.
La vente au comptant, dont la coopérative loue si complaisamment la vertu éducatrice,crée en réalité des embarras à l'ouvrier dont le revenu est irrégulier et précaire. Lorsque la société maintient rigoureusement le principe, elle contraint ses membres à recourir,quand ils sont gènés, aux services du petit commerce. Les coopérateurs n’échappent pas à l'endettement, et les petits détaillants ne voient venir à eux qu'une clientèle d'insolvables.
Ces prix élevés, cette vente au comptant sont, il est vrai, dans le mécanisme coopératif, les facteurs de l'épargne. Ces trop-perçus remboursés sous forme de ristournes récompensent en une fois Les efforts que le coopérateur a pu s'imposer dans certaines circonstances. Mais, à la vérité, — du moins dans les sociétés qui ne font pas le commerce, qui ne chassent pas les dividendes — ce boni n'est-il pas la plupart du temps si restreint, qu'il n'apporte qu’un supplément purement nominal au budget des petits consommateurs ?
Quant à ces pseudo-coopératives qui font véritablement le commerce, tout en réservant les bénéfices à quelques actionnaires,elles donnent bien des bonis importants mais qui ne vont qu'à une petite minorité; pour les adhérents ou pour le public, il n'y a pas de ristourne.
Il faut noter d'ailleurs que quelques sociétés ne paient les bonis que sous forme de jetons remboursables en marchandises. Ce remploi forcé des épargnes sollicite les achats, il pousse à une consommation dépassant les besoins, tout comme les procédés dont on fait communément grief aux grands magasins.
Aussi bien la répartition du boni n'est-elle pas non plus équitable. La différence proportionnelle entre le prix d'achat et le prix de vente n'est pas la même pour tousles articles ; or, comme le remboursement se fait à chaque sociétaire au prorata du chiffre total d'achats qu'il a effectués, sans distinguer la nature des acquisitions, il en résulte des injustices, les uns touchant un boni plus considérable que celui auquel ils ont droit, c’est-à-dire que l'écart séparant le prix d'achat payé par la coopérative, et le prix auquel elle vend.
Enfin, il arrive souvent que cette épargne forcée ne profite même pas à ceux qui l'ont réalisée. Bon gré mal gré, à la suite d'un vote de majorité, les bénéfices de l’association peuvent en partie passer à des entreprises de désorganisation sociale. L’on sait que le collectivisme s’est réconcilié avec la coopérative le jour où il s’est rendu compte qu'elle était à même de remplir les caisses du parti. Nous avons vu tout à l'heure que le principe coopératif dans ses dernières applications menait au socialisme. En attendant, alors mème qu'elles ne fonctionnent pas encore comme organismes centralisés, les coopératives apportent leur
concours aux partis dont le but est de détruire les bases actuelles de la société. Destinées à ne favoriser que des intérêts matériels et moraux, à être un instrument de paix et de solidarité, elles deviennent l'instrament des luttes de classe. Elles étaient une fin, elles deviennent le moyen, l’auxiliaire d’une certaine politique.
Tant de faiblesses et tant d'abus auraient dû, semble-t-il, enrayer le développement des coopératives. Mais elles ont trouvé pour les aider et les soutenir un précieux concours dans l'adhésion de toute une classe sociale disciplinée et compacte : les fonctionnaires. Cette participation des fonctionnaires aux coopératives a soulevé les plus violentes critiques. On conçoit en effet le dépit des petits commerçants lorsqu'ils ont vu d’une part leur échapper une clientèle de choix, et, d'autre part, une pareille force donner son appui à leurs adversaires.
C’est qu’en effet, les fonctionnaires constituent un milieu essentiellement favorable au développement de la coopérative. Les groupes animés d'un même esprit, réunis à l'avance par un sentiment de solidarité, ayant en outre des besoins analogues si favorables au bon fonctionnement des coopératives, ne se constituent pas toujours aisément. Dans les administrations publiques, ils sont formés d'avance. La fondation d'une société de consommation ne représente pour les fonctionnaires que quelques formalités.ils y sont habitués et ne se rebutent pas.Si les chefs prennent part au mouvement, la hiérarchie des bureaux pourra passer tout entière dans la société, assurant ainsi son développement rapide. Quel est, en effet, l'employé subalterne qui aura assez d'indépendance pour refuser une adhésion qui sera agréable à son chef? Chaque service, chaque administration locale peut former une société ; l'ensemble du corps se constituera pour ainsi
dire automatiquement en fédération. Toute administration publique contient donc en soi le cadre d'une coopérative aussi centralisée qu elle-même.
Si la constitution de la coopérative de fonctionnaires est facile, plus facile encore est son fonctionnement. Les coopérateurs transportent dans leur société leurs habitudes admiaistratives. Peut-être ne trouvera-t-on pas de commerçants parmi eux, mais il y aura sûrement des comptables, en tout cas, des membres habitués à l’ordre et à la discipline,aux contrôles, et offrant certainement sous ces divers rapports,plus de garanties que la moyenne des consommateurs.
Sans doute le fonctionnaire a-t-il des ressources plus médiocres que celles de l'ouvrier ou du bourgeois exerçant uue profession libérale, et qui occupent une situation analogue dans la hiérarchie sociale. Mais en revanche, ses revenus sont réguliers. Connaissant de façon certaine la somme dont il pourra disposer, il est plus habitué à prévoir, dresse un budget, et effectue des dépenses à peu près uniformes. N'ayant pas à souffrir du chômage dans la même mesure que l’ouvrier, il est rarement insolvable ; bref, c’est un coopérateur modèle et un client de choix.
Aussi, le petit commerçant ne peut-il admettre qu'il lui échappe ni surtout qu'il se déclare son adversaire. IL voit dans cette concurrence un acte déshonnête, il se considère comme frustré. Le petit détaillant paie l'impôt à l'Etat, il a conscience que la somme qu'il abandonne entre les mains du Trésor est affectée au traitement des fonctionnaires ; ilne peut pas comprendre que l'argent sorti de sa poche puisse être utilisé, même en partie,à lui enlever ses moyens d’existence ; il demande ouvertement que l’on remploie dans sa boutique la somme qu'il a déboursée.
Là ne s'arrêtent pas'les griefs du petit commerce contre les fonctionnaires coopérateurs. Il signale’inlassablement leurs abus, qui tous sont des actes de concurrence déloyale. Telle administration prête ses locaux à une coopérative, lui permettant ainsi d'économiser les frais de location d'un magasin. Îci, ce sont les chemins de fer qui consentent des réductions de tarif aux marchandises destinées à la société formée par leurs employés (1).Ailleurs,ce sont des fonctionnaires qui non seulement exercent le commerce, chose qui leur est interdite, mais encore distraient au profit de l’association dont ils sont membres, une partie du temps et du travail qu'ils doivent à l'Etat, et pour lesquels ils touchent un iraitement. Enfin, critique plus grave, on accuse certains fonctionnaires d'abuser d’une situation privilégiée pour favoriser injustement la société dont ils font partie. Tantôt, ce sont les douaniers ou les employés des octrois dont la surveillance serait plus indulgente pour les marchandises destinées à leurs coopératives. Tantôt, ces mêmes douaniers, des employés des postes ou des chemins de fer, que leur service met à même de connaître une partie des secrets commerciaux de leurs concurrents — clientèle, fournisseurs,provenances des marchandises — commettraient des indiscrétions, et détourneraient au profit de leur société des renseignements précieux, desquels dépend parfois toute la réussite d’une affaire.
Daus de pareilles conditions, il n’y a plus de concurrence
(1) Les compagnies de chemins de fer avaient auparavant des Economats.Devant l'hostilité de leurs employés et aussi du petit commerce elles tendent généralement à les abandonner, quitte à favoriser les coopératives formées par leur personnel. Cette question des économats est en rapport étroit avec notre sujet, mais elle ne peut guère être étudiée que par voie d'enquête directe ; c’est pourquoi nous l'avons systématiquement négligée.
possible, les petits commerçants doivent abandonner la partie ; les armes ne sont pas égales.
L'on voit qu'à l'égard de la coopérative,le petit commerce est animé des mêmes sentiments qui ont inspiré sa campayne contre le grand magasin. [ci comme là, on retrouve la même crainte d’un développement illimité, aboutissant au monopole, et ne laissant plus aucune place aux petits détaillants. De même, le petit commerce cherche encore à disqualifier sa concurrente en mettant à sa charge des faits si répréhensibles qu'ils sontde nature à faire réfléchir toute personne raisonnable avant de s'affilier à une société de consommation .
Il est incontestable que les opinions du petit commerce sont déformées par l'esprit de parti. S’exagérant Le péril, il le représente tel qu'ille voit, mais l'image qu'il donne ne correspond plus à la réalité, c’est ce qu'il faut brièvement démontrer.
A. — En ce qui concerne les progrès illimités et absorbants des coopératives, il ne faut pas confondre les tendances avec la réalité. Que des coopérateurs sincères aient fait le rêve, de transformer intégralement la société et l’aient construite dans leur esprit sur des bases exclusivement coopératives, cela ne suffit pas à légitimer les craintes immédiates des petits commerçants. Le plan n'est pas encore sur le point d'être réalisé, et mieux vaut s’attacher aux faits qu'à ces imaginations. Or l'observation apprend que le développement des coopératives se heurte à de multiples obstacles.
D'abord, pas plus que le commerce ordinaire, la coopéra-
tive n'échappe à la spécialisation. Les sociétés qui débitent à leurs membres toutes sortes de marchandises, les grands magasins coopéralifs, sont encore assez rares ; en France surtout. Ainsi que l'on voit des épiceries, des boulangeries, des boucheries, l’on voit des magasins coopératifs qui ne vendent que de la viande, du pain, ou des produits alimentaires.
Le fait que la constitution d’une coopérative suppose une entente entre les futurs membres de l’association, qu'en outre l’entreprise, pour bien réussir, doit avoir des clients dont les besoins, les goûts et les moyens sont analogues, agira dans le même sens. Ouvriers d'usine, fonctionnaires, militaires, personnes exerçant les carrières libérales formeront généralement dans chaque localité des sociétés de consommation distinctes ; et c’est l'opposé même de la concentration.
A côté de cette tendance à la spécialisation, il faut en signaler une autre, qui conduit à la dissémination. Une première cause de ce phénomène se trouve dans le besoin de décentralisation du commerce de détail; il y a là une sorte de nécessité à laquelle n'échappe pas même l’entreprise concentrée ; pour répondre au désir de leurs membres, on voit des sociétés déjà puissantes installer des comptoirs dans le voisinage de leur domicile. Puis, les petites localités, où la population est réduite, ne peuvent, faute d'éléments, constituer de grosses associations, d’ailleurs il ne faudrait pas croire que les villes très peuplées où se trouvent réunies toutes les conditions nécessaires à la formation de grandes sociétés voient cette formation se produire. Des rivalités personnelles, des divergences d'opinion amènent la constitution de sociétés minuscules, ou bien la création de groupes dissidents qui affaiblissent l'association primitive sans
acquérir de leur côté l'importance nécessaire à leur prospérité. La France souffre sous ce rapport d'une faiblesse particulière. [l semble bien qu'on l'attribue avec raison à un défaut de discipline, à un manque d'aptitude pour l'association propre à la race latine (1).
Toutes ces circonstances aboutissènt à la multiplication de sociétés naines, à clientèle insuffisante, et qui économiquement ne sont pas plus fortes que les petits boutiquiers.
Il y a bien un remède dans la fédération, et c'est à notre avis la véritable menace pour les petits commerçants. Mais là encore, ils ont vu trop grand, notamment en ce qui concerne la subordination des entreprises de production à ces fédérations. Pour diverses raisons, la coopérative de consommation même fédérée, recule devant les risques de la production, et l’élément de société collectiviste qui peut se créer ainsi restera sans doute longtemps encore à l’état embryonnaire.
Il ne faut d’ailleurs pas oublier qu'alors même qu'elle aura surmonté ces obstacles, et qu’elle aura acquis un haut degré de développement, la coopérative se heurtera aux mêmes difficultés que la grande entreprise capitaliste ; pour elle aussi, il y aura des limites à la concentration ; la grande coopérative comme le grand magasin peut arriver à l’état stationnaire.
En se plaçant à un autre point de vue, l'on constate que l'entreprise coopérative ne semble pas apte à se développer dans toutes les branches du commerce. Comme on la dit, elle se borne généralement à prendre la place du détaillant dans les commerces faciles; elle ne fournit guère qu'aux besoins les plus aisés à satisfaire ; l'épicerie par exemple et
(1) Ch. Gide, Les sociétés coopératives de consommation, 2° éd., Paris, 1910, p. 182-185.
la boulangerie sont ses domaines d'élection. C’est que la consommation y est constante et régulière, les articles débités uniformes et peu sujets à se détériorer ; les prévisions y sont aisées, les risques réduits au minimum, ce qui simplifie latâche des coopérateurs, et s'’accommode dans une certaine mesure d’une ignorance et d’une incapacité relatives.
Au contraire,certains commerces paraissent presqu'absolument réfractaires à la coopération : la boucherie en constitue le type. L'achat des animaux est difficile, suppose un long apprentissage, et la connaissance des finesses du métier. La vente n'est pas moins compliquée ; la petite coopérative doit y renoncer, car suivant le milieu où elle s'est recrutée, une portion différente des animaux lui restera pour compte. Dans une clientèle dont les besoins sont égaux, il est impossible de débiter des quartiers de viande de qualité et de valeur inégale : dans telle coopérative,ce seront les bas morceaux qui ne se vendront pas, dans telle autre les morceaux de choix. Des pièces entières risquent de se gâter avant qu'on ait pu en disposer. Bref le métier demande une habileté et une initiative qu'on rencontrera rarement chez les associés chargés de la gestion.
On trouve en quelque sorte la preuve de cet état de choses dans des contrats passés par certaines coopératives peu soucieuses de se charger du débit des marchandises les plus ingrates. Elles concluent un accord avec les marchands qui vendent ces objets au détail, et, en échange de la clientèle qu'elles apportent, elles stipulent au profit de leurs membres qui se fourniront chez ces marchands des avantages particuliers.
Enfin, comme on l'a déjà remarqué à propos du grand magasin, une certaine catégorie d'acheteurs, — et non la
moins recherchée, — ne semble pas pouvoir s’accommoder des services de la coopérative. Ce sont tous ceux qui recherchent dans les marchandises qu’ils achètent un certain fini, un cachet personnel qu’on ne peut trouver dans les articles fabriqués et débités en masse. Par son recrutement et par son fonctionnement, la coopérative implique une uniformisation relative des besoins et des goûts, elle ne peut donc en général satisfaire les consommateurs en question.
Voilà bien des circonstances qui, dans une mesure variable, s'opposent aux progrès des coopératives ; elles devraient donc contribuer à apaiser les craintes des petits commerçants et par suite amener ceux-ci à plus de modération dans la lutte entreprise contre les coopératives. Mais en dehors du danger de concentration, nous avons vu que d'autres arguments étaient invoqués contre la société de consommation : il reste à les apprécier.
B. — Le fait que des coopératives vendent au public et constituent de véritables entreprises commerciales poursuivant des bénéfices pour leurs actionnaires ne peut être contesté. Mais on peut faire remarquer au petit commerce que ces entreprises dévoyées sont abandonnées parles défenseurs les plus ardents de la coopération. Sans doute ceux-ci ne les combattent-ils pas avec l'ardeur qu'apportent à la lutte les petits détaillants, car ils peuvent espérer que les pratiques qui constituent la négation de leurs principes seront un jour abandonnées; mais ils ne s'opposent pas à ce que ces sociétés soient traitées comme de simples commerçants : des coopératives elles n'ont plus que l'étiquette, ce n’est donc point comme telles qu'il faut les combattre, mais comme simples entreprises capitalistes.
En ce qui concerne les « abus » relevés dans le fonctionnement des coopératives, abus qui rendraient ces orga-
nismes si désavantageux pour les consommateurs, nous sommes en présence du même procédé qui a été employé pour discréditer les grands magasins. Sans doute, les faits de corruption et autres ont été constatés chez certaines coopératives, mais ce n’est pas une raison pour les grouper habilement et les présenter comme l'attribut fréquent de ces sociétés. D'ailleurs, l’ardeur même avec laquelle les petits commerçants développent ces critiques ne les rend-elles pas suspectes ? Il semble qu'ils devraient se réjouir au contraire de ces faiblesses, car si elles étaient générales, elles ne pourraient qu'entrainer la ruine des coopératives. Et cependant, les sociétés de consommation se développent, ce qui autorise à dire que les faits articulés servent surtout de prétexte à calomnier la coopération. Pas plus qu'aucune autre entreprise celle-ci n’est parfaite, et les misères dont elle souffre n’autorisent pas à la présenter comme une organisation dangereuse et stérile.
Examinés individuellement, les reproches de cet ordre appellent les observations suivantes :
L'ignorance, l'incapacité et la corruption ne sont pas des défauts particuliers aux gérants des coopératives ; beaucoup de petits boutiquiers s'établissent sans connaissances professionnelles,c'est même souvent la cause première de leur ruine : quant aux fraudes, il est avéré que le petit commerce n'en est pas à l'abri. Les coopératives se fondent d'ailleurs en vue de fournir à leurs membres des denrées irréprochables ; on peut douter qu'elles aillent régulièrement à l'encontre du but en vue duquel elles ont été constituées. Le principe de la vente au comptant ne saurait être critiqué ; le crédit peut être quelquefois utile à l’ouvrier, mais il a bien plus d'inconvénients que d'avantages, il pousse directement à l’imprévoyance et aboutit à un endet-
tement qui rend esclave du fournisseur; mieux vaut une gêne passagère résultant de l'obligation de régler le montant des achats en même temps qu’on les effectue. D'autant plus qu'à la coopérative, le paiement du prix est accompagné d'une sorte de versement à la caisse d'épargne. Et la ristourne qui résulte de cette pratique n’est pas sujette à toutes les critiques qu’on lui a adressées, lorsque toutefois on n’oubliait pas volontairement d'en faire mention. Car il faut bien remarquer que quand on accuse la coopérative de vendre plus cher que le commerce, ou bien l'on choisit arbitrairement les marchandises sur lesquelles porte la comparaison,ou bien l’on néglige de faire entrer les bonis dans le calcul. Ces bonis sont très faibles, dit-on ; cela s'explique souvent par la pauvreté du consommateur ou par le manque de régularité de ses achats, ou bien encore par ce fait qu'il alloue une fraction de ses économies à un but désintéressé. Il a parfois le tort de disposer de ces sommes en faveur d’un parti politique, nul n'est en droit de l'en empêcher ; il faut noter cependant que les théoriciens de la coopération sont en général partisans du principe de la neutralité des coopératives. Quoi qu’il en soit, une part du boni reste toujours entre les mains du coopérateur,et cette somme qui lui arrive sans qu'il ait pour ainsi dire fait d'effort pour l’accumuler, pourra lui rendre d'aussi grands services que l'ouverture d’un compte chez un petit boutiquier. Reste la question des coopératives de fonctionnaires.Il faut y distinguer deux éléments. D'une part la dénonciation d’actes constituant des fautes professionnelles, voire même des délits. Ces actes relèvent soit de la juridiction disciplinaire, soit même des tribunaux répressifs ; il appartient done à tout citoyen de les faire poursuivre, et les petits commer-
çants lésés ont le moyen de faire cesser le dommage qu'ils subissent.
Mais en dehors de ces cas, il n’y a plus que la prétention inadmissible d’une catégorie de citoyens qui noa seulement voudrait en faire frapper une autre de certaines incapacités, mais encore prélever sur elle une sorte ds tribut. Cette théorie ne vise rien moins qu’à reconnaitre à quelques contribuables un droit sur le traitement des fonctionnaires ; elle ne résiste pas à l'examen, et l’on ne peut que regretter qu'elle ait été inventée pour les besoins de la cause. Le fonctionnaire est libre de disposer de son traitement comme il l'entend ; vouloir l'obliger à l'affecter à un emploi spécial aboutirait en fait à créer comme on l'a dit fort justement, des citoyens de deuxième classe. — Quant à la pression exercée par certains chefs administratifs sur leurs subordonnés, pour en faire des coopérateurs, il se peut qu'elle se soit produite, qu'elle se produise ; il faut la blämer ; mais il faut aussi reconnaître qu'actuellement on peut relever des actes en sens opposé; ce qu'il faut souhaiter, c'est la disparition de toutes ces pratiques, quelle qu’en soit la tendance.
Tels sont les arguments présentés par les classes moyennes contre les coopératives de consommation ; on à vu qu'ils étaient d’inégale valeur ; il nous reste à savoir quelles mesures ils ont servi à obtenir.