CHAPITRE VI
41. Voyons maintenant comment ces considérations peuvent s'appliquer aux événements sociaux.
Ici les sources d'événements sont les tendances des hommes, supposées les mêmes pour tous 5 les boules blanches et noires sont les actes, conformes ou contraires à la marche providentielle, que les hommes peuvent produire, et qu'on peut toujours supposer ramenés, comme les boules, à un même degré de possibilité. Nous pouvons donc conclure du théorème énoncé que :
Les hommes, usant de leur liberté pour satisfaire leurs goûts, leurs besoins et même leurs caprices, produisent, dans un intervalle de temps suffisamment long, un ensemble d'actes, les uns favorables, les autres opposés à la marche providentielle de la société, ces derniers y entrant dans un rapport extrêmement petit par rapport aux autres.
On peut donc regarder comme assuré le mouvement de l'espèce humaine vers le but qui lui est assigné.
42. On objectera peut-être que le théorème que nous avons invoqué ne donne pas la certitude, mais une probabilité qui en approche indéfiniment; que, par conséquent, il ne serait pas impossible que, dans l'événement composé d'un nombre immense d'événements simples, le rapport des nombres d'événements des deux espèces fût très-différent de celui de leurs probabilités simples-, que, par exemple, il n'ait été tiré que des boules noires; qu'ainsi, dans la question qui nous occupe, il serait possible que tous les hommes, au lieu d'agir suivant leurs goûts et leur intérêt véritable, ne commissent que des actes opposés : d'où résulterait pour la société une marche contraire à celle qui lui a été assignée.
Sans doute cela est possible, mais la probabilité que cela arrive est si faible, que l'on peut réellement regarder cet Duii. — Mèih., V. 4
5o DE LA FORCE DES ClIOSKS.
événement comme impossible. Il faudrait supposer tous les liommes frappés de démence. On pourrait dire, par exemple, qu'un jour tous les liommes peuvent mettre fin à leur vie, et qu'alors l'espèce humaine serait anéantie ; mais personne ne regardera cette fantaisie comme possible, quoique, à la rigueur, elle le soit.
43. Nous terminerons ce sujet par une remarque générale : c'est que, dans les crises où la société semble ne pouvoir échapper à sa ruine, la réaction contre les causes dv. destruction augmente en proportion du danger. Si la société se décompose par l'excès de l'immoralité, c'est un réformateur qui sera suscité, et, prêchant une morale nouvelle, entraînera les hommes dans la voie providentielle. Si ce sont des barbares qui envahissent une nation civilisée, ils en égorgeront une partie, mais seront à la fin subjugués par l'influence morale de l'autre et entreront par elle dans la voie qu'ils semblaient destinés à détruire.
Si, au contraire, c'est une nation civilisée qui en envahit une barbare, elle la chasse ou la convertit peu à peu, et cet acte criminel , loin de retarder la marche générale, l'a au contraire accélérée.
•44. Tous ces événements simples ou extraordinaires, qui ne sont pas le résultat des combinaisons des liommes, mais qui proviennent des facultés intellectuelles et surtout sentimentales, qui conduisent la société dans la voie providentielle ou l'y ramènent quand elle s'en est trop écartée, nous disons qu'ils arrivent par la force des choses.