AUX GRANDS MAGASINS
Dans le processus de concentration du commerce de détail, l'on remarque les deux mêmes tendances qui se révèlent dans les autres branches de l’industrie ; la spécialisation et l'intégration.
La grande entreprise capitaliste cherche tantôt à réunir dans un même magasin toutes les variétés d'une même catégorie de marchandises. Elle se spécialise par exemple dans la vente des nouveautés, des meubles, de l’épicerie, des articles de blanc, des ustensiles de ménage, etc... On peut alors l’appeler grande maison de spécialités.
Tantôt, au contraire, elle offre au consommateur les marchandises les plus différentes ; elle englobe dans sa vente les objets les plus hétérogènes ; ses diverses sections, ses « rayons » comportent la plupart des articles qui se vendent au détail. Le but poursuivi est de permettre à l'acheteur de
satisfaire à l'intérieur d'un même établissement tous ses besoins. Ainsi, des opérations de vente dont se chargeaient jusqu'ici plusieurs catégories de commerçants sont elfectuées par une seule entreprise, qui réunit alors plusieurs branches de commerce considérées comme différentes : il y à intégralion. C'est cette forme du grand commerce de détail que l'on appelle généralement /e grand magasin ou le grand bazar.
11 faut observer que la grande maison de détail, — qu'elle soit spécialisée dans une seule catégorie d'articles, ou qu'elle en débite plusieurs, -— peut ne pas limiter ses opérations à un seul établissement. Soit pour répondre à un besoin de décentralisation, c’est-à-dire pour se mettre à portée des clients, soit simplement pour développer ses affaires en étendant son champ d'action, et en allant s’établir sur les points les plus favorables, elle ouvre des succursales, des filiales, — ou bien dans les différents quartiers d’une mème ville, — ou bien dans des localités différentes. Une même direction centrale se charge de tous les achats et assure la conduite générale de l'affaire ; les gérants des succursales n'ont guère plus d'autonomie que les vendeurs de la maison-mère. [n'y a là qu'une simple modalité de la concentration : au lieu d’une grande maison à local unique, on en a une à locaux multiples.
Enfin, dans la grande maison de spécialités comme dans le grand magasin proprement dit, l'on peut constater des phénomènes d'intégration provenant de ce que ces établissements non seulement vendent, mais encore produisent et réparent les marchandises qu'ils tiennent. A leur entreprise commerciale, ils ajoutent une ou plusieurs entreprises industrielles. [ls peuvent ainsi avoir sous leur dépendance immédiate toute une série d'ouvriers, ou même de petits
entrepreneurs : tailleurs, lingères, modistes, ébénistes, tapissiers, etc. Il est rare que cette fonction industrielle ait plus qu'un caractère auxiliaire ; cependant cette réunion d'opérations connexes sous une même direction peut cons tituer un puissant élément de succès pour l'entreprise principale, en tout cas elle contribue toujours à son extension.
Grande maison de spécialités et grand bazar sont également combattus par le petit commerce ; mais c’est contre le second que sont surtout dirigées les attaques. Et cela se conçoit, car c'est lui qui est le plus dangereux. Théoriquement, son développement est illimité. Pour tirer de son capital le plus grand rendement possible, le grand magasin tend à grouper un nombre de spécialités sans cesse grandissant : non seulement il agrandit chacun de ses rayons, mais il en crée de nouveaux jusquà ce qu'il arrive à mériter le titre d'universal provider. Enfin sa vente ne se limite pas à la localité où il est établi ; par la réclame dans la presse, par l'envoi de catalogues, il provoque les achats de clients étrangers. Ainsi le grand magasin fait — du moins virtuellement — concurrence à tous les détaillants ; il est donc naturel que tous s'unissent pour lutter contre lui.
Toutes les critiques adressées à la grande entreprise patronale dans le commerce de détail étant adressées au grand magasin, ce sont elles que nous développerons ; il serait superflu de faire un exposé spécial à chaque modalité de l'exploitation commerciale concentrée.
Ces critiques peuvent être divisées en deux catégories :
A) Les unes visent le grand magasin en tant qu'entreprise concentrée. Elles sont plutôt une constatation de la grande puissance du concurrent. Le petit commerce cherche
à montrer que, grâce à ses capitaux et à son organisation, son rival tend à rendre la lutte impossible, à enlever leur gagne-pain aux petits détaillants autonomes. Les défenseurs des classes moyennes se tiennent ici sur le terrain économique.
B) Mais sentant peut-être qu'il est sassez difficile de demander la disparition ou l'affaiblissement d’une forme d'entreprise qui se développe conformément aux lois de l’évolution économique contemporaine, les petits commerçants se placent aussi au point de vue social et moral. Ils cherchent alors à montrer dans le grand magasin des méthodes commerciales répréhensibles, à faire voir qu'une grande partie de son succès est dù à des manœuvres déloyales et dangereuses, que nul ne saurait approuver.
À. — Les causes de la supériorité économique du grand magasin peuvent se résumer brièvement : le grand magasin utilise mieux ses locaux, son personnel et ses capitaux que le petit commerce, — il travaille avec moins de frais généraux, et peut arriver à vendre à meilleur marché.
a) Tandis que le petit commerçant est réduit à louer une boutique en payant le prix élevé que l’on demande pour les rez-de-chaussée, — ce qui lui interdit souvent des rues centrales el passagères où les loyers sont trop chers, — le grand magasin occupe généralement une maison entière, proportionnellement moins coûteuse qu'une boutique. Répartissant son loyer sur toute sa vente, il peut choisir un immeuble luxueux et bien situé, ce qui constituera à la fois une réclame et une commodité pour la clientèle. De vastes locaux permettent des combinaisons qui en assurent l'utilisation intégrale. Les emplacements les plus favorables et les plus accessibles sont réservés à la marchandise sur
laquelle on veut attirer l'attention ; les articles de saison, les objets de réclame sont installés là où le public les atteint le plus facilement. Suivant les époques de l'année, l'on peut ainsi affecter à un rayon une place plus ou moins grande, et toujours proportionnée à l'importance du débit.
La technique des constructions modernes favorise puis samment l’action du vendeur sur l’acheteur.Larges vitrines sur la rue, ascenseurs et escaliers roulants qui transportent le client dans toutes les parties du magasin, tout contribue à faire de ce dernier une sorte d'exposition permanente, éminemment favorable au développement des ventes. Dans ces locaux où tout l'emplacement est utilisé, l'éclairage, le chauffage, le nettoyage et l'entretien sont toujours plus faciles à organiser et moins onéreux qu'ils ne le seraient dans les multiples boutiques centralisées en fait par le grand bazar. De plus, comme tous les autres frais généraux, ils sont répartis sur un si grand nombre de ventes qu'ils ne pèsent sur elles que d’un poids tout à fait minime.
b) De même que celle des locaux, l'utilisation du personnel est meilleure dans le grand magasin que dans le petit commerce. Les articles se vendant tous à prix fixe et marqué, la plupart d’entre eux peuvent être débités par n’importe quel employé et pour ainsi dire sans apprentissage. Cela permet de faire passer certains vendeurs d'un rayon qui subit la morte-saison, à un autre où les affaires sont plus animées. — L'activité du personnel est stimulée par le paiement d'une guelle proportionnelle au chiffre des ventes réalisées : on a trouvé le moyen d'éviter l'indifférence du salarié et de le pousser à solliciter le client. Il y a là une sorte de prime d'assurance contre les défaillances du personnel. Les employés supérieurs, les chefs de rayon sont
intéressés à la prospérité de leur département ; une grande liberté leur est laissée pour effectuer leurs achats ; ils jouissent d’une certaine autonomie qui favorise leurs initiatives la direction n'intervenant que pour les décisions les plus importantes, et pour maintenir l'unité d'action à l’intérieur de l’entreprise. De la sorte, le grand magasin profite d'un travail continu et zélé, il évite l’apathie et le désintéressement que l’on rencontre trop souvent dans le personnel des grandes entreprises ; le nombre même des individus qu'il emploie, et la diversité des fonctions qu'il comporte permettent d'organiser une sorte de hiérarchie, et de récompenser le dévouement à l’entreprise par l'avancement et l'amélioration des situations. Enfin, la multiplication des ventes permet d'augmenter la division du travail et de confier certaines besognes auxiliaires — emballages, expéditions, livraisons, comptabilité, — à des employés spéciaux et bien au courant, sans supporter de ce fait de trop grosses charges, car ces organes nouveaux fonctionnent toujours à plein, ce qui leur fait donner leur maximum de productivité.
c) I est encore facile de montrer que, dans le grand magasin, l'emploi des capitaux est plus fructueux que dans le petit commerce. Pour cela, il est utile de considérer séparément les opérations de vente et les opérations d'achat.
Une première raison de la multiplication des ventes dans le grand magasin est le large choix offert à l'acheteur. Dans le minimum de temps, au lieu d'être obligé de changer de local ou même de quartier, le client peut satisfaire une grande, souvent la plus grande partie de ses besoins. Ce fait d’avoir sous les yeux toutes les choses quiluisontnécessaires l’empêchera fréquemment d'aller chercher dans une autre maison des objets qu'il avait l'intention d'y acquérir. Cette sollicitation de l'acheteur accélére singulièrement le débit
des marchandises. La variété même des articles vendus supprime pour ainsi dire la morte-saison; à toute époque de l’année il y a dans le grand magasin un rayon qui attire en grand nombre les consommateurs, et qui, par suite, est une cause indirecte de vente pour les autres subdivisions. Au besoin, l'on attire les clients par des expositions, des liquidations,des mises en vente de so/des.Cette opération en faisant venir la clientèle qui, séduite par des réductions de prix parfois très importantes enlève rapidement ces « occasions »,permet d'atteindre trois résultats également avantageux. D'une part un stock d’objets défraichis ou défectueux dont la vente eût été difficile, qui peut-être fussent même restés invendus, trouve de la sorte un débouché instantané. Cette vente fait ensuite rentrer dans les caisses de la maison une partie du capital d'exploitation qui menaçait de rester trop longtemps engagé ; l’on peut ainsi faire de nouvelles opérations, et notamment remplacer des marchandises dépréciées, démodées, par des marchandises fraîches, Enfin, ce qui à première vue paraît être une combinaison onéreuse constitue en réalité la publicité la plus efficace. D'ailleurs,en admettant même qu'il y eût perte sur certains articles dont le grand bazar se défait à des prix trop réduits, rien ne prouve que l’entreprise doive en souffrir définitivement. Tous les rayons ne sont pas amenés à faire ces sacrifices, et les gros profits réalisés par certains départements permettent de faire une compensation, après laquelle il ressortira pour l’ensemble de l’entreprise un bénéfice définitif,
Il faut aussi noter que le grand magasin a su échapper à l’une des plaies du petit commerce, la vente à crédit. Il vend à prix fixe et au comptant, évitant ainsi les pertes de temps résultant du marchandage et les risques d’insolva-
bilité des clients. N’étant pas obligé de se couvrir contre les Von 2
risques par une prime d'assurance qui viendrait s'ajouter aux frais généraux, il peut consentir de ce chef un rabais sur les prix du petit détaillant, sans subir de préjudice. La rapidité de son débit lui permettant de ne prélever sur chaque vente qu'un petit bénéfice, il est naturel qu'il puisse faire à ses clients des conditions plus avantageuses que celles du petit boutiquier.
Toutes ces causes réunies attirent le public et le font acheter, de telle sorte que le grand magasin tend à se développer automatiquement. En effet, chaque progrès du chiffre d’affaires augmentant les profits permet de multiplier le nombre des rayons, de perfectionner les installations ; ces perfectionnements tendent à leur tour à faire monter Île chiffre d'affaires, de sorte que par une série d’actions et de réactions, le grand bazar semble entraîné vers une concentration indéfinie. Remarquons enfin que tous les récents progrès des transports et des communications profitent aux grands magasins et favorisent leur extension, alors qu'ils ne sont que d’une utilité médiocre pour les petites entreprises.L'abaissement des tarifs de chemin de fer, les facilités qui résultent du système des colis postaux permettent aux grands bazars d'atteindre les localités les plus reculées, de rayonner sur tout un pays, d'exporter même. La diminution des taxes postales a le même effet : circulaires, lettres, échantillons, catalogues sont expédiés dans toutes les directions, la distance n’est un obstacle sérieux qu'en ce qu'elle allonge les délais de livraison ; les progrès de l'illustration permettent de donner dans les catalogues et dans les réclames des journaux des indications si précises que pour beaucoup d'articles, le client n hésite pas à acheter sans avoir vu. 11 faut signaler à ce point de vue la situation spéciale à la banlieue des grandes villes : le développement
des transports urbains, des lignes dites « de pénétration » incite les habitants à ‘venir dans le centre, ils y font leurs achats d'autant plus volontiers que des voitures automobiles livrent à domicile, sinon quotidiennement, du moins à intervalles réguliers et très rapprochés.
Le grand magasin.est done, en ce qui concerne la vente, dans des conditions incomparablement plus favorables que celles où se trouve le petit commerce. De même, et plus encore peut-être, en ce qui concerne les achats.
Le personnel supérieur pouvant se détacher des occupations courantes de la vente au détail, et consacrer une grande partie de son temps aux achats, réunit sur les fournisseurs tous les renseignements désirables. Connaissant les sources auxquelles il faut s'adresser, pouvant en outre faire des commandes importantes, les chefs de rayon ou acheteurs entrent en relations directes avec les fabricants, voyagent et se rendent compte sur place. Ils se passent des offices du négociant en gros et demandent aux producteurs des conditions au moins aussi avantageuses que celles qui sont consenties à ces intermédiaires. Ces conditions, ils les obtiennent d'autant plus aisément que la clientèle du grand magasin est en général fort recherchée. Elle constitue en effet un débouché certain, à peu près régulier, accompagné en outre des plus sérieuses garanties de paiement. Vendant au comptant, le grand bazar peut en effet payer de même, ou du moins à très court terme. Ces circonstances lui permettent d'imposer ses volontés, et il en profite. IT conclut des marchés aux prix les plus réduits, passe des contrats à long terme qui le garantissent contre les fluctuations des cours. S'il a su choisir le moment favorable, il peut tirer de ce mode d'achat des bénéfices importants.
La puissance capitaliste du grand magasin et son mode
d'organisation constituent donc les facteurs d’un progrès illimité. Cette grande entreprise commerciale élargissant sans cesse le cercle de son activité tend à ruiner et à faire disparaître tous ses petits concurrents. Elle est en marche vers ce stade de son évolution où, dominant le marché, elle jouira d’un monopole ; n'ayant plus ators de rivaux pour entraver son action, rien ne s’opposera à ce qu’elle rançonne à la fois le producteur et le consommateur.
B. — Cette vue d'avenir étant d’une réalisation peut-être lointaine, il convient de revenir à un terrain plus solide, et d'exposer une autre catégorie de critiques.
Jusqu'ici, les petits détaillants ont plutôt cherché à montrer combien le grand magasin, en tant qu’entreprise concentrée, les menaçait, par sa concurrence puissante, dans leur existence de petits entrepreneurs autonomes. [ls semblaient obéir à des préoccupations égoïstes. Mais maintenant, ils se placent au point de vue moral; dénonçant certaines méthodes commerciales pratiquées par le grand magasin, ils veulent faire voir en lui un véritable danger social, et montrer que si leur concurrent les écrase, c’est par des procédés de lutte à la fois déloyaux et préjudiciables à la collectivité.
L'argumentation vise le grand magasin dans ses rapports avec ses clients, avec ses fournisseurs, et avec son personnel.
Il faut, en lisant ces attaques, tenir compte de ce que presque toutes ont été portées soit à la tribune des réunions publiques et des parlements, soit dans la presse quotidienne et dans des écrits de propagande. Cette circonstance expliquera certaines exagérations dans le fond et dans la forme, et aussi certaines contradictions. La parole publique et le
pamphlet comportent, comme le théâtre, une certaine déformation des choses. La critique scientifique ne doit pas employer les mêmes procédés. Cependant, pour donner une idée de la campagne menée contre les grands magasins, il faut, dans une certaine mesure, adopter ici les arguments et le langage dont se sont servi les porte-paroles des petits commerçants. Aussi bien, ce ton de réquisitoire a-t-il en partie contribué au succès des revendications du petit commerce.
a) Et d'abord, en ce qui concerne la clientèle. Le but essentiel du grand magasin est de l'attirer chez lui, dans l'espoir — souvent justifié d’ailleurs — que toute personne qui entre ne sortira pas sans avoir fait une acquisition. Pour atteindre ce but, tous les moyens sont bons. La presse, toutes les ressources de la publicité sont mises à contribution pour faire croire au client qu'iltrouvera à conclure des affaires exceptionnelles. On annonce des expositions, des liquidations de fin de saison, des mises en vente de coupons, à l’occasion desquelles on vendra temporairement certains articles à des prix véritablement inférieurs à ceux habituellement pratiqués : l'insertion dans les journaux, l'affiche, — toutes deux illustrées, — les vitrines du magasin sont utilisées à cet effet. Pour frapper davantage l'imagination du public, les prix sont calculés non pas comme à l'habitude en fractions monétaires arrondies, mais de telle façon que le client soit persuadé qu'on lui a fait la plus forte réduction possible et que le bénéfice prélevé est limité au strict minimum. Ainsi, pour ne pas demander 2 francs d'un objet, on le laissera à 1 fr. 95. Dans les pays où le centime (ou le pfennig) sont usités comme monnaie d'appoint, l'on trouvera des articles marqués à des chiffres autres que des multiples de 5 ou de 10.
Tout cela est destiné à jeter le trouble dans l'esprit du client. Ces prétendues occasions ne sont que des « appeaux » (Lockvôgel)qui attirentet trompent ceux qui ne réfléchissent pas. Ces so/des dont on se défait à si bas prix, ne sont que des rebuts, des objets défraîichis ou démodés menaçant de rester pour compte, et dont il faut se débarrasser à tout prix afin d'accélérer la rotation du capital. Ces coupons, que l'on croit être des restes de pièces d’étoffe cédés à des prix avantageux, viennent d'être fabriqués et découpés ; inutile de dire qu’ils sont de mauvaise qualité, et que le client n’a que la marchandise correspondant au prix qu'il a payé. Alors même qu'il y a certains articles dont l'acquisition est réellement avantageuse, la quantité de ces articles est très limitée, leur débit dure quelques jours, quelques heures mème, de telle sorte que seuls ceux qui arrivent les premiers peuvent profiter du marché offert. D’autres viennent quand la provision est déjà écoulée ; ils sont dans le magasin, le but poursuivi est atteint. — Un manteau exposé dans une vitrine et qui est étiqueté à un prix tel qu'il est pour ainsi dire donné, a été confectionné pour une taille inexistante ; lorsque la cliente voudra se le faire livrer et l'essaiera, elle constatera qu'il ne va pas. C'est parce qu'il ne peut pas aller. Il est simplement destiné à faire croire que tous les articles du rayon sont vendus à des prix analogues. — Il en est ainsi la plupart des fois où un objet est offert à uu bon marché excessif.Presque toujours ce bon marché n’est qu'apparent. Lorsque le prix d’une marchandise est en dessous du prix usuel, on peut être à peu près certain qu'il y a une tromperie quelconque,et que cette marchandise n'est pas, comme qualité ou comme quantité (largeur pour les étofles ; longueur des bobines de fil, de soie, de laine ; nombre des épingles, des aiguilles contenues
dans une boîte), identique à celle habituellement vendue sous le même nom.
Entré dans le magasin, le client est en butte à toutes sortes de sollicitations, d'attractions, destinées à le retenir jusqu'au moment où il se décidera à faire des emplettes.
C'est d'abord le ‘luxe du local. L'Allemagne à sous ce rapport fait beaucoup plus que la France. Les bâtiments seuls, par leurs proportions, et leur décoration intérieure, attirent les curieux et les oisifs : aspect extérieur monumental, revêtements de marbre sur les colonnes supportant les voûtes, ferronneries d'art, statues, éclairage abondant et luxueux, tout y concourt. Les directeurs cherchent à transformer leurs maisons en «curiosités » dont la visite s'impose non seulement à l'étranger, mais encore et surtout à l'habitant des villes où elles sont établies. L'on s'efforce de rendre le séjour agréable. Il y a généralement des salons de repos avec possibilité de lire les journaux et revues, de rédiger sa correspondance. De plus en plus, l'habitude s'introduit d'installer un café où l’on trouve toutes sortes de rafraichissements, où parfois même il est possible de prendre un léger repas. Tel grand magasin berlinois possède un palmarium ; dans un autre, situé dans un quartier riche, il y a un thé presque élégant. Aïlleurs, il y a une agence de location pour les théâtres et concerts de la ville, des ateliers de photographie dont les portraits sont à très bon marché ou payables en bons remis aux acheteurs ; des locaux affectés à des expositions d'objets d'art, de meubles anciens, etc., etc... Dans plusieurs maisons, l’on trouve une succursale d’une grande banque où l’on peut toucher des coupons, effectuer un dépôt... dont l'emploi est d’ailleurs tout indiqué. Ces diverses installations ne sont naturellement pas à l'entrée du magasin.
Pour s’y rendre, il faut traverser les locaux où s'effectue la vente, et voir, bon gré mal gré, la plupart des marchandises offertes. L'aménagement des rayons est conçu de telle façon que même l'acheteur sérieux, venu pour faire des emplettes, est obligé de passer devant le plus grand nombre de comptoirs possible. A cet effet, l'on éloigne les unes des autres des marchandises qui, logiquement, devraient être voisines, ce qui contraint à une promenade à travers cette exposition permanente que constitue le grand magasin ; heureux celui qui n’est pas tenté au passage.
Cà et Là, l'on débite des articles d’un bon marché sensationnel, gravures niaises et sans valeur artistique, grossières reproductions des tableaux et statues célèbres, avec encadrements lamentables ; toutes choses qui déforment le goût du public. À ce point de vue, les rayons de librairie se sont attiré les plus violentes attaques ; en Bavière notamment, on les a très nettement accusés d'attirer le public en vendant de la littérature pornographique à bon marché... il s'agissait de ces tristes romans qui s’écrivent en Belgique et chez nous pour l'exportation.Dans un même ordre d'idées, l'on fait remarquer que certains rayons de nouveautés, ou de modes. à raison des articles offerts, attirent un public féminin spécial. Et l’on ne manque pas de montrer à quels contacts s'expose la cliente honnête qui se hasarde dans un grand magasin.
La réunion des procédés qui viennent d’être décrits, et l’entassement même des marchandises ont pour effet d'amener chez la plupart des clients, des clientes surtout, un trouble psychologique spécial, une sorte de vertige les privant momentanément d'une partie de leur bon sens, Ils sont poussés d’une façon à peu près invincible à faire des achats outrepassant leurs besoins et leurs ressources.
Après avoir perdu son temps à errer d'un rayon à l’autre, le visiteur devient acheteur, et perd son argent en dépenses superflues. Sans doute, dira-t-on, l'obligation de payer comptant est un frein très efficace à cet entrainement (1) : mais il ne faut pas oublier les effets opposés de la pratique du «rendu »,en vertu de laquelle on peut rapporter la marchandise qui a cessé de plaire, pourvu qu’elle n'ait pas été usagée. Ou bien l'acheteur qui a pris livraison avec la conviction qu'il rendrait l'objet après l'avoir examiné, le conserve définitivement, ou bien — et au point de vue moral c'est encore plus triste, — il commet un abus de confiance en se faisant rembourser frauduleusement le prix d’une mar chandise qu'il avait en dépôt et dont il s'estservi. De toute façon, cette frénésie de dépenses provoquée par le grand magasin menace gravement l'équilibre des budgets domestiques ; elle constitue une cause de désordre au moins aussi grave que la pratique de la vente à crédit tant reprochée aux petits détaillants. Enfin, cette excitation à la dépense est en même temps une excilation au vol. Trop fortement sollicitée par les marchandises qui sont étalées à portée de sa main, incapable de résister à la tentation, la visiteuse se laisse parfois aller à dérober ce qu’elle ne peut payer. Ce genre de délit est bien connu. Les grands magasins reconnaissent d'ailleurs implicitement qu’ils le provoquent en cherchant à soustraire ces infractions au contrôle et à la répression des autorités judiciaires, en entretenant à l'intérieur de leurs locaux une police privée. Et les petits commerçants ne manquent pas de relever cette particularité, de faire sentir aux clients combien il est honorable et flat-
(1) Encore faut-il noter que dans certains grands magasins qui pratiquent la vente à tempérament, l'action de ce frein ne se fait pas sentir.
teur d'effectuer leurs achats sous la surveillance de cette police. Enfin, la réunion de cette foule qui s'écrase dans des locaux pleins de matières inflammables porte à son maximum le danger d'incendie, nouveau péril auquel s'expose le public. Bref, étant données toutes ces circonstances, les habitués des grands magasins sont à la fois des victimes et des dupes.
b) Coupable vis-à-vis des consommateurs, le grand magasin ne l'est pas moins vis-à-vis de son personnel.
Ce personnel est généralement insuffisant. Trop soucieux de diminuer leurs frais généraux, les grands magasins n'ont à leurs gages que le nombre de salariés strictement indispensable. II va sans dire qu'ils les appointent le moins possible. La quelle payée au prorata des ventes n’est qu’un stratagème destiné à tenir l’employé en haleine ; elle le contraint à déployer une activité incessante, à mettre au service de l’entreprise toutes ses forces, physiques et morales. Le fait que beaucoup d'établissements emploient principalement des femmes (1) rend cet abus particulièrement répréhensible ; sans compter que le milieu où doivent vivre ces femmes est loin d'être favorable à l'élévation de leur moralité (2). L'insuffisance du personnel se faisant trop sentir à certaines époques de l’année (Noël et jour de l'an, autres grandes fêtes, inventaire), on engage pendant ces périodes un personnel auxiliaire qui se charge des besognes supplémentaires (factures, emballages, certaines ventes de saison); mais, aussitôt passés les jours de grande activité,
(1) Ceci s'applique surtout à l'Allemagne.
(2) Cà et là, l'on insinue que le contact ininterrompu avec les clients, l'insuffisance des salaires, la tentation du luxe devant tant d'argent dépensé, incitent à la prostitution.
tous ces gens sont congédiés, et Le travail intensif continue pour le reste des employés.
Surmenés et mal payés, les employés des grands magasins ne retirent de leur passage dans ces entreprises pour ainsi dire aucunes connaissances professionnelles. Leur fonction se borne en effet au débit purement mécanique d'articles étiquetés et marqués qui ne font que passer par leurs mains avant de devenir la propriété du client. Passant d'un comptoir à l'autre suivant les besoins, — en vertu du principe de la meilleure utilisation du personnel, — ils n’ont guère le temps de connaître les objets qu'ils écoulent. Simples rouages mis en mouvement par un chef de rayon entièrement responsable, ils se bornent à présenter des marchandises qu’ils portent ensuite à une caisse ; tout au plus apprennent-ils à exciter le client à la dépense. Si l'on excepte quelques rares privilégiés qui parviennent à s'élever aux emplois de chef de rayon ou d'acheteur, la division du travail rend impossible l'acquisition d'une formation commerciale complète. En général, l'employé de grand magasin ne fait que vendre ; il ignore tout du commerce : opérations d'achat, comptabilité, direction de l’entreprise, tout lui échappe; si un jour il veut s'établir à son compte, son apprentissage est à faire tout entier.
c) Le grand bazar exploite ses employés ; il agit de même et peut-être plus mal encore vis-à-vis de ses fournisseurs. On a vu comment sa clientèle était recherchée, et quelles conditions avantageuses les fabricanis étaient disposés à lui faire. Il reste à montrer comment il en abuse. Ayant pour but de vendre au meilleur marché possible, il demande toujours au producteur son dernier prix. Les efforts faits pour répondre à ce désir conduisent bien vite à une diminution de la qualité des produits. C'est ainsi qu'on arrive ;
fabriquer ce que l’on appelle l'article de bazar. Cet article attire bien l'acheteur par son prix infime, il permet au grand magasin d'accroître le chiffre de ses ventes, mais il habitue le consommateur et le producteur à se satisfaire d'une marchandise inférieure ; il exerce sur la production et le goût national une mfluence particulièrement déplorable. Il est une catégorie de producteurs qui souffre surtout de cette poursuite acharnée du bon marché: ce sont les petits artisans et surtout les industriels à domicile. Trop heureux de trouver un débouché pour leur travail, ils subissent sans défense les conditions de celui qui les fait vivre. Lingères, modistes, petits ébénistes, tapissiers, confectionneurs sont honteusement exploités. Leur indépendance n'existe plus que de nom ; ils sont plutôt des ouvriers que de petits entrepreneurs, et peu d'ouvriers travaillent pour des salaires aussi infimes.Non seulement les tarifs convenussont trop réduits, mais tout est prétexte, lors de la livraison, pour diminuer encore la rémunération convenue. On s'étonne parfois du prix dérisoire auquel sont offerts certains objets de lingerie lors des expositions de blanc: inutile de chercher biea loin, c'est la faible rémunération de la main-d'œuvre qui
Alors même que l'industriel auquel s'adresse le grand magasin
permet à l'acheteur de réalier de pareilles occasions.
possède un outillage et des capitaux plus importants, il ne tarde pas à tomber sous la dépendance absolue de son puissant acheteur. Grâce à l'étendue de son débit, le grand magasin peut acquérir toute la production de son vendeur. Il se la réserve exclusivement, par contrat ; et pour être plus sûr de son emprise sur son fournisseur, il le fait renoncer à sa marque de fabrique ; il l’oblige à marquer les articles soit au nom de sa propre firme, soit avec une marque dont il est propriétaire.
Le fabricant devient ainsi un anonyme, ignoré sur le marché; parfois il est amené à ne plus produire qu'un seul article très spécial, difficile à vendre aîlleurs que chez sou client. Qu'un jour vienne où il cessera ses relations avec son puissant acheteur, il lui sera très difficile sinon impossible de trouver de suite un débouché aussi important. Aussi, si le grand magasin lui demande une diminution de prix, 1l faut qu'il cède, sans quoi, abandonné du jour au lendemain, il pourrait être mis dans le plus grand embarras, menacé par la faillite peut-être (1).
Il va sans dire que seuls les petits où moyens fabricants sont exposés à ces exactions. La grande exploitation industrielle est assez forte pour traiter d’égal à égal avec le grand magasin et résister à ses prétentions. Les petits producteurs étant par contre livrés à la merci du grand bazar, le petit commerce en luttant contre un adversaire commun, non seulement fait ses propres affaires, mais encore rend service à la classe moyenne.
Avant de passer à l'examen des mesures légales que les petits commerçants ont obtenues contre les grands magasins, il convient de mettre au point les critiques qui viennent d’être exposées.
Il ne s’agit point de juger les tendances de cette campagne, — puisque dans ce travail, la politique négative des classes moyennes est considérée comme un fait acquis, — mais de voir si les craintes que le grand magasin inspire au petit commerce en tant que grande exploitation envahissante, ne sont pas un peu chimériques. Il faut ensuite
(1) Sur les rapports des producteurs avec les grands magasins, voir J. Domergue, Comment et pourquoi les affaires vont mal en France. Paris, sed. p4URetis:
examiner très brièvement si la critique des méthodes commerciales du grand magasin est entièrement fondée.
a) Que le petit commerce soit inquiet des progrès de la concentration commerciale parce qu'il voit dans les grands magasins un concurrent puissant, bien armé, et qui augmente les difficultés de son existence, rien de plus naturel. Mais cela ne suffit pas pour justifier une lutte où l'on semble dire : l’un des adversaires doit disparaître. En effet, on est autorisé à croire que le petit boutiquier peut parfaitement coexister avec le grand magasin. L'on peut invoquer en ce sens les faits actuels, tandis que le développement illimité du grand magasin ne peut guère être que conjecturé.
1° Les progrès rapides de la concentration du commerce de détail n'excluent pas l'augmentation des petits magasins de détail. Ceci a été établi par des chiffres, dans l’introduction de ce travail.
2° Il semble que si certains domaines sont favorables aux progrès du grand magasin, d'autres, par contre, sont réservés au petit commerce. Les objets ayant un certain caractère artistique, ou même un cachet un peu personnel et original ne se trouvent guère dans les grands bazars. Les consommateurs qui ne veulent pas se contenter de l’article uniforme — lequel se prête seul au débit en grandes masses, — sont bien forcés de s'adresser au petit commerce. Puis, dans la ville même où il est établi, la zone d'action du grand magasin est beaucoup plus limitée qu'on veut bien ledire. L'acheteur supporte volontiers un déplacement, donc une perte de temps et d'argent, pour un, deux ou dix achats ne s'effectuant qu'à de longs intervalles ; mais il lui est impossible de procéder ainsi pour les besoins quotidiens. Les distances, quoique diminuées, ne sont pas sup-
primées, et certains articles s'achètent toujours « dans le voisinage », D'un autre côté, les services de livraison sont onéreux, et le grand magasin reconnait le’ besoin de décentralisation du commerce de détail en établissant des filiales dans les divers quartiers. Des raisons analogues limitent le rayonnement du grand magasin dans les localités environnantes. On aime bien à voir ce que l'on achète ; pour un grand nombre d'objets c'est même indispensable. De sorte que dans la plupart des petites villes et dans les campagnes, où le grand magasin ne peut s'installer faute d’un débit suflisant, la clientèle reste réservée aux petits boutiquiers.
3° La concentration du commerce de détail parait ensuite avoir des limites. Il arrive un moment où le grand magasin met un terme à son extension.Îl parvient à une sorte d'état stationnaire (1). Peut-être est-il arrêté par l'augmentation des frais généraux ; peut-être la direction d'une entreprise géante généralement mise en société par actions devient-elle trop difficile ? L'extension des affaires au moyen de la création de succursales se heurte vite à des obstacles qui privent le grand magasin des principaux éléments de son succès. Les frais de loyer se multiplient, le personnel moins bien utilisé, moins surveillé aussi, est moins productif; les chances de coulage augmentent. Bref, de ce côté, les perspectives sont limitées.
4° Ces observations font pressentir ce qu’il convient de penser du danger d’un monopole de fait des grands mawasins. Ce danger est actuellement tout à fait chimérique. La concurrence des petites boutiques reste très vive. D’autres grands magasins font leur apparition et se dévelop-
(4) Ainsi nos deux plus anciens grands magasins : le Bon Marché et le Louvre. Cf. Gide, Cours d'économie politique, Paris, 1909, p. 183,
pent: leurs fonctions, leur organisation sont trop diversifiées et leurs intérêts trop opposés pour que l'on puisse envisager la formation d’un trust.
En tant que grande entreprise, les grands magasins ne sont donc pas aussi redoutables que le dit le petit commerce.
b) Quant aux reproches faits auk méthodes commerciales, pour les apprécier de facon scientifique et équitable, il faudrait une véritable enquête, une étude approfondie des faits, et de nombreuses distinctions. Cependant, ces critiques appellent quelques observations peu discutables et qui toutes tendent à en diminuer la portée.
D'abord si chacun des faits incriminés a pu être relevé dans des cas particuliers, ilne s’en suit pas qu'ilest universel et constant. Or l’on prend soin d’exposer ces faits tous ensemble, et de les présenter comme des attributs naturels et nécessaires du grand magasin. On crée ainsi une sorte d'être fictif, une abstraction: « le grand bazar » que l'on accuse de tous les méfaits. Cette tactique se recommande d'ailleurs par deux raisons également excellentes. L’accumulation des critiques impressionne davantage le public ; puis, en évitant de les adresser à un établissement déterminé,on se met prudemment en garde contre les poursuites devant les tribunaux. Cette précaution n’est pas inutile, car les grands magasins ne subissent pas sans impatience ces multiples attaques : en Allemagne, ils n'ont pas manqué de citer en justice leurs détracteurs (1).
(4) C'est ainsi que le Verband Deulscher Waren-und Kaufhäuser a cité devant le tribunal de commerce de Berlin le Bund der Handel-und Gewerbelreibenden et les membres de son bureau qui avaient publié une feuille intitulée « Souhaits de Noël » et où il était affirmé que le public devait dans les grands magasins payer des « prix plus élevés » que dans les petites boutiques ; que, par suite de la présence d'un grand nombre d'agents de la sûreté, on était pour ainsi dire « sous
Il faut aussi faire remarquer que la plupart des grands magasins ont accompli une évolution qui presque toujours a eu pour résultat d’assainir leurs méthodes commerciales, lors même qu'aux débuts elles avaient été répréhensibles. Presque tous les grands bazars actuels ont commencé modestement. Le Bon Marché, te Louvre, les maisons Tietz et Wertheim sont les créations d'individus qui ne disposaient à l’origine que d’un capital infime. Ce n’est que plus tard qu'ils ont pris la forme de sociétés.Leur cas n’est pas isolé. — Et si certaines maisons ont toujours eu une conduite commerciale irréprochable, l'on conçoit que d’autres, dans les premiers temps surtout, aient eu recours, pour accélérer leurs progrès, à ces procédés répréhensibles signalés plus haut.
Cette transformation, cette amélioration du grand magasin est un phénomène qui a souvent été observé. S'adressant d’abord aux classes les plus inférieures de la population, il débite les articles correspondant à leurs besoins. Naturellement, il ne vise alors qu'au bon marché et à la simplicité des approvisionnements. Plus tard, quand son capital est suffisant, il s’adresse au consommateur plus riche ; il se munit en conséquence d'objets plus élégants et de meilleure qualité. L’uniformité et la banalité des objets vendus doit moins être attribuée au grand commerce qu'à la grande industrie. C’est la technique de la production moderne qui a fait apparaître la production en série, condition indispensable du bon marché.
Quant à l’action exercée sur le public pour lui faire multiplier ses achats, elle est incontestable. Mais le petit com-
la surveillance de la police », et « qu'à cause du grand danger d'incendie » on pouvait craindre pour sa vie. Jahres-Bericht des Verbands Deutscher Waren-und Kaufhäuser, 1907-08, p. 17:
Vire tD
merce ne devrait pas oublier de s’accuser lui-même et de mettre ses faiblesses en balance. Lorsqu'il cherche à noireir le grand magasin, il devrait bien rappeler qu'il renchérit parfois de manière excessive les objets les plus nécessaires, qu'il succombe souvent aux tentations des fraudes et des falsifications, que ses marchandises sont fréquemment vieilles et défraîchies, qu'enfin la vente à crédit qui est de règle chez lui a certainement plus d’inconvénients que d’avantages.
Le personnel du grand magasin n'est pas non plus si misérable qu'on veut bien le dire. Appointements fixes et gueltes lui font une situation pécuniaire fort honorable. Le gros capital de leur employeur est la meilleure garantie du paiement régulier des salaires. Des avantages tels que les repas prisen commun et à prix réduit, une remise sur tous les objets acquis dans la maison, augmentent le taux du salaire réel. — Les conditions du travail sont sans doute pénibles, l'on exige un effort très énergique et une discipline sévère ; mais le temps de présence est généralement plus court que dans la petite boutique, il est interrompu par des repos réguliers ; l'employé a droit à un congé dont la durée augmente avec son ancienneté dans la maison. Enfin la perspective d'avancement, quelqu'’aléatoire qu’elle soit, ne doit pas être négligée. Elle donne au sujet actif et intelligent, mais dépourvu de capitaux,la possibilité d’arriver à la situation de chef de rayon, emploi qui assure une quasi-indépendance, et en tout cas une situation pécuniaire bien supérieure à celle du petit entrepreneur autonome.
Restent les rapports du grand magasin avec ses fournisseurs. Les accusations portées sont fréquemment conformes à la réalité ; mais en insistant sur l'aspect défavorable des choses, on néglige trop les très réels avantages offerts
par le grand magasin en échange de ses exigences. Les petits commerçants surtout ne devraient pas oublier qu’ils ont beaucoup contribué à empirer la situation en faisant accabler leurs adversaires de charges fiscales que ceux-ci comme nous aurons à le montrer plus loin, rejettent toutes les fois que c’est possible sur les producteurs.
Connaissant les argumerits dont les classes moyennes se sont munies, nous pouvons aborder l'étude des mesures qu'elles ont réclamées.