CHAPITRE TROISIÈME
PHÉNOMÈNES DUS il L’INTERVENTION ACCIDENTELLE D INE MALADIE NOUVELLE , PRIS POUR DES MÉTASTASES.
L’observation démontre-t-elle la possibilité de la superposition et de la coexistence de deux maladies ; les faits que nous allons rapporter établiront cette vérité sur des bases certaines qu’il était nécessaire d’édifier, pour discuter à fond la question des métastases qui est si intimement liée à celle des complications.
L’histoire montre combien les données sont incertaines à l’égard du fait que nous allons mettre en lumière, et combien d’obscurité il en résulte pour la question des métastases.
Hunter ne croyait pas à la possibilité de cette superposition ou de cette coexistence des maladies. « Comme je sup- » pose, dit-il, que chaque opération organique est une action, » soit générale, soit partielle; il ne me paraît pas possible que » deux actions puissent avoir lieu simultanément dans le même » organisme et dans la même partie du corps. Les opérations » organiques sont semblables dans ces cas aux actions ou aux » mouvements de la matière brute. Il résulte naturellement » de ce principe que deux fièvres ne peuvent coexister chez le » même individu, ni deux affections locales dans les mêmes r> parties en même temps (1). »
Hunter dit encore que dans deux maladies éruptives, conséquences nécessaires d’une fièvre spécifique, il n’est pas possible que les deux éruptions se montrent en même temps dans
(1) Hunter. Palmer’s édition, vol. 3, page 4.
des parties différentes, parce qu’il est impossible que les deux fièvres d’invasion coexistent.
Cette opinion de Hunterse fondait sur des idées théoriques et sur quelques faits d’observation, qui montrent qu'il y a, dans certains cas, résistance à la superposition des maladies. Dans un cas de rougeole, l’illustre physiologiste avait vu que les effets de l’inoculation étaient restés suspendus, tandis qu’ils se déclarèrent et suivirent leur cours régulier après la disparition de l’exanthème (1).
On a vu depuis la rougeole et la variole suspendre ou modifier réciproquement leur marche, la coqueluche arrêter quelquefois la variole, la rougeole, la scarlatine. On a dit que la coqueluche était quelquefois suspendue ou guérie par la vaccine, la variole ou la rougeole. La vaccine peut arrêter la scarlatine ou être retardée par elle, La peste, suivant Larrey, fut arrêtée dans ses progrès sur nos troupes, par une épidémie de petite vérole et se montra de nouveau après cette épidémie (2). Rokitansky a cherché à établir que la fièvre puerpérale, sous ses différentes formes, donnait toujours l’immunité contre la fièvre typhoïde ; il a étendu la même immunité à l’état de grossesse et à l’allaitement.
On a dit aussi que le typhus et le choléra, le typhus et la dyssenterie s’excluaient, proposition établie sur une observation trop restreinte. C’est ainsi qu’on a pu dire que le cancer et la tuberculisation étaient des maladies antagonistes l’une de l’autre; que la tuberculisation excluait jusqu’à un certain point le choléra, la dyssenterie, l’hypertrophie du cœur, les incurvations rachitiques, la dilatation des bronches, et presque toutes les maladies chroniques de l’estomac.
M. Chomel dit à ce sujet : « L’influence qu’exercent les unes sur les autres les maladies compliquées, est le point le plus important de leur histoire. Quelquefois la maladie qui
(1) Vol. I, page 313.
(2) Medic, chirurg. Review. October 1852.
survient diminue ou augmente l’intensité de la première ; ailleurs elle en suspend presque immédiatement les symptômes, soit d’une manière temporaire, soit définitivement. On voit, dans quelques cas, une affection aiguë juger ainsi une maladie chronique contre laquelle toutes les ressources de l’art avaient échoué (1). »
« On peut voir plus distinctement encore, dit M. Monne- ! ret (2), les changements qu’éprouvent deux maladies coïncidentes, en étudiant l’influence de la variole sur la vaccine, lorsqu’elles se développent simultanément. On s’est assuré que les pustules vaccinales sont modifiées dans leur forme pendant toute la durée de leur évolution; qu’à son tour la variole est altérée, mitigée, et d’autant plus que la vaccine est plus avancée au moment où la variole apparaît (3). Trèsrarement les deux éruptions marchent sans s’influencer réciproquement, Il en est de même de beaucoup d’autres maladies. »
Avant de classer, il faut distinguer ; il ne faut point confondre deux lésions, deux maladies l’une avec l’autre, et faire ainsi un assemblage hybride qui ne trouve nulle part sa place en nosologie, qui détruise tous les essais de systématisation, et qui, ne rendant plus possible la distinction des espèces morbides, nous ramènerait au chaos de la médecine des premiers siècles.
(1) Pathologie générale , 1856, page 409, article Complications des maladies.
(2) Pathologie générale, tome l,page 252, article Complication.
(3) Voir Cousture, Des Varioles modifiées , thèse de Paris, 1849, n° 14. Herpin, Mémoire sur l’influence réciproque de la vaccine et de la variole, Gazette medicale, 1832, page 849. Clérault, Des développements simultanés de la variole et de la vaccine, thèse de Paris, 1845, n° 183.
Qu’on admette ces premiers principes, et qu’on veuille bien les appliquer à l’élucidation du problème des méta- ' stases, et on verra combien de causes d’erreurs on a évité , et quelle simplification on a introduite dans le problème nosologique. C’est à cela que pourraient servir ces patientes et laborieuses études de détail, auxquelles l’anatomie, la physiologie pathologique et la médecine clinique se sont livrées avec tant d'ardeur dans notre siècle. D’aussi nombreux matériaux demandent dès aujourd’hui un travail de triage et de classification ; tous les esprits sentent la nécesssité de cette oeuvre. Si ce terrain de l’observation n’est point déblayé et ne montre point en perspective de nouvelles carrières d’études ; si on ne cherche point à rapprocher et à expliquer une foule de faits en apparence contradictoires; si on laisse le doute gagner les esprits, on peut entrevoir déjà, alors que les idées saines s’obscurciront, la fortune des opinions les plus diverses; les sophismes ou les fictions se feront jour : Etsi isa pro ingenio finguntur , non ex scienliœ vi.
Il n’est presque point de lésion pathologique qu’on ne puisse rencontrer concurremment avec les maladies les plus diverses. Preuve évidente que les maladies ne s’excluent point les unes les autres, et qu’au contraire l’organisme déjà ébranlé par une première cause morbifique est sujet plus particulièrement aux atteintes les plus opposées.
Dans le mois d’avril 1850, une épidémie bénigne d’ictère a régné sur la garnison de Paris. Dans quelques régiments un très-grand nombre d’hommes ont été atteints de jaunisse à des degrés divers. Le seul hôpital du Val -de- Grâce a reçu plus de 80 cas d’ictère avec ou sans complication gastro-intestinale ; les autres cas , bien plus nombreux, dégagés de toute
complication , n'entraient pas dans les hôpitaux. A cette époque se montrèrent des pneumonies et des fièvres typhoïdes avec ictère. On apprenait, par l’interrogation des malades, que l’ictère avait précédé quelquefois de longtemps l’invasion des symptômes pneumoniques ou typhoïdes. 11 y avait donc là coïncidence, superposition d’éléments pathogéniques tout à fait dissemblables.
Voici d’autres faits aussi probants : j’observais dernièrement au Val-de-Grâce des cas assez nombreux de fièvre typhoïde, et concurremment arrivaient dans les salles bon nombre de pneumonies. Entre ces deux groupes d’affections , on observait des fièvres typhoïdes avec pneumonie ordinaire , quelques autres avec pneumonie lobulaire, le plus grand nombre avec bronchite capillaire. Voilà donc aussi des cas de superposition de maladies fébriles. Malgré cette addition de lésions organiques, on voit quelquefois les deux maladies suivre leur marche sans aggravation. Le plus souvent l’une des deux maladies est influencée par l’autre, en bien ou en mal , alors c’est la pneumonie qui parcourt plus rapidement ses périodes, ou bien c’est la fièvre typhoïde qui est arrêtée ou accélérée dans son évolution.
Mes notes m’en fournissent d’autres qui méritent d’être relatés. Dans les mois de mars et d’avril 1849, j’ai traité, au Val-de-Grâce, 7 cas de méningite cérébro-spinale. Quelques pneumonies s’observaient à la même époque dans mon service ; sur 4 cas de méningite, il est survenu de la pneumonie, pendant la période d’acuité de la maladie principale, 2 fois avec hépatisation rouge, 1 fois avec hépatisation grise. Un 8e cas de méningite , que j’ai traité hors de l’hôpital sur un jeune homme, présentait aussi la même lésion pulmonaire.
A cette époque, dans le service des cholériques, dirigé par M. le professeur Lévy , on observa 2 fois des symptômes cholériques, crampes, cyanose, selles riziformes chez des malades qui présentaient, en outre, des signes non équivoques
de méningite et qui, le lendemain de leur entrée, complètement guéris du choléra par les moyens ordinaires, étaient en pleine méningite. Des observations semblables ont été faites à la clinique du Val-de-Grâce sur des pneumonies et des apoplexies. Les malades étaient entrés avec tous les symptômes du choléra; dès qu’on avait dissipé la maladie surajoutée, et qui par sa violence aurait peut-être, si elle eût été abandonnée à elle seule, causé la mort, ils offraient les symptômes de la pneumonie ou de l’apoplexie. Ces observations sont du domaine ordinaire, on peut les vérifier chaque jour dans la pratique des hôpitaux, surtout dans celle des hôpitaux militaires. Ils composent une première série dans l’histoire des complications morbides, dont l’interprétation nous ramène à l’étude de la constitution médicale et des influences morbides diverses qui ont agi sur les malades. Il n’est pas possible, d’après les faits que nous avons cités, de ne point admettre qu’il n’y ait dans ces cas quelque chose d’analogue à une superposition d’éléments morbides. Il faut que l’analyse intervienne pour séparer les unités différentes et faire d’une maladie, en apparence spécifique, un composé de plusieurs maladies ou de plusieurs états morbides qui marchent concurremment. Mais la raison de cette association n’existerait-elle pas dans la nature même de la maladie prédominante? N’y aurait-il point là des exemples de maladies à lésions multiples dans lesquelles la localisation n’est pas bien tranchée, et où les altérations anatomiques, pour parler le langage de quelques écrivains, n’ont aucune importance par suite de leur étendue même et de leur diversité ? Les exemples que j’ai donnés répondent péremptoirement à ces questions. Il n’est pas possible, quand on descend dans les détails des faits que nous avons analysés, de ne point reconnaître partout l’empreinte de deux causes distinctes, accumulant souvent leurs effets sur le même sujet, mais ne les confondant jamais. C’est surtout quand, au lieu d’observer sur des malades isolés, de prove-
nance diverse, on est à même, comme les médecins des armées, des prisons, des vaisseaux, des grandes agglomérations d’hommes (collèges, communautés, etc.), de voir dans toutes leurs gradations les effets des influences morbides qu’on peut lire dans ce tableau complexe et mouvant des constitutions médicales les traits divers qui les caractérisent. Ici, on voit les influences morbides isolées sur des individus distincts et produisant chacune d’elles des lésions spécifiques essentiellement différentes (taches pétéchiales, ictère, méningite, pneumonie) ; là on voit ces lésions réunies sur les mêmes sujets et marchant chacune d’elles quelquefois avec l’évolution et les caractères qui leur sont propres. Quand on s’est bien pénétré par une étude approfondie, de ces deux ordres de faits ; quand on a vu ces phénomènes se répéter pour un grand nombre de maladies avec le caractère d’une loi générale, on se demande si cette prétendue diversité d’espèce, si toutes ces variétés que l’on a admises dans une même maladie, n’ont point été le produit d’un oubli grave en matière de classification nosologique.
Il arrive le plus souvent que le développement des localisations multiples des états morbides ne se fait pas en même temps ; les lésions diverses qui caractérisent certaines maladies complexes, s’échelonnent pendant la durée de celles-ci. Quand le processus pathologique est à son summun dans un point donné, il commence à peine à se développer dans une autre localité. La théorie des métastases a fait son profit de cette nécessité pathologique. Des fluctuations qui tiennent à la solidarité des parties du corps vivant sont devenues une des preuves vulgaires des métastases. Parce qu’il y a augmentation ici et diminution là, on a dit qu’il y avait entre les phénomènes rapport de cause à effet. On n’a point réfléchi à l’organisme vivant qui sert de substratum à tous ces phénomènes et qui imprime à leur marche beaucoup de particularités notables. Ce qui prouve que les modifications dont je
parle peuvent être indépendantes des métastases, c’est qu’on les observe dans les complications des maladies. Que dans le cas d’une fièvre typhoïde avec stupeur, fréquence du pouls, chaleur fébrile, survienne en temps d’épidémie, la diarrhée cholérique, la marche de la maladie est ordinairement influencée ; je l’ai vue moi-même être brusquement arrêtée de telle façon qu’en supprimant la cholérine il n’y avait plus d’indices de la maladie primitivement caractérisée, la fièvre typhoïde. Ce n’est point là une métastase, ni une crise, c’est une maladie survenue dans le cours d’une autre maladie et qui modifie ou fait disparaître la maladie primitive non pas tant par une fluxion , par une congestion , ou par une révulsion, que par une action spéciale sur l’organisme contaminé. Ce point de vue est bien important à considérer dans la question des métastases. L’influence cholérique surajoutée dont je viens de parler, en dehors du temps d’épidémie, n’aurait pas été déterminée suffisamment et on n’aurait vu dans les faits que je rapporte que des métastases.
Ces citations et ces faits montreront combien il faut se défier, dans l’histoire des métastases, des prétendues influences exercées par une lésion fonctionnelle ou organique survenue accidentellement dans le cours d’une maladie. Dans un grand nombre de cas ces lésions fonctionnelles ou organiques anormales, déclarées subitement et d’une manière inopinée, loin d’être des symptômes métastatiques de la maladie primitive, sont les localisations épigénésiques d’une nouvelle maladie dont il faut surveiller l’éclosion , observer tous les symptômes , au lieu de dire théoriquement qu’il y a métastase.
Cette manière d’envisager le sujet, la seule conforme aux faits, dans les circonstances dont nous parlons, ouvre un horizon bien plus large que celui que promettait la théorie des métastases. Liée essentiellement à l’anatomie et à la physiologie, cette dernière doctrine ne sortait pas des localisa-
tions dont elle ne voyait ni le véritable lien ni la véritable cause, c’est bien à tort qu’on en a fait une condition sine qua non du vitalisme; la doctrine des métastases, partie de l’humorisme le plus exclusif, a été tour à tour ajustée au solidisme et au vitalisme; mais c’est dans le vitalisme qu’elle a laissé le moins de traces.
Symptômes nerveux dus à une complication. Ergotisme dans la dyssenterie , la fièvre typhoïde, l’état puerpéral, etc.
Les anciens recueils d’observations contiennent des faits qui montrent avec quelle facilité nos devanciers admettaient les métastases sur les centres nerveux, dans les affections gastro-intestinales, les fièvres graves, les fièvres éruptives, etc. — Je n’ai pas besoin de passer en revue tous ces cas, et de faire voir comment, dans les fièvres graves, ils prenaient pour une métastase le développement régulier des accidents morbides, ni comment ils confondaient aussi toutes les complications cérébrales dans cette appellation ; les faits que je vais rapporter successivement feront voir quelles sont les explications qu’on a dû substituer de nos jours à celle de la métastase, pour rendre compte de certains phénomènes nerveux, graves, qui se déclarent quelquefois brusquement dans le cours de la diarrhée, de la dyssenterie et de différentes autres maladies.
M. Baly, dans son histoire de la Dyssenterie de la prison de Millbank , rapporte le fait suivant :
Un jeune homme de 17 ans, d’une excellente santé, fut attaqué de dyssenterie inflammatoire. Au 7e jour de sa maladie, des crampes ac-
compagnées de douleurs très-intenses, se montrèrent sur les membres et affectèrent bientôt les muscles du tronc. Aussi fortes que dans le choléra spasmodique, ces crampes ne s’accompagnaient pas de faiblesse du pouls et de refroidissement. Au contraire, le pouls était plein, bondissant, la peau chaude et en sueur. Intelligence intacte; sensation de chaleur sur tout le corps, plus douloureuse, plus pénible que les douleurs des crampes. De temps en temps il survenait une rémission des crampes, mais chaque nouveau paroxysme était plus grave que le précédent. Enfin torsion du corps, contorsion des traits du visage; bientôt spasmes plus terribles, respiration gênée, suffocation; mort le 11e jour de la dyssenterie, le 3e du début des symptômes nerveux. On ne trouva que les altérations de la forme légère de la dyssenterie; le cerveau et la moelle étaient sans altération notable (1).
C’est là pour les partisans des métastases un cas très-propice à l’application de leur théorie ; dans le cours d’une dyssenterie aiguë, il s’opère une congestion vers le cerveau , les phénomènes dyssentériques cessent , et à l’autopsie on ne trouve que des lésions minimes sur le gros intestin.
J’ai cité cette observation, parce qu’elle a traita un accident dont la nature n’a commencé à être déterminée que dans ces derniers temps, et les observateurs n’étaient même pas fixés à cet égard, quand j’ai publié en 1855 (2), quelques faits propres à montrer l’interprétation qui me semble le plus convenir aux cas analogues.
M. Aran, dans la description qu’il a donnée de r épidémie de contractures essentielles observées chez des sujets atteints de fièvre typhoïde , considère la contracture comme une des complications de cette maladie. M. Trousseau pense que l’état purpural et l’allaitement prédisposent à cette affection. M. Marrotte croit à la nature rhumatismale de cette maladie. Ces opinions ne présentent qu’un des côtés du problème. La contracture observée pendant la dyssenterie par Baly, pen-
(1) London medical Gazette, 18 47 . Gulstonian Lectures
(2) Gazette médicale. Des Contractures.
dant la fièvre typhoïde, par M. Aran, dans l’état puerpéral,
I par M. le professeur Trousseau, dans le rhumatisme, par M. Marrotte, n’est ni une complication, ni un épiphénomène, c’est une épigénèse. La contracture est un des symptômes d’une maladie spéciale qui se surajoute quelquefois à différents états pathologiques. Il importe de bien retenir ce fait, rendu indubitable par les données que fournit l’épidémiologie, pour rayer, du cadre des métastases, des manifestations que les anciens et quelques modernes y font entrer. 11 importe aussi de rappeler que les autres symptômes de cette maladie que j’ai comparée à l’ergotisme convulsif, les vertiges, la rachialgie, la céphalalgie, l’agitation , l’insomnie, l’état de demi-stupeur, l’extase cataleptique, la gangrène, les infiltrations séreuses ont été pris et peuvent être pris à tort pour des métastases.
Des prétendues Métastases laiteuses.
Quand dans l'état puerpéral une fièvre grave se manifestait accompagnée d’une sécrétion abondante de liquide blanchâtre à la surface du péritoine, suivie de l’épanchement d’une sérosité coagulable dans le tissu cellulaire des membres pelviens ; on voyait, dans le temps, entre la sécrétion du lait et ces phénomènes morbides un rapport essentiel ; c’était le lait en nature ou quelques-uns de ses principes qui se transportaient sur le péritoine ou dans les membres pelviens. C’est un des exemples de la métastase laiteuse qui a joué un si grand
rôle dans les écrits de quelques pathologistes (1). En vain, l’anatomie démontrait l’impossibilité du transport de la matière morbifique d’une région à une autre, on inventa une circulation spéciale pour ce genre de phénomènes. En vain, l’inspection microscopique montrait toute la différence des liquides confondus l’un avec l’autre, on appela à l’aide des sens les réactifs de la chimie qui firent voir quelque analogie entre les matériaux ainsi comparés.
De nos jours, on sait bien que le mécanisme de la métastase, s’il y a métastase dans ces cas, est beaucoup plus complexe que ne le pensaient les anciens. Les accidents péritonitiques, l’œdème des membres pelviens sont des manifestations propres à l’état puerpéral, mais ils ont de plus quelque chose de spécifique qui est leur raison d’être, ils sont des traductions d’un vice caché de l’économie dans lequel la part de la sécrétion laiteuse se perd, si tant est qu’elle ait une influence même minime.
Il y a quarante ans environ que Double, dans un rapport lu à la société de médecine, disait, à propos des maladies venteuses et des maladies laiteuses : 1° Qu’il existe des maladies
(i) Les partisans des métastases laiteuses, contraints par les résultats nécroscopiques, admettaient pourtant la péritonite et les autres inflammations des femmes en couche; mais ils les considéraient comme secondaires (Gastellier). Ils soutenaient que la suppression des lochies et du lait était plus souvent la cause que l’effet des maladies puerpérales. Nacquart avait soutenu ( Journal general de médecine) que le sang des lochies et le lait sont des causes illusoires des maladies puerpérales-, mais Gastellier ( Controverses médicales sur les métastases laiteuses et sur la péritonite , Paris , 18 1 7) s’obstinait à défendre des idées abstraites et à réfuter celles qu’on lui objectait et qui résultaient de l’observation méthodique de la nature. 11 persistait à soutenir qu’il y a des métastases laiteuses; qu’elles sont en général causes des maladies aiguës des femmes en couches; qu’il y a des apoplexies, des péripneumonies laiteuses, des dépôts laiteux, etc. Mais toutes ces assertions ne reposaient pas sur l’ouverture des cadavres. Les argumentations hypothétiques ne peuvent être opposées aux faits d’anatomie pathologique.
produites par la sécrétion trop abondante du lait autant chez les femmes que sur les femelles des différents animaux; 2° Qu’il y a des maladies causées par le défaut absolu de sécrétion de ce fluide; qu’on en observe qui reconnaissent pour cause incontestable la déviation de ce fluide. 11 ajoutait : « Les doutes que l’on élève sur les métastases laiteuses n’ont d’autre cause que les ténèbres de la doctrine générale des sécrétions. » Il reconnaissait que dans le grand nombre de faits de métastases laiteuses publiés même par les meilleurs praticiens, il y en avait beaucoup qui n’offrent pas de caractère réel. Il trouvait qu’il fallait restreindre singulièrement cette classe de lésions dont cependant l’existence était suivant lui consacrée à la fois par le raisonnement, l’analyse et l’observation.
En 1828, M. Hervez de Ghegoin communiquait à l’Académie de médecine les deux observations suivantes :
i° Chez une femme accouchée depuis 4 jours d’un enfant mort, éruption miliaire avec urine trouble, d’un blanc sale. L’analyse chimique montre une assez grande quantité de matière caséeuse dans l’urine.
2° Femme de 68 ans, arthrite suppurée du genou, pus dans l’articulation sterno-claviculaire et dans les glandes mammaires.
Le médecin distingué qui relatait ces faits pensait à cette époque que les métastases ne sont pas seulement un déplacement d’irritation , mais bien des déplacements matériels d’humeurs. Il citait à ce propos le cas d’un homme qui, atteint d’un abcès énorme à la cuisse, vit en une nuit la maladie se porter à l’angle de la mâchoire du même côté.
Et ce fait d’un homme qui, porteur d’un abcès au bassin, meurt tout à coup en 36 heures au moment où on le croyait guéri, et chez lequel on trouve du pus dans les ventricules et dans la substance du cerveau.
Sauvages (1762) admet, dans sa nosologie, 28 espèces de maladies lactées, lesquelles avaient pour cause la suppresion du lait ou sa redondance dans la masse du sang. Il expliquait de la manière suivante la formation des maladies lactées :
« Le chyle surabondant qui s’engendre dans les femmes » enceintes et les nourrices bien constituées, va en partie » se séparer dans les mamelles et y fournit la matière du » lait, et en partie à la matrice pour servir à la production » du lait utérin, lequel s’évacue en partie avec les lochies » après l’enfantement. L’un et l’autre laits, s’ils ne sortent » pas du corps et s’ils restent dans la masse du sang, pro- » duisent divers maux et donnent lieu aux maladies Iac- » tées. »
On a fait remonter à Willis l’origine de la connaissance positive des maladies laiteuses.
Les anciens ne paraissent pas s’être occupés beaucoup des dépôts laiteux , que peut-être même ils ne connaissaient pas ; il en fut surtout question en France depuis que Puzos eut écrit ses trois mémoires sur ces accidents (1).
Les Recherches de Whytt sur la nature et la cause de l'enflure des extrémités inférieures chez les femmes en couche , ne furent connues que plus tard ; elles prouvèrent que les prétendues phlegmasies laiteuses sont des engorgements lymphatiques.
On rencontre bien quelquefois des observateurs exacts comme Pelissot, qui attachant plus d’importance aux faits qu’aux raisonnements, arrivent à cette conclusion: « qu’il
(1) Ces mémoires furent recueillis avec ses autres ouvrages et publiés en 1759 par Morisot Deslandes.
| n’existe de dépôts laiteux qu’aux seins. » Mais la plupart j des écrivains rapportent tous les faits dont ils sont témoins, à la métastase laiteuse. Lagrésie, parmi les accidents nombreux qu’il attribue à la sécrétion laiteuse, cite un fait d’infiltration générale guérie par l’usage des pilules de Baker et par des mouchetures qui donnèrent issue à une grande quantité d 'humeur laiteuse.
Parmi les observateurs qui se sont occupés des métastases laiteuses, personne n’a fait leur histoire avec autant de passion que Gharmeil. Ses longues Recherches sur les métastases (1) furent faites et écrites à propos de l’observation suivante dont il fut témoin à Metz :
Femme de 34 ans. 3 jours après faccouchement de son i ie enfant, une forte frayeur fit disparaître tout à coup le lait et les lochies. Immédiatement malaise manifeste, qui s’accompagne pendant 18 mois de menstruation irrégulière, de faiblesse et de douleurs Yi\ cs dans les membres du côté gauche, auxquelles succéda legonflenient de l’avant-bras et de la jambe du même côté. Cet engorgement devint périodiquement douloureux, on le traita par les moyens antisyphilitiques. Alors on vit les mamelles se gonfler et sécréter du lait. Dès que ce gonflement et cette sécrétion diminuaient l’estomac ou l’utérus rejetaient un fluide lactiforme qui tachait le plancher. La malade entrait alors dans une nouvelle grossesse, dans les derniers mois de laquelle il y eut des urines blanches comme du lait.
Dans ce cas 5 analyses chimiques furent faites du liquide recueilli à différentes époques. Deux fois Sérulas reconnut dans la matière vomie quelques-unes des propriétés du lait: une fois dans une urine présumé laiteuse l’habile chimiste ne put mettre en évidence la matière caséeuse- une fois il s’agissait d’un liquide recueilli du vagin, et qui ne fut analysé que i5 jours après son évacuation; la cinquième fois seulement, la dernière urine laiteuse présenta un corps gras assez semblable à la crème, elle contenait de plus une matière analogue au caséum.
(1) Metz, 1821.
On sait aujourd’hui ce qu’il faut penser des prétendues urines laiteuses ou chyleuses; la coloration de ces liquides, la couche blanche et grasse qui nage à leur surface, le coagulum que la chaleur et les acides y font naître ne sont plus des motifs suffisants pour conclure à la présence du lait. Il en est de même des preuves chimiques et microscopiques dont le docteur Rasi a accompagné son observation de métastase laiteuse sur la peau (1).
Femme de 27 ans, accouchement, allaitement, gerçures des mamelons, sevrage, suspension de la sécrétion laiteuse. Fièvre et douleurs dans les articulations des membres inférieurs qui ne sont ni rouges ni sensibles au toucher. Sueur générale au 17e jour de la fièvre avec miliaire blanche. Les granulations de la miliaire se convertissent en vésicules du volume d’une lentille. On put recueillir une assez grande quantité du liquide que contenaient les vésicules. Il ressemblait à du lait. L’examen microscopique démontra la similitude la plus grande entre le liquide des vésicules et le lait. L’analyse chimique a montré que les flocons blancs formés dans le liquide par l’addition de l’éther sulfurique, séparés et traités par les acides chlorhydrique et acétique dilués se sont parfaitement déposés, montrant par là leur rapport exact avec la matière caséeuse que contient le lait de femme. Le liquide abandonné à lui-même dans un vase exposé à l’air se divisait en trois couches : la supérieure onctueuse, soluble dans l’éther, saponifiable dans une solution de soude caustique ; la couche moyenne ressemblant au lait de femme étendu d’eau; la couche inférieure blanche, opaque, avait la consistance de la matière caséeuse. (Cette analyse chimique est de Muratori ; l’examen microscopique a été fait par le docteur Marco Pollini).
J’admets que l’identité des caractères physiques et chi-
(1) Bulletlino delle science mediche , 1842; analyse in Gazette mëd. de Paris, 1842, page 510.
miques soit établie comme le pense le docteur Rasi, et que dans ces vésicules de miliaire blanche on ait trouvé un liquide tout à fait identique à du lait ; aurait-on affaire nécessairement à cause de cela à une métastase laiteuse ? En supposant même ce fait anormal possible et démontré, l’existence de la métastase ne serait pas prouvée.
Les faits semblables se publient et sont lus malgré cela jusqu’aujourd’hui sous le titre si vague de métastase laiteuse.
Le docteur Tott a donné cette autre observation qui ne prouve rien :
Femme de 23 ans, effroi pendant l’allaitement; les seins gorgés de lait devinrent immédiatement flasques. Chaleur, fièvre, fluxion de poitrine grave. Mort.
Enfin M. Arace (1) a publié le fait suivant, comme un cas de métastase du lait par les urines :
Une fièvre grave survint cinq jours après l’accouchement, elle s’accompagna d’une éruption qui fut tour à tour comparée aux pétéchies, à la miliaire, à la variole. Dans la convalescence de cette maladie, frisson violent, douleur lombaire, douleur hypogastrique, tuméfaction considérable de la vessie. La sonde évacua d’abord de l’urine ; puis du lait de couleur naturelle, et en quantité de près de deux livres. L’auteur ajoute que ce lait était presque de couleur naturelle , mais acide; il offrait un peu la saveur de l’urine à laquelle il était mêlé.
Ledocteur Fréjacque, de Carcassonne (2), donne l’observation suivante, comme un exemple de névralgie sciatique, entretenue par une métastase laiteuse :
Il s’agit d’une névralgie sciatique datant de 8 ans chez une femme de 55 ans; i6ans s’étaient écoulés depuis la dernière couche. Sécré-
(1) Il Filiatre Sebezio , 1848; analysé in Gazette médicale de Paris, 1848, page
(2) Journal de médecine de Toulouse et Journal des connaissances méd.~chir.t 9e année, page 252, 1841.
tion lactée provoquée par la succion. La disparition de la névralgie fut complétée par des purgatifs et autres moyens usités en pareil cas.
Si les recueils de médecine contiennent encore quelquefois le récit de faits semblables, il faut le dire à l’honneur de notre époque, ils ne trouvent plus de croyance dans cette génération et n’excitent pas l’attention des hommes éclairés.