DE L'ASSOCIATION
29. La plupart des animaux parvenus au degré de développement où ils n'ont plus besoin du secours de leurs parents les abandonnent et vont chercher loin d'eux leur subsistance, sans conserver avec eux aucune relation habituelle. 11 n'en est pas ainsi des hommes : les sentiments d'affection entre les enfants et les parents se prolongent indéfiniment après le moment où les premiers peuvent se suffire à eux-mêmes, et, ce moment arrivant beaucoup plus tard, à cause du développement plus lent de la force et de l'intelligence, ces sentiments ont plus de temps pour s'enraciner en eux. Ce fait, qui ne souffre pas d'exception, prouve que les liens durables de la famille sont œui^re de Dieu.
Le temps amenant les générations successives, une famille peut prendre un grand développement, et les liens qui les unissent, tout en s'affaiblissant par l'éloignement de l'origine commune, sont toujours assez forts pour que tous ses membres soient disposés à s'entr'aider, soit pour la défense, soit pour l'accomplissement d'un but commun.
36 DE l'association.
Mais les diiFérentes familles vivant sur un même point, ayant des moyens d'existence semblables, quels qu'ils soient d'ailleurs, n'ont pas tardé à s'apercevoir que les avantages obtenus dans les secours mutuels des membres d'une même? famille seraient augmentés par l'union des familles entre elles 5 et c'est ainsi qu'ont pu se former naturellement, et sans conventions bien développées, les associations constituant des peuplades plus ou moins nombreuses, reconnaissant un chef unique, ou se faisant gouverner par les cliels de famille.
Cet état de choses se présentant partout où il y a des agglomérations d'hommes, on peut dire que l'état de société est dans la nature de l'espèce humaine, c^ est-à-dire dans les vues du Créateur.
Ce dessein, qui se manifeste ainsi dans les sociétés les moins avancées, devient de plus en plus sensible à mesure qu'elles se développent; mais les froissements provenant d'intérêts opposés augmentent aussi et auraient pu s'opposer à l'établissement durable d'une société dont les membres n'étaient pas tous attachés par les liens du sang. Pour atténuer les effets inévitables de l'amour de soi, dégénérant souvent en égoïsme, il fallait un lien plus puissant que l'intérêt bien entendu : il fallait établir entre tous les hommes un sentiment d'affection mutuelle qui portât chacun d'eux à se trouver heureux du bonheur des autres et à souffrir de leurs souffrances; ce sentiment a été donné à l'homme : c'est la charité.
Quoiqu'on l'ait plus particulièrement recommandé dans les sociétés modernes, il n'était pas méconnu des anciens, comme l'atteste ce vers de Térence :
Homo sum, humani nihil a me alienum piito.
Ce sentiment est donc de tous les temps, et il a été enraciné dans le coeur de tous les hommes. Les plus froids
CIl.VPITRi: PREMIER. 87
cgoïstes n'en sont pas entièrement dépourvus, et tel scélérat qui vient d'égorger un tle ses semblables pour le dépouiller pourra, s'il voit un enfant tomber à la mer, se précipiter à son secours et périr en essayant de le sauver.
•30. En résumant ce qui précède, nous regarderons comme incontestable que les liommes sont destinés à vivre en société, et que cet état est maintenu non-seulement par un intérêt commun, mais surtout par le sentiment de charité, c'est-à-dire d'une bienveillance instinctive qu'ils éprouvent les uns pour les autres, sans même se connaître, et par cela seul qu'ils sont hommes les uns comme les autres.