SUR LE BAILLIF
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Élève de Le Baillif , je ne pouvais publier un ouvrage sur le Microscope sans payer un juste tribut de reconnaissance à celui qui fut mon premier guide. En parcourant ces notes nombreuses auxquelles Le Baillif confiait toutes ses pensées scientifiques, je me reportais à l'époque où, marchant encore d'un pas mal assuré dans une voie nouvelle, je rencontrai un guide sûr, un mentor sans morgue ni pédantisme , qui me prit par la main et me fit parcourir toutes les sinuosités de la route. Les faibles connaissances que je possède aujourd'hui, je les dois à Le Baillif; il raffermit bien souvent le courage prêt à m'échapper et m'apprit à supporter avec calme, les attaques nombreuses qui accueillirent mes premiers travaux.
A Le Baillif toute ma reconnaissance.
Doué d'une aptitude remarquable pour l'étude des sciences naturelles , Le Baillif embrassa cependant la carrière bureaucratique. Placé d'abord sur les derniers échelons de la hiérarchie
administrative, il s'éleva bientôt et fut chargé, sous la république et l'empire, des missions les plus délicates. A son retour de Saint-Domingue il parcourut la Hollande. Honoré de la confiance de Napoléon , il dut se rendre en Italie , en Flandre et dans le nord de la France.
Durant ces voyages , son amour pour l'étude de la nature ne fît que s'accroître et lorsqu'il revint en France occuper une position que lui méritaient ses connaissances et sa haute probité , il se livra ardemment à son goût favori pour le microscope. Il m'a souvent raconté que ce penchant se révéla chez lui en voyant une puce dans le microscope de son curé. Dès ce moment il n'eut plus de repos avant d'avoir construit un instrument semblable; je possède encore son premier microscope simple formé d'un globule fondu enchâssé dans un cône en buis.
Nommé chevalier de la Légion-d'Honneur en 1831 , il eut à peine le temps de jouir de cette récompense si bien méritée par trente-sept ans de services rendus à son pays; ses nombreux amis eurent la douleur d'apprendre sa mort le 27 décembre de l'année 1831 ï...
Le premier en France, il construisit dans la perfection les micromètres sur verre, destinés à la mensuration des microscopiques. M. de Prony fit usage de ces micromètres pour son comparateur. [Voir la Connaissance des Temps , 1818.) MM. Biot, Becquerel , Babinet , Norremberg les employèrent également. Le Baillif imagina d'en former son Mensurateur des Microscopiques dont nous avons donné la description. Lié avec Charles, de l'Institut, il l'aida à perfectionner son microscope et lui grava des micromètres oculaires et objectifs.
A cette époque , quelques amis connaissaient seuls les travaux de Le Baillif; mais lorsque nous entreprîmes les premiers essais pour achromatiser les lentilles, il fit des recherches et contribua beaucoup aux divers perfectionnemens qu'on remarquait dans le
microscope présenté à l'Institut par M. Selligue en 1823. Chargé avec mon père de la construction de cet instrument, j'eus recours à l'expérience de Le Baillif qui ne tarda pas à me donner son amitié. Il surveillait avec une sollicitude toute paternelle les travaux que nous exécutions. Chaque jour il vérifiait leurs qualités , dévoilait leurs défauts et m'indiquait les moyens de les perfectionner. Il me fît appliquer aux microscopes, îes diaphragmes variables qui jouent un rôle si important dans l'éclairage.
A sa mort , je fis une perte irréparable. Je conserve avecvénération ses livres , ses papiers , ses instrumens qui me sont échus en partage.
Le cabinet de ce philosophe, que l'on comparait à celui du docteur Faust, était le rendez-vous des amateurs et des artistes. MM. Amici ; Audouin , Brongniard, Becquerel, Biot, Brown, Babinet , de Blainville , Bory de Saint-Vincent , de Cassini , Delille , Darcet , Duby, Donné, Gaultier de Claubry, Lassaigne , Leslie/de Mirbel, Norremberg, Nobili, Orfila, de Prony, Payen, Baspail , de La Bive, Séguier, Schultz, Savary, Turpin , Zamboni, etc., etc. , venaient souvent admirer l'art et le soin qu'il mettait dans ses préparations et ses expériences. Il n'avait pas fait une étude approfondie des sciences , mais il répétait avec un art infini les nouvelles expériences , souvent il modifiait ou inventait des procédés. Il fit des recherches métallurgiques et ceux qui l'ont connu, se rappellent avec quelle précision il gouvernait le chalumeau. Il inventa les petites coupelles d'argile réfractaire , qu'il décrivit dans un Mémoire publié en 1823 [Annales de l'Industrie). Son sidéroscope lui démontra la répulsion exercée par le bismuth et l'antimoine sur l'aiguille aimantée, et l'existence du fer dans un grand nombre de corps où on ne la soupçonnait même pas. Il construisit encore un galvanomètre d'une sensibilité exquise , des électromètres parfaits , des piles sèches et une multitude de petits appareils pour ses
recherches. Toutes ces œuvres étaient remarquables par la simplicité et la précision.
Parmi les travaux qui lui sont propres, nous citerons encore ses recherches sur la coloration rouge de sang très intense , de toutes les dissolutions de fer au maximum d'acide, par le sulfocyanure de potasse; ses aiguilles d'argile pour reconnaître l'infusibilité des terres destinées à la fabrication de la porcelaine ; ses moyens d'analyse pour reconnaître les subtances métalliques employées dans la coloration des papiers; des notes sur Taventurine artificielle et la déflagration du fil de fer et de la fonte blanche. Il signala, en 1826,1e danger de certains bonbons colorés et reconnut l'existence du chromate de plomb dans les dragées jaunes (1), qui furent bientôt saisies chez tous les débitans.
Mais je m'arrête; entraîné par mes souvenirs et par la reconnaissance , j'oublie que tous mes lecteurs n'ont pas connu Le Baillif et que peut-être, ces détails ne les intéressent pas; mais, comment faire? la mémoire du cœur est si expansive ! . . . •
(1) M. Chevallier, chimiste , publia en 1827, une note sur les bonbons colorés avec l'arsénite de cuivre.