CHAPITRE V
TRAITEMENT CONSECUTIF
Le traitement consécutif mérite toute l'attention du chirurgien, car le succès d'une opération dépend autant des soins qui la suivent que de cette opération elle-même. Je vais donc l'exposer aussi fidèlement que possibe.
Immédiatement après l'opération, on place pendant quelques minutes sur les paupières fermées des compresses d'eau fraîche, pour diminuer la douleur qui résulte ordinairement de l'emploi de l'élévateur. On procède ensuite à l'application du bandage compressif, qui constitue l'élément essentiel du traitement.
Ce bandage est appliqué de la manière suivante : les paupières, fermées comme pour le sommeil, sont recouvertes d'un petit morceau de toile fine ] puis on tapisse le pourtour de Toeil et de la cavité orbitaire avec de la charpie, de manière à en faire une surface complètement unie. M. de Grsefe conseille de se servir de plumasseaux de charpie très-minces, de 2 centimètres de diamètre et de forme ronde, que l'on place sur les paupières jusqu'à la hauteur du bord orbitaire, en ayant soin d'appliquer de temps en temps le plat de la main sur l'œil, pour apprécier les endroits où l'on n'a pas encore mis assez de charpie et ceux où il y en a peut-être trop. On en enlève et l'on en ajoute selon les besoins, de sorte que, une fois tout terminé, la main ne sente plus nulle part le globe oculaire, mais une surface complètement unie.
Le E. Martin emploie de préférence le coton cardé, parce que celui-ci est mauvais conducteur de la chaleur, qu'il est plus élastique que la charpie, apaise plus promptemeni la douleur et a des propriétés antiphlogistiques incontestables, probablement dues à ce qu'il empêche d'une manière complète le contact de l'air. Il l'applique d'après les règles que je viens d'exposer.
Les bandages dont M. de Grsefe se sert pour maintenir le pansement en place et exercer la compression sont de deux genres (1) : l'un, de r",50 de long et de 0"',04 de large, se compose dans les deux tiers de sa longueur d'une flanelle très-élastique, tandis que le dernier tiers, placé entre les deux autres et destiné à traverser l'œil dans une direction oblique, est d'un tissu de coton tricoté {bandage compressif simjile) . L'autre a 3'",50 de long, et il est tout entier de flanelle fine, aussi élastique que possible {bandage compressif serré).
On pourrait aussi employer une simple bande de toile que l'on appliquerait de la même manière, c'est-à-dire en commençant par un tour oblique sur l'œil opéré, montant du point situé entre l'oreille et l'angle de la mâchoire inférieure pour se diriger vers le front du côté opposé : ce tour doit surtout immobiliser la charpie. La bande, ramenée autour de l'occiput vers le front, décrit une circulaire complète pour arriver à la nuque, où commence un second tour oblique sur l'œil malade, plus fortement serré que le premier. On décrit ainsi un troisième tour de bande également serré, et un quatrième qui ne sert qu'à empêcher les deux premiers de se déplacer.
On conseille de fermer l'œil opéré à l'aide de deux bandelettes de taffetas d'Angleterre; mais il est préférable de l'immobiliser, pendant les deux premiers jours après l'opération, par de la charpie ou du coton maintenus par le bandage binocle ordinaire.
(1) Arckiv fur Ophthalmologie, IX, 2, p. 111.
Il est important de bien serrer l'appareil, afin de rapprocher le plus possible les lèvres de la plaie et d'empêcher l'hémorrhagie. M. de Grsefe prescrit de le renouveler pour la première fois cinq ou six heures après l'opération ; cependant je l'ai toujours vu laisser en place vingt -quatre heures au moins, sans qu'il en résultât d'inconvénient. On le change ensuite deux fois par jour et on instille quelques gouttes d'atropine à chaque nouveau pansement, sauf dans les cas où la sécrétion conjonctivale est augmentée.
Si une portion de la substance corticale est restée dans l'œil, M. Em. Martin instille toujours deux ou trois gouttes d'atropine, immédiatement après l'opération, pour prévenir les effets d'irritation que ces débris pourraient déterminer. Mais, lorsque les masses corticales ont été expulsées complètement, il est inutile de faire cette instillation pendant les deux premiers jours, parce que le processus inflammatoire procède encore à cette période de la plaie cornéale, et non de l'iris, dont le muscle, grâce à l'excision d'une partie de cette membrane, se trouve en état de relâchement. Dès le deuxième jour, il faut en commencer l'usage, afin d'immobiliser le sphincter, de combattre l'irritation qui tend à se propager de la plaie vers Tiris, et d'empêcher les adhérences des bords de la pupille avec le sac capsulaire.
Après trente-six ou quarante-huit heures, le bandage a rempli son rôle principal ; pourtant il est bon de le renouveler encore pendant quatre ou cinq jours, car il rend inutile une surveillance attentive du malade. On le remplace ensuite par un petit bandeau flottant de soie noire, mais en ayant soin de rèapphquer encore le premier bandeau compressif le soir, tant qu'il existe une tendance aux hypérémies, les vaisseaux de l'œil se remplissant davantage pendant le sommeil de la nuit. D'ailleurs, comme l'œil s'est habitué à la pression, si l'on supprimait brusquement le bandage, on pourrait déterminer une turgescence vasculaire qu'il vaut mieux éviter-
Quoique l'immobilité du malade soit moins nécessaire ici qu'après Textraction à lambeau, il est bon qu'il garde le lit pendant les deux premiers jours. Il doit aussi demeurer dans une demi-obscurité pendant environ une semaine.
M. de Grsefe n'attache aucune importance à la question diététique ; il s'en rapporte aux besoins et aux habitudes du malade. Seulement il faut éviter les inconvénients des mouvements de mastication pendant les trois premiers jours. Vers le deuxième ou le troisième jour, si les évacuations alvines n'ont pas eu lieu spontanément, il est convenable de prescrire soit un lavement, soit une légère purgation avec l'huile de ricin ou avec de la limonade magnésienne.
On peut examiner les yeux à toutes les époques, à condition qu'on le fasse avec prudence et qu'on se contente du faible éclairage d'une bougie tenue à distance. Mais il ne faut pas renouveler cet examen trop fréquemment ; pendant les trentesix premières heures, on doit même ne pas découvrir la plaie, et se contenter d'un léger abaissement de la paupière inférieure et d'un regard rapide sur la cornée.
Il faut, au contraire, examiner souvent et avec soin l'état des yeux , en s' aidant au besoin d'un verre convexe , dans les cas où la marche des symptômes èst irrégulière.
Lorsque la convalescence a été normale, on permet aux malades de sortir vers la fin de la deuxième semaine, en protégeant leurs yeux avec des lunettes aux verres neutres.