L'ORIGINE ET LES PROGRES DU MICROSCOPE
Il serait difficile de peindre l'étonnement qui dut frapper l'homme , lorsque, pour la première fois , il soumit les corps à l'analyse microscopique même la plus imparfaite. Là où ses yeux ne voyaient qu'une réunion de molécules , là où n'apparaissait aucune organisation à ses sens trop grossiers , vinrent tout à coup se manifester les formes les plus variées., les tissus les plus délicats : un nuage obscur semblait s'entr'ouvrir et dévoiler les secrètes merveilles de la nature.
Bientôt le mouvement fut découvert au sein de l'immobilité, la matière inerte s'anima , ce fut toute une révélation, et l'homme put croire que le jour était enfin venu où rien ne résisterait à son ardente investigation; de nouvelles pages s'ajoutaient au livre de la nature.
Le progrès des sciences et des arts fit sentir sa féconde influence , la soif du savoir s'accrut avec les nouvelles découvertes, et bientôt on voulut franchir les obstacles qui entravaient la route. Les instrumens furent perfectionnés , et de nos jours on est ar-
rivé si loin que l'on ne saurait prévoir le terme où viendra se briser la persévérance humaine.
Qu'un observateur laborieux se place devant un microscope , qu'il admire le spectacle merveilleux qui frappera ses regards , et bientôt il nous pardonnera l'enthousiasme qui nous dicta ces réflexions; bien plus, il nous taxera peut-être de froideur et d'indifférence.
Il est impossible de préciser l'époque de l'invention du microscope composé. L'Italie et la Hollande se disputent la palme, et peut-être ces prétentions sont-elles justes de part et d'autre. Plus d'une fois, en effet, la même découverte jaillit presque simultanément au sein de deux nations souvent éloignées, et alors la plus légère différence dans les époques devenait un argument redoutable trop souvent jeté comme une pomme de discorde , au milieu des savans qui sacrifiaient à de longues polémiques le temps qu'ils auraient dû consacrer aux progrès de la science. Sublimes lorsqu'ils enseignaient la sagesse, les philosophes retombaient de leurs sphères élevées au rang du vulgaire , car la passion s'était emparée d'eux, et la désunion faisait crouler leur puissance.
Si l'on considère le microscope dans sa première simplicité , c'est-à-dire comme un instrument composé d'une seule lentille, son origine pourra se perdre dans l'antiquité la plus reculée. Parmi les travaux des anciens qui sont parvenus jusqu'à nous, on en rencontre, dit Aclams, dont le travail est si délicat qu'il est difficile de comprendre comment leur exécution eût été possible sans le secours d'un instrument amplificateur. Dépourvus de cette puissance , les curieux possesseurs de ces travaux n'auraient pu admirer la perfection des détails et même de l'ensemble. Dans F Histoire de l'Académie des Inscriptions, t. I , p. 333 , on trouve la description d'un cachet gravé qui ne présente à l'œil qu'une image confuse, qu'une énigme indéchiffrable, et se transforme en un admirable travail lorsqu'on le soumet à l'examen microscopique.
Pline, Séuèque, Plutarque, nous fournissent encore des preuves de l'antiquité des verres grossissans. Sénèque nous apprend que des caractères très petits et peu distincts paraissent plus grands et sous une forme plus nette, vus au moyen d'un globe de verre plein d'eau. Aristophane, dans ses Nuées, donne la description d'une sphère ardente; Pline parle de globes de verre ardens; Lactance attribue la même propriété à un globe plein d'eau. Les Vestales employaient des verres pour allumer le feu sacré aux rayons du soleil. Quelques anciens chirurgiens firent usage du verre ardent en l'appliquant à leur thérapeutique. Ptolémée parle de la réfraction dans ses Discours sur [optique qu'il traduisit de l'arabe (1).
Jusque dans le onzième siècle , l'optique fut presque oubliée ; ce fut Alhazen qui ramena cette science de chez les Arabes , et reconnut le pouvoir amplifiant des sphères; il en donna toutefois une fausse théorie.
Ces indications puisées dans divers ouvrages sur l'optique pourraient être bien plus nombreuses; mais il nous suffit d'avoir donné quelques preuves de l'antiquité des verres grossissans.
Voyons maintenant s'il est plus facile de remonter à l'origine du microscope composé? On attribue le plus communément l'invention de cet instrument à Cornélius Drebbel, alchimiste hollandais, mort en 1664; mais il paraît certain qu'il ne fit que reproduire l'instrument du Hollandais Zacharias Jansen ou Zansz qui construisit le premier microscope en 1590. Il en offrit un à l'archiduc Charles Albert d'Autriche qui le donna à Drebbel. Cet
alchimiste, astronome de Jacques Ier, l'emporta en Angleterre en 1619 , et le fit voir à W. Borelli et à plusieurs autres savans. Adams pense que cet instrument n'était pas positivement un mi-
(1) Les anciens donnaient le nom de dioptra aux inslrumens amplificateurs simples.
croscope mais une espèce de télescope microscopique à peu près semblable à celui que décrivait JEpinus dans une lettre adressée à l'Académie des sciences de Saint-Pétersbourg. Quoi qu'il en soit , l'appareil se composait d'un tube de cuivre long de six pieds et d'un pouce de diamètre , supporté par trois dauphins également en cuivre , fixés à une base d'ébène sur laquelle on plaçait les objets à examiner.
Drebbel fît des microscopes à Londres en 1621 , et passa pour leur inventeur.
Le Napolitain Fontana, en 1646, fut le premier qui donna une description de cet instrument dans son Novœ terrestrium et cœlestium observationes. Il prétendit l'avoir découvert en 1618 , un an avant que Cornélius Drebbel ne l'eût importé en Angleterre. Cependant Sirturus, qui écrivit en 1618 un livre sur l'origine et la construction des télescopes, ne dit pas un mot de cette invention, et il est difficile de penser qu'il eût passé sous silence la prétendue découverte de Fontana.
Pour nous, laissant Drebbel et Fontana se disputer la priorité, nous pensons qu'à Zacharias Jansen appartient tout l'honneur de la découverte.
N'oublions pas que la création et l'application des mots télescope et microscope (1) appartiennent à Démisiano. Un nom remarquable, un titre qui promet sont choses plus importantes qu'on ne pense : nous vivons à une époque où cette vérité est incontestable.
Mais ici surgit un nouvel embarras. Roger Bacon , né en 1214, mort en 1292, avait donné dans son Opus majus des principes qui paraissent parfaitement applicables au microscope , et Record , dans son Chemin de la science (1551), rapporte que Bacon façonna
(1) Télescope de nute loin et aKOTrea, regarder, microscope de fxupo^ petit et cr/.07rsw.
à Oxford un verre qui faisait voir des choses si curieuses que Ion attribuait généralement son effet à une puissance diabolique.
On a donné à Bacon l'invention des télescopes , des lunettes à lire et de la poudre à canon , on pouvait bien l'enrichir encore de la découverte du microscope. Puis, voici venir Viviani qui, dans sa vie de Galilée , raconte que ce grand homme fut conduit àlaclécouverte du microscope par celle du télescope, et qu'en 1612 il en envoya un à Sigismond , roi de Pologne ; il ajoute que ce philosophe travailla pendant vingt ans à perfectionner son appareil.
Reposons-nous un instant de cette longue généalogie microscopique en écoutant la petite histoire que va nous raconter Schottus (Magie de la nature).
A l'époque de l'invention de notre instrument, un philosophe bavarois parcourait le Tyrol. Arrivé dans un petit village, il tomba subitement malade et mourut. Les autorités de l'endroit, en visitant les poches du sage, découvrirent un petit tube portant une mouche fixée à l'une de ses extrémités. Les autorités s'empressèrent d'appliquer leurs yeux investigateurs à l'autre bout du tube; mais chacun se sentit frappé d'horreur en apercevant un monstre ailé d'une grosseur prodigieuse et tout hérissé de poils ! Pauvre philosophe î peu s'en fallut qu'on ne lui refusât la sépulture chrétienne! Heureusement le mystère ne tarda pas à s'expliquer, et la terre consacrée reçut la dépouille du voyageur.
On nous permettra de passer sous silence tout ce qu'on a dit de Porta, considéré par quelques uns comme l'inventeur du microscope. Les hypothèses sont déjà trop nombreuses : passons à des faits positifs.
Tout le monde sait qu'il existe deux genres de microscope, l'un simple et l'autre composé. Ces deux instrumens ont subi de nombreuses modifications avant d'atteindre le degré de perfection qu'ils possèdent aujourd'hui.
Le microscope simple, en appliquant cette dénomination à tout instrument destiné à grossir les objets , fut d'abord une sphère en verre , creuse et remplie d'eau , ainsi que nous l'avons fait voir précédemment. Vint ensuite la lentille travaillée, à une époque difficile à déterminer , mais que l'on peut supposer appartenir au treizième ou quatorzième siècle, entre 1280 et 1311; car c'est dans cet intervalle que surgit l'invention des lunettes à lire, d'après le savant François Rédi. Ces lentilles furent d'abord bi-convexes. L'aberration de sphéricité était si prononcée, que lorsqu'on eut pensé à faire usage des diaphragmes, l'ouverture centrale de la lentille était à peine suffisante pour donner passage à la lumière , et le champ de vue se trouvait considérablement borné (1).
Il estvraiment curieux d'observer queles choses les plus simples ne viennent souvent qu'après les combinaisons les plus compliquées, et ce fait prouve l'importance des recherches nouvelles sur un sujet qui déjà pendant long-temps a exercé la sagacité des hommes de science. Souvent, il est vrai, le hasard seul fait découvrir ces procédés simples et faciles ; mais si les esprits n'avaient été tendus, si l'attentionné se trouvait spécialement portée vers un seul point , le hasard même deviendrait impuissant.
Simplifier une science , c'est l'enrichir.
Hartsoeker nous raconte dans sa physique qu'un soir de l'année 1665, en badinant à la flamme d'une chandelle avec un fil de verre, il s'aperçut que le bout de ce fil s'arrondissait. « Comme » je savais déjà, nous dit-il, qu'une boule de verre gros- » sissait les objets placés dans son foyer , je pris aussitôt deux pe- » tites plaques de plomb, et ayant mis entre deux ma petite boule » de verre et quelques cheveux à son foyer, à peu près comme je
(1) Les premiers artistes qui se distinguèrent dans Part de travailler les verres, furent deux Italiens, Euslaohio Divini àRome, et Campani à Bologne : le dernier surtout exécuta des travaux remarquables,
» lavais vu faire à M. Leeuwenhoek , lorsque je fus chez lui avec » mon père, j'eus tout le plaisir imaginable de me voir possesseur » d'un bon microscope et à si peu de frais.
» Il est digne d'admiration que jusqu'à Leeuwenhoek personne » ne se soit avisé de se servir de petites boules de verre pour voir » contre le jour des objets transparens. »
Hartsoeker tombe ici dans une erreur commune à plusieurs auteurs : Leeuwenhoek n'employait pas des globules de verre pour ses microscopes. Baker nous apprend qu'ayant eu à sa disposition les microscopes que cet illustre naturaliste avait légués en mourant à la Société royale de Londres , il put s'assurer que les vingtsix instrumens de cette collection étaient tous composés de lentilles bi-convexes , et nullement de sphères ou globules. Au surplus, leur découverte est attribuée par certains auteurs au docteur Hooke , qui décrivit la manière de les faire dans la préface de sa Micrograplûa illustrata, publiée en 1656 , Tannée même de la naissance d'Hartsoeker. Il serait donc difficile de ne pas accorder la priorité au docteur Hooke; cependant, quelques indications consignées dans des ouvrages antérieurs à ce dernier, donneraient à penser que les globules n'étaient pas inconnus à ses prédécesseurs. Hartsoeker avait un titre assez précieux, s'il est vrai qu'en 1674, âgé de dix-huit ans, il découvrit l'existence des animalcules spermatiques qu'il avait constatée à l'aide de ses globules; toutetefois Leeuwenhoek revendique l'honneur de cette découverte.
A l'article microscope simple, nous indiquerons le procédé à suivre pour faire les globules suivant la méthode que M. Lebaillif tenait d'un de ses amis. M. Lalligant, Hooke, le père Dellatorre , Butterfielcl, Siwright, indiquèrent différens moyens plus compliqués, et dont les résultats sont moins satisfaisans.
Stephen Gray remarqua des taches à l'intérieur de ces globules, et trouvant qu'elles étaient considérablement amplifiées lorsqu'il rapprochait le verre de son œil, il pensa qu'en regardant à travers
une goutte d'eau contenant des particules moins transparentes, il obtiendrait le même résultat, et son expérience fut couronnée de succès. Hooke fut encore le premier qui imagina de mettre en contact la lentille et le liquide soumis à l'examen : c'est la première idée des lentilles composées de solides et de fluides.
Ce fut avec le microscope simple à lentille bi-convexe que Leeuwenhoek, Swammerdam, Lyonet, Ellis, firent leurs observations, et malgré les défauts graves que présentaient leurs instrumens , ils dotèrent le monde savant des belles découvertes que nous admirons encore aujourd'hui.
On parle si fréquemment des microscopes de Leeuwenhoek et de Lieberkuhn, qu'il nous a paru nécessaire d'en donner une description succincte.
Les instrumens de Leeuwenhoek légués à la Société royale sont tous excessivement simples. Ils sont formés d'une très petite lentille bi-convexe placée entre deux lames de métal exactement réunies et percées d'une petite ouverture. L'objet est fixé sur une tige d'argent ou sur une aiguille qui , au moyen de vis convenablement disposées, peut se mouvoir dans tous les sens. Chaque instrument était spécialement destiné à l'examen d'un ou deux objets, et Leeuwenhoek en avait toujours des centaines à sa disposition.
Nous remarquerons ici que ce célèbre naturaliste, qui construisait ses instrumens en 1668 environ, employait un réflecteur en cuivre poli pour l'observation des objets opaques; Priestley en a fait dessiner un (History of vision, etc.), et il est probable que Lieberkuhn avait eu connaissance de cet instrument lorsqu'il construisit le sien ; cependant on le regarde généralement comme l'inventeur.
Quoi qu'il en soit, ce fut une importante modification , car les corps opaques jusqu'alors difGciles à étudier, rentrèrent tous dans le domaine du microscope et reculèrent les limites de l'observation.
De même que son prédécesseur, Lieberkuhn avait un microscope pour chaque objet. Il employait un tube en cuivre fort court, portant à son extrémité oculaire la lentille grossissante fixée au centre du réflecteur en argent poli , et à son autre extrémité une lentille piano-convexe destinée à condenser la lumière sur le miroir. L'objet était placé au milieu du tube, et un mécanisme fort simple permettait facilement de l'amener au foyer.
Tous ces microscopes se tenaient à la main et n'avaient point de miroir réflecteur pour les objets transparens. On verra dans l'article microscope simple que ce ne fut qu'après un certain temps qu'on imagina de fixer l'instrument sur une base solide.
Les microscopes simples les plus généralement employés autrefois, furent ceux de Wilson vers 1702 et ceux de Cuff. Plusieurs ouvrages nous donnent la description du premier ; quant au second, il est décrit dans l'histoire de Gorallines publiée par Ellis en 1756; au surplus il est encore en usage aujourd'hui, mais il a changé de nom. Quelques personnes le nomment microscope ou loupe montée de M. Raspail.
Bientôt les physiciens les plus distingués entreprirent successivement de perfectioiiner le microscope simple. Leurs recherches tendaient principalement à diminuer l'aberration de sphéricité tout en augmentant la puissance des lentilles.
La solution de ce problême offrait d'assez grandes difficultés ; mais loin de se rebuter en face des obstacles , l'homme de science y puise une nouvelle énergie , et la difficulté même de la lutte augmente les jouissances qui accompagnent le succès. Wollaston, Herschell , Brewster , Goring, etc., se livrèrent à de curieuses recherches, et ce fut dans la lecture de leurs écrits que nous puisâmes la première idée de notre doublet microscopique. Mais, nous devons l'avouer , notre attention se porta spécialement sur les travaux du célèbre Wollaston. Le cachet d'un génie supérieur est empreint sur les moindres oeuvres du physicien an-
glais, et dès nos premiers pas dans la carrière , nous avons voué une espèce de culte à cette grande intelligence. Cependant, loin de nous la pensée d'une admiration exclusive : à chacun selon ses œuvres !
Aujourd'hui la puissance et la perfection du microscope simple sont incontestables, et parfois on se prend à regretter qu'un pareil instrument n'ait pas été contemporain des micrographes illustres qui nous ont précédé. Toutefois cette pensée passagère s'évanouit bientôt lorsqu'on voit la science microscopique prendre un nouvel essor et devenir un levier puissant entre les mains des illustrations de l'époque actuelle.
L'histoire du microscope composé peut se diviser en deux parties bien distinctes : 1° l'époque antérieure à l'application de l'achromatisme aux lentilles objectives; 2° celle où l'on parvint à les achromatiser et à faire disparaître l'aberration de sphéricité par une disposition convenable.
Dans la première époque, on trouve parfois de curieuses tentatives ; elles méritent d'attirer l'attention des hommes qui s'intéressent aux progrès des sciences. Nous avons parlé déjà de l'origine de cet instrument. Disons quelques mots de ses différentes combinaisons.
Parmi les premiers microscopes composés , on remarque ceux du docteur Hooke, d'Eustachio Divini et de Philippe Bonnani (1). Celui de Hooke (1656) avait trois pouces de diamètre, sept de long , et pouvait s'allonger au moyen de quatre tubes engaînés les uns dans les autres. Un petit objectif, un verre de champ et un puissant oculaire formaient la partie optique. Lorsque le docteur Hooke voulait obtenir un grand champ , il employait les trois verres; mais lorsqu'il s'agissait d'examiner scrupuleusement
(1) Voir l'article Microscope composé.
de petites parties, il supprimait le verre de champ, et obtenait par ce moyen plus de lumière et une grande netteté.
L'instrument d'Eustachio Divini (1668) était composé d'un objectif, d'un verre de champ et d'un oculaire formé de deux lentilles piano-convexes qui se touchaient par le centre de leurs courbures. Cette combinaison agrandissait le champ, diminuait l'aberration de sphéricité tout en augmentant la puissance amplifiante. Le tube était aussi volumineux que la cuisse d'un homme, et l'oculaire aussi large que la paume de la main. Fermé, ce microscope avait 16 pouces de long, et ses grossissemens variaient au moyen des tirages, depuis 41 fois jusqu'à 143 fois.
Quant à Philippe Bonnani(1698), on trouvera une courte description de son microscope à l'article Microscope compose. Ce dernier et celui de Hooke nous ont paru si curieux que nous n'avons pu résister au désir de les faire connaître. Les figures 2 et 3, pi. 2, en donnent une représentation exacte.
Jusqu'en 1736, la science microscopique fut stationnaire , et l'instrument dioptrique ne fit aucun progrès. Nous profiterons de cet interrègne pour placer quelques détails puisés dans la seconde édition de l'ouvrage de Jean Zahn (Oculus artlficialis teledioptrieus, etc.), imprimé à Nuremberg en 1702.
Ce docte religieux de l'ordre des Prémontrés, pose des principes vraiment remarquables; nous les traduirons littéralement:
1° Dans un microscope simple, l'objet paraîtra d'autant plus grand que la lentille convexe appartiendra à une plus petite sphère.
2° Si l'on ne possède pas une lentille d'une assez forte courbure , on pourra la remplacer par deux lentilles dont les courbures seront de moitié moins fortes.
3° Si l'on place l'objet au foyer de la lentille, il sera visible pour une vue ordinaire; mais pour les presbytes il faudra le mettre un peu plus loin, et pour les myopes un peu plus près que le foyer.
4° Dans les microscopes composés de plusieurs lentilles convexes, le verre objectif le plus convexe ne doit pas avoir une trop grande ouverture, etc. (environ 40 degrés).
5° Plus il y a de lentilles dans ces microscopes, plus leur matière doit être pure.
6° Il est nécessaire que le verre placé au devant de l'image formée dans le tube, et destiné à la transmettre à l'œil, soit le plus large ou le plus grand.
7° Pour que l'objet soit bien distinct, il doit être bien éclairé.
8° Lorsque dans le microscope composé il n'y a qu'une seule lentille objective, il faut placer l'objet un peu au-delà du foyer , de manière cependant qu'il ne soit pas à une distance double de celle du foyer.
9° Lorsqu'on fait usage de deux lentilles objectives , l'objet doit être situé entre l'objectif et le foyer.
10° Lorsqu'il n'y a qu'un seul verre oculaire, il faut, pour les vues ordinaires , qu'il soit disposé de telle sorte que l'image se forme à son foyer.
11° S'il y a deux verres oculaires, l'image doit être plus près du premier que son foyer.
Ces aphorismes sont fort curieux ; les précautions à prendre pour les différentes vues , la combinaison de plusieurs verres pour les microscopes simples, l'éclairage, la position des objets, etc., l'auteur n'a rien oublié d'important dans ces onze articles, et tous ces principes sont applicables aux instrumens modernes. Au reste , il complète ses instructions en parlant de la manière de construire les microscopes composés, et insiste particulièrement sur l'importance du centrage des lentilles. La lecture de cet ouvrage prouve évidemment que nos prédécesseurs avaient une connaissance profonde du microscope. Le même auteur nous donne les procédés de Marius Bettinus et de Frédéric Schraderus pour faire des globules. Ce dernier propose de les aplanir de manière
à former une lentille piano-convexe, qui permettra de conserver un plus grand intervalle entre cette dernière et l'objet et d'éclairer plus facilement les corps soumis à l'examen.
Jean Zahn décrit plusieurs microscopes composés , ceux de Dechâles, deMonconys, et, entre autres choses curieuses, deux microscopes binocles. La construction de l'un d'eux lui fut enseignée par Jérôme Langenmantel.
Il indique également la disposition du microscope de François Griendelius dont nous possédons une curieuse micrographie imprimée à Nuremberg en 1687 (1). C'est dans cet ouvrage fort rare que nous avons copié la figure lre, pi. 2.
Ces lentilles piano-convexes superposées ne sont-elles pas remarquables? N'est-ce pas un commencement de perfection et l'origine première des moyens destinés à détruire les aberrations? Malheureusement Griendelius ne donne aucun renseignement sur le but qu'il cherchait à atteindre par cette disposition.
Quant au nombre de verres qu'on fesait entrer dans la composition du microscope , il a varié suivant les idées des différens constructeurs. Les uns n'en mettaient que deux, les autres cinq, et dans celui de Griendelius, il y en a jusqu'à six. Au reste, en comparant ces microscopes à ceux que nous possédons aujourd'hui , il est facile de se convaincre que la disposition mécanique de l'instrument et l'application de l'achromatisme constituent les seules différences notables, mais aussi d'une importance majeure.
En 1736, les perfectionnemens que l'on fesait subir aux téles-
(1) Il est probable que Griendelius emprunta la forme de son instrument au père Chérubin d'Orléans (dioptrique oculaire, 1671); mais la disposition des verres lui appartient, et c'est l'essentiel. Il en est de même de la vis pratiquée sur le tube et qui est encore employée de nos jours, par quelques constructeurs. Le Père Chérubin avait également décrit le microscope binocle de son invention, dans sa Vision parfaite publiée en 1681.
copes de réflexion inspirèrent naturellement la pensée d'appliquer ce système au microscope. L'immortel Newton fut le premier qui en conçut la possibilité; vinrent ensuite les docteurs Robert Baker et Smith. La science microscopique parut sortir de l'espèce d'engourdissement où elle avait été plongée pendant soixante ans environ, et en 1738 , Lieberkuhn inventa le microscope solaire qui produisit une sensation profonde et vint encore stimuler le zèle des savans. Ce fut environ à la même époque, qu'on vit surgir le fameux système des molécules organiques suscité à Buffon par les études microscopiques.
De 1738 à 1770, nouvelle stagnation suivie des recherches microscopiques des docteurs Hill , Hook et de Gustance. Ces deux derniers firent plusieurs tentatives pour augmenter le champ de vue en multipliant les oculaires et pour perfectionner l'éclairage au moyen de lentilles destinées à condenser la lumière ; le succès répondit à leurs prévisions.
Adams le père, en 1771 , publia, dans une nouvelle édition de sa micrographie, de nouveaux procédés applicables surtout au microscope solaire. Lieberkuhn perfectionna son instrument en le rendant propre à l'observation des objets opaques. iEpinus, Ziehr et B. Martin s'occupèrent du même sujet; ce dernier l'emporta sur tous ses compétiteurs (1). Vers la même époque (1774), Georges Adams inventa le microscope lucernal qu'il a représenté dans son ouvrage.
Ce fut encore en 1774 qu'Euler proposa la combinaison achromatique pour les objectifs des microscopes; il appartenait à ce savant qui, le premier , en 1747 , avait provoqué la construction des lunettes achromatiques, de résoudre le problême qui agitait
(1) Pour déplus amples détails sur l'histoire du microscope solaire, nous renvoyons au chapitre 2. Nous attachons trop d'importance à l'histoire du microscope composé , pour distraire en ce moment, l'attention du lecteur.
depuis long-temps l'Angleterre, la Hollande, l'Italie et la France.
Dollond lui-même , qui avait construit en 1757 des télescopes achromatiques , ne fit pas l'application de ce système à ses microscopes établis du reste, sur le modèle de l'instrument composé de Cuff et ce ne fut que long-temps après qu'Euler eut démontré la possibilité d'achromatiser l'objectif et donné clairement les principes de sa construction, que l'on conçut la possibilité de perfectionner définitivement le microscope. Notre devoir d'historien nous impose l'obligation d'ajouter que, d'après quelques auteurs , un savant d'Essex , M. Ghester More Hall , fît en 1729 la découverte de l'achromatisme et construisit en 1733 des objectifs achromatiques pour les télescopes. Si ce fait est vrai, il aurait donc la priorité sur Euler et Dollond.
Néanmoins, malgré les indications précises du savant Euler, Dellebarre, en 1777 , construisit un microscope qui était loin de remplir les conditions nécessaires, car il n'était pas achromatique et son mécanisme présentait de nombreuses imperfections.
En 1784, iEpinus essaya d'appliquer le principe achromatique , mais ses tentatives furent à peu près infructueuses , et s'il obtint quelque résultat du côté de la coloration , il diminua plutôt qu'il n'augmenta la puissance de l'appareil. Si je ne me trompe, c'est de cet instrument qu'Adams disait : « L appareil d'Mpinus )> est plutôt un télescope microscopique quun microscope. » Vint ensuite Charles, de l'Institut, de 1800 à 1810; mais il n'appliqua jamais ses lentilles à son microscope. En lisant notre chapitre 3, il sera facile de voir que les imperfections de ces lentilles auraient rendu cette application complètement impossible. En 1816, Frauenhofer fut plus heureux et construisit des objectifs achromatiques épais , d'un moyen diamètre et d'un long foyer. Les deux verres juxta-posés n étaient pas collés ensemble.
Cet ouvrage était presque entièrement terminé , lorsque nous reçûmes une lettre de M. Domet de Mont, amateur distingué qui
depuis long-temps, s'occupe avec succès du perfectionnement des lunettes achromatiques. Dans cette lettre, M. Domet réclame la priorité pour la construction en France des petites lentilles achromatiques (de 1821 à 1823). Mais si nous avons bien compris les communications de M. Domet, ses lentilles ne furent jamais appliquées au microscope , mais bien aux oculaires des lunettes et cette circonstance nous indique suffisamment que ces objectifs, comme ceux de Frauenhofer, n'étaient pas assez puissans pour le microscope et ne pouvaient augmenter son efficacité. ( Ces verres avaient 20 à 24 lignes de foyer et 6 lignes de diamètre, M. Domet les superposait par paire. ) — Du reste nous ignorions complètement ces travaux et nous n'étions pas les seuls. En 1821 , M. Biot écrivait (1) : que les opticiens regardaient comme impossible la construction d'un bon microscope achromatique. En effet , on n'avait encore fabriqué aucun instrument achromatique assez puissant et les seuls appareils employés à cette époque par les savans , étaient les microscopes dioptriques non achromatiques d'Àdams , de Charles et catadiop trique de M. Amici. En 1824, M. Le Baillif plaçait en première ligne son microscope de Charles et M. Dumas donnait la préférence à celui d'Adams qu'il employait avec M. Prévost pour leurs expériences. — Celui même de Frauenhofer qu'on a beaucoup préconisé depuis en Allemagne, était rarement employé à l'étranger et pas du tout en France , car son faible pouvoir amplifiant n'était pas compensé par sa netteté. — Il restait donc encore beaucoup à faire. On trouvera au chapitre Microscope composé, le récit des tentatives que nous entreprîmes en 1823 et qui furent enfin couronnées d'un plein succès. Nous espérons que les modifications et les perfectionnemens que nous avons fait subir tant à la partie mécanique qu'à la partie optique de l'appareil, en auront fait un microscope propre à tous les genres d'observation et que la fa-
(1) Physique de Biot.
veur qu'il a obtenue jusqu'à ce jour ne pourra que s'accroître , car loin de nous reposer sur nos succès , nous fesons constamment de nouvelles recherches. L'affection que nous portons à notre œuvre favorite et les bons conseils que nous recevons des savans les plus distingués, donneront peut-être naissance à d'heureuses modifications. C'est notre désir le plus ardent.
Dans ces recherches historiques , nous n'avons pas parlé de tous les microscopes construits à diverses époques ; nous n'avions point à donner un catalogue détaillé de tous les appareils , mais bien l'histoire des progrès , des améliorations qui avaient graduellement transformé le microscope, de faible et restreint qu'il était, en arme puissante qui permet à l'homme de porter l'analyse jusque dans le monde invisible. 11 fallait donc poser des jalons , signaler les œuvres principales autour desquelles viennent se grouper les imitations , les perfectionnemens de peu d'importance qui ne peuvent subsister comme monumens , mais indiquent la transition d'une époque à une autre.
Nos recherches ont été consciencieuses, et certes les matériaux ne nous fesaient pas faute ; il fallait même quelque peu de philosophie pour résister au désir séduisant de faire de l'érudition.
Quelle indicible jouissance, pour un pauvre microscopomane, (qu'on lui pardonne l'expression), d'exhumer religieusement de leur vénérable linceuilde poussière, le microscope en compas, le microscope universel du baron de Gleichen, l'appareil de Milchmeyer qui servait aux curieuses expériences de l'ingénieux et naïf Ledermuller ; comme il décrirait minutieusement ceux de Burucker et de Mann, celui de Joblot, l'instrument de Marshall ou de Haertel avec son long tube et ses deux miroirs ; puis viendrait le microscope de Kulpeper et Scarlet avec sa loupe placée au dessus d'une chandelle qui devait bientôt altérer le verre ; enfin il vous dirait comment Michel Steiner horloger et opticien de Zurich, fit son appareil universel d'après le microscope manuel de
Wilson ou de poche de Kulpeper, etc., etc.; mais il vaudrait autant vous dire que Galilée fît sa première lunette avec un vieux tuyau d'orgue , ou bien vous raconter la fastidieuse histoire des enfans de Jansen; tout cela est curieux, mais utile, point!