SECTION II
Objections tirées de l'esprit de l’ancien droit romain.
Cependant, une objection des plus graves se dresse immédiatement comme un obstacle insurmontable devant la théorie que nous propose l’étymologie. L'idée à été développée par Cuq dans les /nstitulions juridiques des Romains et dans un article
de la Nouvelle revue historique (4). Les Romains, dit-il, ne connaissaient pas autrefois la notion du patrimoine. Ils savaient bien ce qu’élait une maison, un champ, un troupeau, mais ils ignoraient ce qu’on appelle un patrimoine. Dans ces conditions, il n'y aurait pas place pour notre théorie sur la /amilia.
Cette objection fondamentale, il faut la préciser avant d’en commencer la discussion.
Elle trouve son fondement dans une idée très féconde exposée dans l'Esprit du droit romain.
Ihering l’a démontré, les Romains sont matérialistes en droil (2). Or, la notion du patrimoine, ensemble de droits et d'obligations, n'est-elle pas abstraile, subtile même, peu à la portée d’un peuple matérialiste et qui sortait à peine de la barbarie? Demandez aujourd’hui à une personne peu instruite des théories juridiques ce que c’est qu'un patrimoine ; elle vous répondra que le patrimoine comprend les divers objets possédés par un même individu, oubliant précisément ce qu'il y a d’essentiel dans la définition. Sans doute, à l’époque classique, Îles Romains possédaient aussi bien que nous la notion abstraite du patrimoine; mais en était-il de même
(1) Nouvelle Revue historique de droit, 1886, pages 542et ss. (2) L'Esprit du droitromaïn, trad. Meulenaere, t. IL, pp. 109
et ss.
AN
à l’origine? Un enfant ne connaît guère les abstrac-— tions ; en aurait-il par hasard été autrement du peuple romain pendant ses premiers siècles ?
Nous l'avons dit, ce qui donne une grande force à l’objection, c’est que les Romains, même à une époque bien postérieure aux Douze tables, avaient une tendance très marquée au matérialisme. Cela se rattache d’ailleurs à un autre trait de l'esprit romain, le sens pratique, très développé.
Cette remarque est générale. Ainsi, en ce qui concerne les arts, tandis que la Grèce cultivait toutes. les muses, s'illustrait aussi bien par ses peintres ou ses sculpteurs que par ses architectes, Rome s’est distinguée surtout par ses monuments, beaux sans doute, mais aussi d’une étonnante solidité, puisque certaines constructions datant des premiers siècles de la république sont encore en usage. De même, dans les sciences, les Romains s’adonnèrent surtout à l'étude du droit, négligeant plutôt dans une cerlaine mesure la philosophie. On raconte qu’à Rome les enfants s’amusaient à discuter sur des questions. juridiques : c’est ainsi qu'ils s’initiaient de bonne heure à la pratique des affaires. De même personne n'ignore que ce peuple avait de grandes dis positions pour faire la guerre et pour gouverner, ce qui devait le rendre le maître du monde civilisé.
Un pareil sens pratique ne peut moins faire que