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C’est à tort, en effet, que les partisans de la suppression représentent l’industrie à domicile comme une forme arriérée de production. Elle est, semble-t-il (1), au contraire, la mieux appropriée à la fabrication des articles de luxe : l’ouvrier à domicile dispose de plus de moyens de soigner l'exécution de son travail ; maître de son temps, 1l peut en consacrer une partie parfois notable à la réflexion, et il n’est pas rare de lui voir trouver telle ou telle disposition plus heureuse que celle indiquée par le fabricant. L’ouvrier à domicile connaît admirablement son métier, qui lui appartient d’ailleurs généralement ; il en surveille le fonctionnement avec attention, et très fréquemment, 1l y apporte des perfectionnements ; il le fait obéir à sa volonté, et dans la tranquillité du petit atelier, il met à son travail toute sa patience, tout son sentiment artistique. On ne saurait attendre pareille initiative de l’ouvrier qui exécute sa tâche dans le bruit de l’usine, sur un métier anonyme qui marche tant bien que mal, et du bon fonctionnement duquel il se désintéresse absolument.
Or, les abus du sweating system se rencontrent à peu près exclusivement dans les industries dont les produits à bon marché ne laissent qu’un profit minime, surtout lorsqu'il faut tenir compte des droits de douane, souvent considérables. Le fabricant, pour lutter avec avantage contre ses concurrents, pour faire pénétrer ses marchandises sur les marchés étrangers, doit abaisser son coût de production, et, comme il ne peut faire porter la réduction sur le prix des matières premières déjà très bas, il diminue le salaire de l’ouvrier. Au contraire, dans la fabrication des mar-
(1) Bonnevay et Goparr : Rapport au Congrès de Bruxelles.
chandises de qualité supérieure, il y aura plus de jeu sur le prix d'achat de la matière première ; le produit supportera mieux les droits de douane, la clientèle sera moins regardante : par suite, le fabricant n'aura pas à faire porter le poids de la lutte économique sur le prix de la main-d'œuvre,
Malheureusement, les industries à domicile tendent à négliger le côté artistique de leur production. Ainsi, pour la fabrique lyonnaise, ce qui, à l’origine, imposait à l’étranger les soieries de Lyon, c'était l’art de ses produits, le fini de ses damas, de ses façconnés, de ses lampas.… Mais, peu à peu, un esprit nouveau s’introduit dans la fabrique (1). Déjà au xvi1° siècle, l’industrie lyonnaise commence à fabriquer, à côté de ses beaux tissus, des étoffes à bon marché, mais néanmoins, avant tout, elle reste une production de luxe, à tel point que ses concurrents étrangers comprenant qu'ils ne peuvent la battre sur le terrain de l’excellence de ses produits, se limitent à la fabrication de tissus mélangés de coton, ayant l’apparence de la soie, et se vendant à un prix extrêmement bas. Les Lyonnais se mirent alors à fabriquer eux aussi des tissus mélangés : sans doute, ils avaient raison, à une époque où la question du bon marché prime les autres, de vouloir lutter avec leurs concurrents étrangers par des produits similaires, mais leur tort fut de négliger quelque peu la fabrication artistique et de ne pas assez encourager le petit atelier (2).
Pareille évolution s’est produite dans d’autres industries à domicile : dentelles, broderie, lingerie.
Si l’on veut améliorer la situation de l’industrie à domicile, il faudra donc s’efforcer de donner une qualité supé-
(4) Rapport de la Chambre de Commerce de Lyon, 1895, p. 21. (2) Dusois et Juin : op. cit.
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rieure à ses produits. Sans doute, la réforme n’est pas: applicable à tous les genres d'industrie à domicile ; l’on ne voit guère, en effet, le moyen de coudre artistiquement une paire de gants ou d’ourler une chemise, et il n’y aurait pas non plus grand intérêt à donner une forme plus élégante à un clou. Il ne faut même pas songer à limiter toute une industrie à la production artistique, d’abord parce que l’art ne s’adressant qu’à une élite, ce serait enlever à cette industrie une grande partie de ses débouchés, ensuite pour la raison qu’au contraire de la production de luxe, la fabrication de l’article courant ne fait jamais défaut : une industrie ne saurait être coulée dans un moule unique et à côté de sa production courante, elle ne doit pas négliger la fabrication d’articles de qualité supérieure.
Pour relever le niveau des produits de l’industrie à domicile, il est nécessaire d’encourager l’apprentissage. L’apprentissage est nécessaire à l’industrie de luxe et la routine est une des causes de la décadence des métiers. Or, l’industrie à domicile n’a presque plus d’apprentis, le nombre des ouvriers capables d'exécuter des articles de haute qualité devient de plus en plus restreint. Pour encourager l’apprentissage, on devrait créer des écoles professionnelles, modifier la loi de 1850 sur l’apprentissage qui est insuffisante (1). On pourrait aussi, selon le vœu du Conseil supérieur du travail (2), obliger à faire par écrit le contrat d'apprentissage et, d’autre part, confier la surveillance des apprentis à des commissions locales composées mi-partie d'ouvriers, mi-partie de patrons, et à défaut au Conseil des
(1) Fouqué : la Crise de l’apprentissage et l’instruction protessionnelle, Questions pratiques, octobre 1900. (2) Conseil supérieur du travail, session novembre 1902.
prud'hommes. Il y aurait non moins utilité,suivant le projet Cohendy (1), d’obliger les apprentis à suivre un enseignement professionnel sous la surveillance du patron. Il serait profitable aussi d'organiser des expositions d’objets fabriqués à domicile. L'initiative privée pourrait également encourager la fabrication artistique par la création de comités, qui feraient acheter sur place les produits de l’industrie à domicile et en organiseraient la vente, sans esprit de lucre, dans des magasins situés à la ville, répandraient les méthodes de travail jugées les meilleures, distribueraient des prix aux ouvriers les plus méritants. Quant aux pouvoirs publics, il leur est possible d’aider à la renaissance de l’industrie à domicile par des subventions : ainsi, en Allemagne, en Autriche, en Belgique, au Japon. Au cours du budget de 1903, MM. d'Engérand, d’Alsace, Delafosse, ont proposé un amendement à la loi des finances tendant à allouer une subvention de-109.000 francs à l’industrie de la dentelle à main, cette somme devant être affectée, d'accord avec les préfets des départements intéressés : 1° à attribuer des récompenses aux enfants qui auront tiré le meilleur profit de l’enseignement technique ; 2° à allouer des primes aux ouvrières,maîtresses d'ouvrage ou mères de famille qui justifieront avoir formé des apprenties dentelières ayant travaillé assidûment au moins une année sous leur direction ; 3° à accorder au besoin des secours aux vieilles ouvrières dentelières. Cette somme n’a pas été votée, la situation budgétaire ne le permettant pas, mais la question a été réservée et reviendra sans doute prochainement devant les Chambres. Mais, convient-il d’ap-
(4) E. Comenox : Apprentissage et Enseignement professionnel, Questions pratiques, octobre-décembre 1903.
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prouver le principe de cette subvention directe, allouée aux frais du Trésor,à une industrie nationale incontestablement intéressante, qui fait vivre de nombreuses familles ou tout au moins leur procure un salaire d'appoint indispensable ? M. le professeur Pic (1) n’est pas de cet avis ; il voudrait « qu’au lieu de subventionner au hasard et sans plan d’ensemble, aujourd’hui la dentelle, demain le tissage ou la rubanerie, on procédât à une enquête approfondie sur l’ensemble des industries à domicile, qui permettrait d’établir l’importance respective des diverses industries françaises faisant travailler à domicile, la situation moyenne des ouvriers et ouvrières qu’elles emploient, ainsi que les moyens les plus propres à sauver celles de ces industries qui périchtent et à empêcher le déclin irrémédiable de celles qui résistent à la double concurrence de l’étranger et de l’usine. Une fois documentés, les pouvoirs publics pourralent proportionner exactement leurs subsides aux besoins constatés et les répartir équitablement entre toutes les industries ».
Enfin, pour relever le niveau des produits fabriqués à domicile, peut-être aussi y aurait-il intérêt à apposer sur les marchandises non façonnées dans certaines conditions, une marque portant le mot « imitation ».
(4) Questions pratiques, mai 1903. Chronique, le Travail à domicile etles Industries d'art.