ABAISSEMENT
L'abaissement, qui est la plus ancienne méthode d'opération de la cataracte, consiste à éloigner du champ pupillaire le cristallin opaque, en le plongeant dans l'humeur vitrée. Les progrès des connaissances cliniques et anatomo-pathologiques ont démontré combien cette opération est irrationnelle et dangereuse, et les ophthalmologistes sont maintenant unanimes à la proscrire. A cause du juste discrédit dans lequel elle est tombée, je ne voulais d'abord en parler qu'à titre de renseignement historique; mais, réfléchissant que plusieurs chirurgiens, et quelques-uns même de grand mérite, la pra-
tiquent encore, j'ai cru devoir exposer les raisons qui l'ont fait abandonner. Elles sont nombreuses , et les voici en peu de mots :
1" L'effet immédiat de l'opération peut être annulé, même après une exécution parfaite, si la cataracte remonte.
2° La réascension de la lentille peut avoir lieu , après un laps de temps indéterminé, même alors que l'effet immédiat de l'opération a été complet.
3° Les pertes immédiates survenues après rabaissement sont beaucoup plus nombreuses qu'après les autres méthodes. Elles reconnaissent ordinairement pour cause une irido-choroïdite, déterminée par l'irritation que la cataracte abaissée fait subir à des parties de l'œil avec lesquelles elle est en contact, telles que la choroïde et le corps ciliaire.
Cette complication est quelquefois plus tardive, parce que le noyau, qui n'est pas susceptible de résorption et qui joue le rôle de corps étranger, est sujet à de fréquents déplacements. Les symptômes qui apparaissent dans ces cas, et qui s'accompagnent de douleurs ciliaires extrêmement vives, ne cèdent à aucun traitement, puisque la cause ne peut en être écartée.
4" Le corps vitré est parsemé d'éléments celluleux capables de devenir des foyers de prolifération et de donner lieu à des exsudats plastiques, qui s'organisent autour de la cataracte déplacée, de la même manière qu'autour des cysticerques et des corps étrangers. Les produits qui résultent de semblables proliférations, outre qu'ils constituent en eux-mêmes des désordres optiques, amènent quelquefois, par un travail lent de ramollissement, la destruction du corps vitré et enfin la phtbisie de l'œil.
5° Le noyau déplacé détruit aussi la vision sans phénomènes inflammatoires, lorsque l'effet irritant de la cataracte produit une hypersécrétion des liquides intra-oculaires. Cette complication se montre d'ordinaire à une période
assez tardive, et elle détermine des affections glaucomateuses avec excavation et atrophie du nerf optique, qui compromettent lentement la vision recouvrée.
6° Le déplacement peut devenir la cause d'une affection sympathique de l'autre œil (irido-choroïdite ou amaurose), de la même façon dont ce grave accident se développe à la suite de l'introduction d'un corps étranger dans l'œil. On se trouve alors dans la triste nécessité de pratiquer l'énucléation de l'organe opéré, et encore faut-il, pour que cette opération puisse être efficace, qu'elle soit faite à temps.
7° Enfin, et c'est une remarque que les anciens observateurs avaient déjà ftiite, les opérations consécutives sont plus dangereuses après rabaissement qu'après l'extraction. Si, par exemple, on pratique sur un œil opéré par abaissement, et avec les plus grandes précautions, la discision d'une mince cataracte capsulaire, on risque de voir se développer des inflammations internes destructives. Ces accidents sont dus à de petits déplacements du noyau, qui peuvent suivre une perte, même très -incomplète, d'humeur aqueuse, et qui abolissent la tolérance que l'œil paraissait avoir acquise pour le cristallin abaissé.
Voilà, ce me semble, des motifs bien suffisants pour faire proscrire l'abaissement ; et, comme nous sommes dépourvus de tout moyen pour éviter ces diverses complications, et que nous ne pouvons pas prévoir si l'œil à opérer tolérera le corps étranger que nous lui imposons, ou s'il réagira de manière à amener les conséquences funeste que je viens de passer en revue, je ne saurais mieux faire que de répéter les paroles de M. deGraefe (1) : «Il n'est ni encourageant pour notre esprit de travailler sur des données aussi inconnues, ni satisfaisant pour notre art de sou-
(1) Clinique ophthalmoiogique ; édit. française, par Ed. Meyer. Paris, 1866, p. 7.
mettre à un pareil jeu de hasard chaque malade qui nous confie son bonheur. "