DE LA LOGIQUE DE POUT-ROYAL
sibilîté, si c'est un problème, ils supposent que cela est comme il est proposé^ et examinant ce qui s'ensuit de là, s'ils arrivent à quelque vérité claire dont ce qui leur est proposé soit une suite nécessaire, ils en concluent que ce qui leur est proposé est vrai 5 et reprenant ensuite par où ils avaient fini, ils le démontrent par l'autre méthode qu'on appelle de composition. Mais s'ils tombent, par une suite nécessaire, de ce qui leur est proposé dans quelque absurdité ou impossibilité, ils en concluent que ce qu'on leur avait proposé est faux et impossible. Voilà ce qu'on peut dire généralement de l'analyse, qui consiste plus dans le jugement et dans l'adresse de l'esprit que dans les règles particulières. Ces quatre préceptes, néanmoins, que M. Descartes propose dans sa Méthode , peuvent être utiles pour se garder de l'erreur en voulant rechercher la vérité dans les sciences humaines, quoiqu'à vrai dire elles soient générales pour toutes sortes de méthodes , et non particulières pour la seule analyse. La première est de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie, qu'on ne la connaisse évidemment être telle — »
62. Nous avons rapporté ces divers passages, afin qu'il n'y ait aucun doute sur la manière dont l'auteur y conçoit la méthode. L'analyse, suivant lui, consiste à tirer de l'examen de la chose que l'on se propose de connaître des vérités qui mènent à la connaissance de ce que l'on cherche ; tandis que, dans la méthode dite de composition, on part de .choses générales pour arriver à la connaissance de celles que l'on cherche. Ces deux méthodes, dit-il, sont inverses l'une de l'autre, comme les deux chemins que l'on ferait en montant de la vallée à la montagne, ou en descendant de la montagne dans la vallée. Il n'entend donc nullement par composition la réunion de plusieurs choses en un tout, ni par analyse la décomposition d'une chose en ses parties.
yS CHAP. XIII. DE LA LOGIQUE DE PORT-ROYAL.
Il est certain aussi que les détinitions qu'il donne de ces méthodes ne sont ni assez précises ni assez développées pour en donner une idée exacte -, mais cependant il est impossible de ne pas reconnaître la ressemblance qu'elles ont avec l'analyse et la synthèse des géomètres anciens. Et l'auteur lui-même l'indique en ajoutant à la suite de son exposition : On peut comprendre par là ce que c'est que l'analyse des géomètres .
Quant à la manière dont il présente celte dernière, j'y ferai les mêmes observations que m'ont suggérées les anciens et les modernes qui l'ont définie ou pratiquée. Ainsi, pour démontrer un théorème, il faut, dit-il, le regarder comme vrai, et en tirer des conséquences jusqu'à ce que l'on arrive à quelque vérité claire \ mais nous savons que les propositions ainsi obtenues n'en traînent pas nécessairement la première, et par conséquent, lorsqu'on sera parvenu à une vérité claire, il arrivera très-souvent que la proposée n'en sera pas une suite nécessaire. Il dit bien, il est vrai, à la fin : S'ils arrivent à une uéi^ité claire dont ce qui leur est proposé soit une suite nécessaire Mais c'est précisément ce que n'apprendra pas la marche qu'il indique, qui consiste à examiner ce qui suit de la proposition admise comme vraie, et non, comme nous l'avons recommandé, à chercher de quelle proposition elle serait la conséquence, ce qui est l'inverse.
Si, au contraire, on arrivait à une proposition reconnue fausse, on en tirerait, comme nous l'avons fait voir précédemment, la conséquence légitime que la proposée est elle-même fausse. Cette marche serait donc bonne pour reconnaître la fausseté, et insulFisante pour reconnaître la vérité. Quant à l'application de l'analyse à la résolution des problèmes, ce qui est sa destination principale, il n'en parle pas.
63. Condillac a eu une si grande célébrité, et il attachait fune telle importance à sa logique, qu'il regardait comme Ldevant faire révolution dans l'art de raisonner et de penser,
lue nous nous croyons obligé de faire un examen appro-
^fondi de cette œuvre; d'autant plus que, sur les points les
plus importants, nos idées sont bien différentes des siennes.
L'opinion de l'auteur sur son ouvrage est caractérisée par
la phrase suivante, qu'on trouve au commencement :
a Celte logique, dit-il , ne ressemble à aucune de celles qu'on a faites jusqu'à présent. Mais la manière neuve dont elle est traitée ne doit pas être son seul avantage : il faut encore qu'elle soit la plus simple, la plus facile et la plus lumineuse. )>
C'est donc une oeuvre capitale que l'auteur juge qu'il a produite \ et il ne m'est pas permis d'en critiquer les points principaux, sans appuyer mes opinions de développements dont la longueur aura peut-être besoin de cette excuse.
l'analyse StJIVANT CONDILLAC.
64. Pour faire comprendre par une image sensible la manière dont il entend cette méthode, Condillac suppose un spectateur en présence d'une campagne riche et variée, qu'on ne lui laisse a apercevoir qu'un instant; il est cer-
8o CHAPITRE XIV.
tain, dit-il, qu'il a tout vu, mais qu'il ne connaît rien de ce qu'il a vu. Pour avoir la connaissance de cette campagne, il ne suffit pas de la voir tout à la fois, il en faut voir chaque partie l'une après l'autre , et, au lieu de tout embrasser d'un coup d'oeil, arrêter ses regards successivement d'un objet sur un objet. L'ordre dans lequel il faut les observer est indiqué par la nature : c'est celui dans lequel elle les offre ^ il y en a qui appellent plus particulièrement les regards, et tous les autres semblent s'arranger autour d'eux pour eux. Voilà ceux qu'on observe d'abord 5 et quand on a examiné leur situation respective, les autres se mettent dans les intervalles, chacun à leur place. Alors on démêle tous les objets dont on a saisi la forme et la situation, et on les embrasse d'un seul regard. L'ordre qui est entre eux dans notre esprit n'est plus successif : il est simultané. Cette décomposition et recomposition est ce qu'on nomme analyse, analyser n'est donc autre chose qu'observer dans un ordre successif les qualités d'un objet, afin de leur donner dans l'esprit l'ordre simultané dans lequel elles existent. C'est ce que la nature nous fait faire à tous. L'analyse, qu'on croit n'être connue que des philosophes, est donc connue de tout le monde. Il n'y a pas jusqu'aux plus petites couturières qui n'en soient convaincues ; car si, leur donnant pour modèle une robe d'une forme singulière, vous leur proposez d'en faire une semblable, elles imagineront naturellement de défaire et de refaire ce modèle, pour apprendre à faire la robe que vous demandez. Elles savent donc l'analyse aussi bien que les philosophes, et elles en connaissent l'utilité beaucoup mieux que ceux qui s'obstinent à soutenir qu'il y a une autre méthode pour s'instruire. »
65. On voit clairement par ce résumé rapide, et par les exemples dont il fait suivre son exposition, que Condillac
DE LA LOGIQI3E DE CONDILLAC. 8l
aî^onsister l'analyse dans la décomposition d'un tout en ses parties les plus simples. De sorte que, si l'on se propose de connaître une cliose, on sera parvenu à son but, puisque toutes les parties qui la composent seront connues ; et si c'est une chose à former, on y parviendra facilement si l'on peut former ces dernières parties.
Or on aperçoit immédiatement combien serait borne l'emploi d'une pareille méthode pour la solution des questions de raisonnement. Elle suppose qu'on ait sous les yeux, et en quelque sorte sous la main, l'objet qu'on veut étudier, ou auquel on veut en construire un semblable. Vous êtes en présence d'une campagne dont vous pouvez examiner tous les détails, et vous supposez qu'on demande de bien reconnaître tous ces détails et de retenir leur ensemble. Ce n'est pas là un problème de raisonnement, c'est une question d'inventaire et de classement-, on peut sans doute le faire avec plus ou moins d'ordre^ mais quelle différence il y a entre la question qui consiste à se rendre bien compte d'une chose toute faite qu'on a devant soi et celle où l'on propose de trouver les éléments constitutifs d'une chose, sous la condition qu'elle ait des rapports désignés avec des choses données. Je conviens avec Condillac que la nature indique le moyen de résoudre la première ; mais il faut aussi convenir que la nature a bien besoin d'être aidée par l'art, pour résoudre la seconde.
66. La même observation doit être faite pour son exemple de la couturière. Elle a sous la main la robe qu'elle doit imiter. Elle la décompose, non pas par une opération de son esprit, mais bien de ses mains ^ et elle ne le peut que parce qu'elle possède l'objet réellement construit. Elle le défait matériellement jusqu'à ce qu'elle parvienne à des parties qu'elle sache reproduire 5 et pourvu qu'elle ait bien retenu l'ordre dans lequel se trouvaient Don. — Méth. l. 6
Sa CHAPITRE XIV.
toutes les parties obtenues par les décompositions successives, elle pourra construire une robe semblable à la proposée. Mais si elle n'avait pas possédé matériellement cette robe, et qu'on n'eût fait que lui indiquer les conditions à remplir, ou encore qu'on lui eût montré le dessin de cette robe, ou cette robe môme, sans lui permettre de la défaire, il aurait fallu qu'elle devinât les plis cachés, d'après les conditions données, ou d'après les apparences visibles ; qu'elle se bornât à des décompositions fictives 5 qu'elle découvrît quelles constructions conduiraient à celles qu'elle voulait obtenir^ enfin qu'elle fit un travail d'intelligence, au lieu d'un travail de mains.
67. L'analyse, suivant Condillac, ne s'appliquerait donc réellement qu'à l'étude des questions résolues ; et ce n'était pas la peine de tant se moquer des méthodes des philosophes, pour leur en substituer une aussi puérile.
Mais, dira-t-on, Condillac a résolu par sa méthode un problème d'Algèbre à deux inconnues, et il prétend que c'est à l'analyse qu'il faut attribuer les grands progrès que les Mathématiques doivent à Euler et Lagrange. Son emploi n'est donc pas aussi borné que vous le pensez.
A cette objection la réponse est bien simple : il y a tout bonnement confusion dans les termes. Ces grands géomètres emploient en effet l'analyse et môme la synthèse, mais dans le sens où nous les avons expliquées au commencement de cet Ouvrage. Leur analyse n'est pas la décomposition d'un tout en ses parties. Ils décomposent, bien entendu, quand cela est possible : c'est, comme nous l'avons dit, une réduction tout élémentaire^ mais, après ce premier pas, il faut employer des méthodes qui ne ressemblent en rien à la décomposition.
Et le petit problème que résout Condillac n'est même pas une application de sa méthode.
En effet, il y a deux conditions imposées aux deux inconnues, et en les considérant séparément on obtient deux relations entre les inconnues et les connues : on peut appeler cela une décomposition de la question en deux autres. Mais ces deux questions ne sont pas indépendantes, et ne peuvent être résolues isolément. Il faut les ramener successivement à d'autres plus simples, en se dirigeant par la pensée de parvenir à isoler les deux inconnues, et à ramener ainsi à la résolution d'équations à une seule inconnue. C'est ce que fait Condillac, et cette méthode n'est pas une décomposition, mais bien l'analyse que nous avons exposée.
68. Nous pouvons conclure de là, sans plus ample examen, que l'analyse de Condillac est insuffisante et même impropre à la résolution des questions de raisonnement^ qu'elle ne peut être regardée que comme une première préparation à cette résolution, quand toutefois il y a lieu de l'appliquer, et que dans ce cas môme elle n'est que le premier pas indiqué par la métliode que nous avons exposée, qui souvent encore aide à trouver le mode de décomposition le plus avantageux.
DE l'oPIJJION de CONDILLAC, QUE LES LANGUES SONT DES MÉTHODES ANALYTIQUES.
69. Une langue est l'ensemble des signes au moyen desquels les hommes peuvent exprimer et se communiquer leurs sensations, leurs pensées, leurs sentiments, avec toutes les nuances dont ils sont susceptibles. D'abord très-simple, elle s'étend avec nos connaissances j et les rapports que
elles-ci ont entre elles demanderaient entre les signes qui
es expriment des rapports qui rappelleraient toujours les
premiers^ d'où résulterait une plus grande facilité à suivre
avec le langage le développement et renchaînement des idées, ainsi qu'à apprendre la langue même. Il n'en est malheureusement pas ainsi, et l'analogie n'a pas toujours présidé à la formation du langage.
Quoi qu'il en soit, la formation d'une langue demanderait un examen préalable de toutes nos pensées et de tous nos sentiments, sans aucune omission; c'est-à-dire, suivant l'expression de Condillac, une analyse complète de tout ce qui se passe dans notre âme.
Cette analyse de nos pensées précède donc la formation delà langue qui doit les exprimer. Les accroissements qui s'opéreront dans l'ensemble de nos pensées pourront entraîner des accroissements correspondants dans la langue, qui sera toujours le résultat de Y analyse la plus complète de l'état actuel de nos idées et de nos sentiments. Et Condillac le reconnaît expressément en disant : C est l'analjse qui fait les langues.
La langue étant le produit de la métliode analytique n'est donc pas cette méthode elle-même-, mais elle en aide considérablement l'application à toute espèce de question, parce qu'il serait très -difficile de rappeler aux autres et à soi-même une chose quelconque qu'on ne peut toujours montrer, si l'on n'était pas convenu d'un signe pour la représenter; et à plus forte raison s'il s'agit d'une chose abstraite, dont l'idée n'a pu être donnée que par des moyens quelquefois très-compliqués. Et cette difficulté de se faire, sans l'aide des signes, des idées autres que celles des objets visibles, est si grande, que bien des philosophes ont émis l'opinion, certainement exagérée, qu'on ne peut penser qu'avec des signes.
70. Tout en reconnaissant cette immense utilité des langues, on a droit de s'étonner du rôle que Condillac leur attribue.
DE LA LOGIQUE DE CONDILLAC. 8j
En parlant d'abord du langage d'action, c'est-à-dire de celui où les signes sont des gestes, il dit qu'il devient naturellement une métliode analytique. « Je dis une méthode ^ ajoute-t-il, parce que la succession des mouvements ne se fera pas arbitrairement et sans règles^ car, l'action étant l'effet des besoins et des circonstances où l'on se trouve, il est naturel qu'elle se décompose dans l'ordre donné par les besoins et par les circonstances^ et quoique cet ordre puisse varier, et varie, il ne peut jamais être arbitraire. C'est ainsi que, dans un tableau, la place de chaque personnage, son action et son caractère sont déterminés, lorsque le sujet est donné avec toutes ses circonstances- )>
On voit par ces développements que Condillac lui-même ne regarde la décomposition du mouvement que comme la conséquence naturelle de la décomposition des besoins et des circonstances. Comment donc peut-il ajouter :
(c En décomposant son action, cet homme décompose sa pensée pour lui comme pour les autres; il l'analyse, et il se fait entendre parce qu'il s'entend lui-même? »
Ici, Condillac suppose que la décomposition de l'action précède et produit celle de la pensée.
Ses deux opinions, émises immédiatement à la suite l'une de l'autre, et comme pour se corroborer, sont évidemment en contradiction, et c'est la première qui est la vraie. Il continue, comme il suit, le développement de cette seconde opinion :
(( Comme l'action totale est le tableau de toute la pensée, les actions partielles sont autant de tableaux des idées qui en font partie. Donc, s'il décompose encore ces actions partielles, il décomposera également les idées partielles dont elles sont les signes, et il se fera continuellement de nouvelles idées. »
Ce serait donc encore la décomposition des actions partielles qui produirait la décomposition des idées partielles
86 CHAPITHE XIV.
dont elles sont les signes, et qui ferait naître continuellement de nouvelles idées. Quel renversement de l'ordre naturel !
Il ajoute :
« Ce moyen, l'unique qu'il ait pour analyser sa pensée, pourra la développer jusque dans les moindres détails, car, les premiers signes du langage étant doiniés, on n'a plus qu'à consulter l'analogie, elle donnera tous les autres. »
Nous terminerons par le passage suivant :
« Il n'y aura donc point d'idées que le langage d'action ne puisse rendre, et il les rendra avec d'autant plus de clarté et de précision, que l'analogie se montrera plus sensiblement dans la suite des signes qu'on aura choisis. Des signes absolument arbitraires ne seraient pas entendus, parce que, n'étant pas analogues, l'acception d'un signe connu ne conduirait pas à l'acception d'un signe inconnu. ^ussi est-ce V analogie qui fait tout l'artifice des langues; elles sont faciles, claires et précises, à proportion que l'analogie s'j"^ montre d'une manière plus sensible. »
Il n'y a pas le même reproche à faire à ce passage. On le croirait écrit d'après l'opinion que les idées précèdent les signes qui les représentent, comme le demande la nature, si souvent invoquée par l'auteur. On y voit aussi ce qu'il entend par une langue bien faite, et nous l'admettrons dans la suite. sans en rappeler la définition.
Tout ce que Condillac dit du langage d'action s'applique, comme il le fait remarquer, au cas où les signes seraient des sons articulés, ou des caractères propres à représenter ou ces sons ou les idées elles-mêmes. Nous n'avons donc rien à ajouter à nos observations, qui s'appliquent évidemment à toutes les langues.
Et l'on doit regarder comme constant que, soit dans leur formation, soit dans leur emploi journalier, elles ne devancent ni ne décomposent la pensée, mais qu'elles suivent et
accompagnent en quelque sorte la naissance ou la décomposition des idées , en les fixant à mesure qu'elles se produisent.
DE l'opikion que l*art de raisonner se réduit