THÉORIES AUTRES QUE CELLE D'IHERING
Cependant, après les développements qui précèdent sur la théorie d’'Ihering, il y a lieu de rappeler que cette théorie n’est pas la seule ; certains auteurs sont venus y apporter quelques correctifs jugés par eux indispensables, imposés par les textes (1). Nous ne nous y arrêtons pas, parce qu’ils n’apportent sur notre sujet aucun principe vraiment nouveau.
Mais il faut tout au moins citer ici une doctrine exposée par M. Girard,parce qu’elle a des apparences de nouveauté. L'auteur reconnait qu’il est impossible de soutenir la théorie d’Ihering, car elle est contredite par les textes et conduit à des conséquences inadmisibles (V. Girard, Manuel élémentaire de dr. romain, 2° éd. p. 218, n° 3). Ainsi, les textes nous apprennent que le curateur du fou peut aliéner les
(1) Ex. : Pierron, « Du sens des mots /amilia pecuniaque dans l’ancien droit romain ». Revue historique, 1895, p. 385.
L'ouvrage d'Ihering sur l’actio injuriarum est de 18585. D D
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res mancipt, or, Ihering est forcé d'admettre le contraire en faisant du mot pecunia le synonyme de res nec mancipt (1). Quelle conclusion en tire M. Girard ? Simplement que le système d’Ihering a été vrai dans un temps reculé, mais qu’à l'époque des Douze tables, les mots /amilia et pecunia sont employés indifféremment pour désigner soit les res mancipi, soit les res nec mancipi, c'est-à-dire des éléments quelconques du patrimoine.
Ce n’est qu’en désespoir de cause que l’on arrive à déclarer que ces deux mots sont absolument synonymes ; si la portée que Ihering attribue à chacun d'eux n’est pas admissible, s’en suil-il qu’ils n’aient pas de sens précis et distinct.
À l'époque de la rédaction des Douze tables, quand la langue latine était évidemment pauvre, loin d’être surabondante, le législateur prodiguait-il ainsi les synonymes ? Il ne gardait pas toujours un style concis, il entrait volontiers dans certains détails d’application, et ne craignait pas de mettre les points sur les [ ; mais je ne crois pas qu’il se plut à accumuler les synonymes pour désigner plusieurs fois la même chose. On à dit que c'était pour finir une période, qu'il ajoutait au mot /amilia les mots pecuniaque. En réalité, il ne semble pas s'être beaucoup préoccupé d’arrondir ses périodes. Encore si nous trou-
(1) En effet, les pouvoirs du curateur ne portent que sur la pecunia.
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vions tantôt le mot /amilia seul, tantôt les mots famailia pecuniaque, l'opinion deM. Girard paraîtrait à la rigueur, admissible (1); mais les textes contenant ici le mot familia tout seul, là le mot pecunia tout seul, ailleurs tous les deux réunis (2), peut-on soutenir que ces expressions aient absolument le même sens ? Dans ce cas, elles auraient suivi une bizarre évoluton. Car autrefois elles avaient certainement des sens différents, et M. Girard lesuppose bien quand il dit que « la vieille langue juridique emploie déjà indifféremment les deux mots familia et pecunia ». (V. Girard, eod. loco). D’autre part, à l’époque classique, pecunia signifie : éléments quelconques du patrimoine considérés en tant que richesse ; /amilia a des acceptions très variées mais bien différentes. Par conséquent, la signification de ces deux mots, d’abord distincte, se serait ensuite confondue à l’époque des Douze tables, pour finalement se séparer à nouveau.
A l’origine, les mots ont un sens matériel plutôt qu'abstrait. Voilà pourquoi ils paraissent dans la suite imagés. Quand les générations successives se sont accoutumées à raisonner sur des abstractions, les vieilles expressions semblent poétiques, tandis
(1) Car alors intervention du mot pecunia s'expliquerait du moins par le besoin de cadencer et arrondir une période. (2) V. Girard, Manuel élémentaire de droit romain, 2° éd.,
p. 243, note 3.
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qu’elles étaient simplement réalistes. Cela est vrai, nous le verrons, des mots qui nous occupent. Or, si deux termes abstraits peuvent être à peu près synonymes, cela se conçoit plus difficilement pour deux mots désignant des objets matériels (1).
A la théorie que nous venons de citer, il faut sans hésitation préférer celle qui donne aux expressions familia et pecunia un sens distinct, très précis, conforme à l’étymologie, à l’état social et aux mœurs des anciens Romains, celle qui trouve sa confirmation dans les textes, et qui fournit peut-être l’explication de certaines particularités fort obscures du droit romain.
(1) Thering, Æntwickelungsgeschichte d. rümisch. Rechts, 1894, pp. 81 etss. : « Nul ne contestera, s’il connaît l’ancien droit et l’exactitude qu'il observe dans l'emploi des expressions, que la loi des Douze tables n’a pu désigner une seule et même chose avec deux expressions différentes, tantôt familia, tantôt pecunia, et que, lorsqu'elle se sert de la dernière expression, elle veut désigner par là quelque chose de particulier. »