QU'UNE NATION NE DOIT PAS SE SAUVER PAR UN CRIME
64. Les Romains avaient pour principe que le salut du peuple est la loi suprême. Cela veut-il dire que le crime même était admissible pour atteindre ce but? Platon fondait sa république sur l'intérêt général et tenait peu compte des sentiments individuels 5 il accordait à la société le droit de vie et de mort sur les enfants, et voulait qu'on laissât mourir ceux qui naissaient infirmes et ne pouvaient être qu'un embarras pour la société.
Nous repoussons de pareils principes et n'admettons pas qu'une nation ait plus qu'un particulier le droit d'employer tous les moyens pour son intérêt ou même pour son salut. Si elle a le droit de mort sur ses membres, c'est tout au plus pour la punition d'un crime et non pour son avantage propre 5 la théorie de Platon sur ce point est donc odieuse.
Quant aux circonstances exceptionnelles où l'on peut croire qu'il s'agit du salut de la patrie, nous n'hésitons pas à dire que tout moyen n'est pas bon, et qu'il y a des limites qu'il ne faut pas franchir, au risque même de la voir périr.
Cela étant bien posé, nous ajouterons qu'il n'est même pas dans l'intérêt d'une nation d'essayer de se sauver par un crime. Les suites en seraient probablement plus fâcheuses qu'une ruine momentanée, dont elle peut se relever si elle a conservé l'estime des autres nations j au con-
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traire , le mépris et la méfiance qu'elle inspirerait dans l'autre cas lui porteraient un préjudice durable, et pourraient même la conduire à sa perte.
Nous ne voulons pas dire cependant que, dans les circonstances graves, les mêmes lois doivent être observées que dans les temps ordinaires ^ mais ces différences doivent avoir été prévues et réglées, et renfermées dans certaines limites. Ce n'est pas manquer aux principes du juste et du bien; c'est, au contraire, les interpréter dans le vrai sens qu'il faut leur attribuer. Ce point sera éclairci par les considérations exposées dans le Chapitre suivant.