‹ Des Moyens De Conserver Le Travail À DomicileChapitre 58 sur 69 · CHAPITRE Il · texte numérisé non relu

CHAPITRE Il

Rénovation de l’industrie à domicile par le transport de la force motrice à l'atelier.

La machine a été pour beaucoup dans la concentration du travail à domicile, car c’est en raison des avantages techniques qu’elle présente, que se sont groupés autour d'elle les ouvriers. ‘

Mais ce que la machine a fait, elle peut le défaire ; après avoir détruit le petit atelier, elle peut servir à le reconstituer. Ainsi l’atelier serait mis sur un pied d'égalité avec la fabrique et, par suite, la concentration industrielle serait retardée. Cette idée aurait semblé jadis paradoxale, et pourtant elle se réalise par la distribution de la force motrice à domicile.

Cette conception n’est nouvelle ni en théorie ni en application. D'abord, on a utilisé la vapeur, mais l’emploi de cette force motrice présentait des inconvénients, car la distribution devait se faire par un arbre de couche et des courroies de transmission, et comme ceux-ci ne pouvaient aller à des maisons isolées, il fallait agglomérer les ouvriers dans une sorte de caserne.

La pression de l’eau fut ensuite utilisée pour fournir la force motrice aux petits ateliers ; elle aurait constitué un bon agent de force, si on avait toujours pu l’obtenir en

= nt =

quantité et pression suffisante. En raison de cet inconvénient, il fallut renoncer à distribuer la force motrice au moyen de moteurs hydrauliques dans les quartiers éloignés.

L'on ne put davantage tirer parti de l’air raréfié ; s’il présente une certaine supériorité sur les autres agents de transmission, il offre le désavantage de ne pouvoir être utilisé qu’à une basse pression et, par suite, de n’être pas susceptible d’être employé d’une façon quelque peu contiue. De plus, les frais d'établissement et de fonctionnement du moteur sont trop élevés pour que l’ouvrier à domicile puisse songer à s’en servir.

On utilisa également le gaz, mais on dut y renoncer tant en raison de son coût, de la chaleur et des odeurs qu'il répand, que de la dimension du moteur.

On eut alors recours pour actionner le métier de l’ouvrier à domicile à l’énergie électrique (4).

Par la combinaison de la turbine hydraulique et de machines dynamo-électriques, la force latente des chutes d’eau, « houille blanche », actionne une usine centrale : celle-ci distribue cette force transformée en mouvement aux moteurs de toute une région (2).

L'emploi de cette force motrice présente de nombreux avantages pour l’industrie à domicile.

L'énergie électrique ne contraint pas, comme les précédentes forces motrices les ouvriers à converger vers elle, elle se rend à domicile, utilisant les moindres recoins, réa-

(4) Dusois et Juuin : les Moteurs électriques dans les industries à domicile, horlogerie Suisse, tissage de la soie à Lyon, rubanerie stéphanoïse.

(2) Cs. BrouiLuer : Autour du Congrès de la Houille blanche, Questions pratiques, octobre 1902.

lisant « l'usine au 10gis », d'autant mieux que le coût d’achat et d'entretien du moteur, le prix de la force motrice sont peu élevés.

La Compagnie électrique de la Loire et la Société des forces motrices du Rhône ont établi, en effet, des tarifs très modérés. Ainsi, en ce qui concerne la Compagnie de la Loire, comme il suffit d’un tiers de cheval pour actionner un métier, d’un demi-cheval pour deux, de trois quarts de cheval pour trois, un chef d'atelier possédant trois métiers (et beaucoup sont dans ce cas), doit payer à la Compagnie : 1° pour l’abonnement, 3 francs par mois ou 36 francs par an ; 2° pour la force motrice, 1 fr. 02 par jour pour un atelier de 3 métiers, 0 fr. 68 pour 2 métiers et 0 fr. 38 pour un métier.

La Société des forces motrices du Rhône (autorisée par une loi de 1892 à établir une dérivation du Rhône à Jonage), après accord avec la Société pour le développement du tissage à Lyon, a consenti à des conditions spéciales pour le tisseur en soie : moyennant un prix forfaitaire de 75 francs par an, le tisseur a droit à la fourniture de l'énergie électrique suffisante pour actionner un métier et quatre broches de canetage ou de dévidage à son choix ; il peut employer le courant à sa convenance, aux heures qu’il lui plaît, sous la seule réserve que le métier ne marche pas plus de 250 heures par mois, les heures supplémentaires étant payées au prix de 2 centimes par heure et par métier. La force motrice revient, somme toute, à 30 centimes par jour et par métier.

Si le coût de la force motrice n’est pas élevé, la transformation du métier, par contre, peut être assez onéreuse. Mais des sociétés se sont créées afin de permettre aux ou-

vriers une modification. de leur outillage. Ainsi, il s’est formé à Lyon une société dite « pour le développement du tissage », qui a pour but de fournir aux tisseurs les moyens d'introduire dans leurs ateliers la force électrique. Avec le concours de la société de crédit aux petits ateliers de famille, la Société pour le développement du tissage à Lyon fait aux tisseurs qui le demandent, sur simple garantie morale, des prêts gratuits. Le remboursement s’en opère par le versement du dixième des façons produites par le nouvel outillage. En aucun cas, la société ne fait d’avance pour l’acquisition ou la transformation de plus de deux métiers. Pareille société s’est constituée à Saint-Etienne pour permettre à l’ouvrier rubanier de modifier son outillage. De même en Allemagne, se sont fondées des organi- Sations ayant pour but de mettre au service du métier de l’artisan isolé les nouvelles installations techniques et mécaniques. |

Pour aider à cette transformation, des subventions aux pouvoirs publics ont été demandées, mais sans succès. M. Gay, député de Saint-Etienne, proposa l’ouverture d’un crédit de 500.000 francs payables par fractions annuelles, destiné à « encourager la transformation des ateliers de tissage n’ayant pas plus de deux métiers dans la région de Saint-Etienne », les prêts pouvaient être gratuits mais, en principe, ils devaient être faits moyennant un intérêt qui ne pouvait excéder 3 p. 100. Pareille proposition fut faite pour la région lyonnaise par MM. Bonard et Florent.

En somme la modération des tarifs des compagnies de fournitures de force motrice, l’intervention des sociétés de prêt ont aidé beaucoup à la généralisation du moteur dans l’industrie à domicile.

C’est à Saint-Etienne dans la rubanerie que s’est plus particulièrement opérée la transformation de l'outillage, il est vrai qu'un ensemble de circonstances favorisait l’emploi du moteur. Outre le taux très réduit du tarif de la Compagnie électrique de la Loire, le coût peu élevé de la transformation du métier à ruban a puissamment contribué à l'introduction de la force motrice à l’atelier. Le métier à barre n’est, somme toute, qu'un métier mécanique, car la barre mettant en mouvement tous les rouages de l'organisme, il suffit pour adapter le moteur au métier, de remplacer la barre par des poulies folles et de commande : c’est là toute la transformation. Le métier pourra d’ailleurs se remettre à la barre si la force motrice n’est plus fournie ou si la mise en train est terminée à une heure tardive et qu'il ne vaille plus la peine de payer une journée de force. C’est grâce à ces circonstances favorables que la transformation de l'outillage s’est rapidement opérée dans l’industrie rubanière à domicile. Voici les chiffres que nous en donnent MM. Dubois et Julin. En 1893, la Compagnie électrique de la Loire distribuait la force motrice à 75 métiers, trois ans plus tard, à 860 métiers ; au 30 juin 1899, on en comptait 4.400 et près de 7.000 au 8 novembre 1901.

La transformation de l’industrie lyonnaise de la soierie n’a pas suivi un processus aussi rapide ; une des raisons, c’est que, pour utiliser la force motrice, le tisseur doit souvent faire l’acquisition d’un nouveau métier. Cependant, grâce à l’appui de la Société pour le développement du tissage et à la modération des tarifs de la Compagnie de Jonage, le moteur s’introduit peu à peu dans l'atelier à domicile. Au 30 septembre 1900, on comptait 500 métiers

er —

mécaniques installés par la Société pour le développement du tissage.

Mais la distribution de la force motrice vient transformer d’autres industries à domicile : ainsi le moteur s’introduit dans un certain nombre d’ateliers d’ouvriers horlogers suisses : à la Chaux-de-Fonds,notamment,la force motrice actionne le tour et l’archet ; 1/4 de cheval suffit à mettre en mouvement les outils nécessaires à dix ouvriers ; 1l en est surtout ainsi pour les travaux de la boîte, de polissage, de guillochage, de gravure, chez les pierristes, les sertisseurs, les fabricants de cadrans, pour les machines à tourner, à forer, à estamper, à découper.

Nombre d’autres industries à domicile ont encore recours au moteur : ainsi l’armurerie. Sans doute la production des armes est restée principalement manuelle, mais les procédés mécaniques sont venus aider l’ouvrier à domicile dans certaines opérations auxiliaires fatigantes et peu rémunératrices. À Saint-Etienne, le moteur est de plus en plus employé dans les ateliers d’armurerie.

L'énergie électrique semble vouloir également transformer l’ébénisterie (cannelure, moulure, scierie à la fraise) ; dans l’industrie du vêtement, la machine à coudre peut être actionnée par le moteur ; mêmes constatations pour les métiers servant à la bonneterie (dans l’Aube, notamment) (1), etc.

L'emploi de la force motrice dans l’atelier de l’ouvrier à domicile présente de nombreux avantages.

La production est plus rapide, les préparatifs s’opèrent plus vite ; on fait à la machine des chaînes plus longues

(1) Bulletin de l'Office du travail, février 1899. °

Tai

et l’ouvrier peut travailler pendant plus longtemps sans discontinuer ; enfin le nombre des mouvements du métier est plus grand. Aussi, dans certains articles, on arrive à obtenir avec la machine une économie de travail surprenante ; par exemple, pour la fabrication des dentelles, un métier mécanique produit 3 mètres à 3 m. 50 de dentelles dans le même temps qu’autrefois une ouvrière en fabriquait 3 ou 4 centimètres, travail qui nécessitait plus de 60.800 mouvements. La production des métiers à tisser le ruban transformé est évaluée (1) au double de celle d’autrefois. De même, dans la soierie (2). On a cependant contesté ces résultats ; l’augmentation de rendement du métier mécanique est douteuse, dit-on, si on la compare à celle du métier à bras conduit par un ouvrier expérimenté et laborieux. Mais la réunion d’un tel ensemble de conditions est assez rare, alors que le métier mécanique, en raison de la diminution de travail musculaire qu’il procure, peut être actionné par une femme, par un vieillard. L'adaptation du moteur au métier donne aux ouvriers passables le moyen d'augmenter leur production dans une large limite : l’occupation de la famille permet à l’ouvrier de faire travailler plusieurs métiers, lui épargnant l’emploi de compagnons, . dont l'exigence était parfois très grande en temps de presse, lui donnant la faculté de se faire suppléer par les siens pendant qu’il rallonge sa chaîne ou prend ses repas, en même temps qu'il à la possibilité de surveiller tous ses métiers, pendant que sa femme fait les canettes où range son ménage.

(1) Dugois et JuuIN : op. cit.

(2) Rapport de la Société pour le développement du tissage, 1900, 10:

G. Lévy. 9

L’accroissement de production amène une augmentation de salaire ; sans doute, il faut faire entrer en ligne de compte les frais d’amortissement et d’entretien du métier mécanique, mais ces dépenses sont plus que compensées par l’augmentation de production et, somme toute, malgré ces frais, l’ouvrier peut, grâce au moteur, sinon toucher un salaire plus élevé, en raison de la baisse des prix de façon dans beaucoup d'industries à domicile, tout au moins recevoir la même rémunération qu'autrefois.

La généralisation du moteur dans l’industrie à domicile peut encore avoir pour résultat de limiter la durée du travail dans l’industrie à domicile. La force mécanique n’est distribuée aux locataires de la Société des immeubles industriels (v. infra) que de 6 heures du matin à 6 heures du soir en été et de 7 heures du matin à 7 heures du soir en hiver, avec interruption de midi à 1 heure.

Favorable aux ouvriers, le transport de la force motrice à domicile exercera aussi une heureuse influence sur la situation de l’industrie à domicile elle-même. Tout en conservant sa production de luxe, la fabrique collective pourra faire l’article à bon marché. L'industrie à domicile serait, en effet, en partie éliminée si, ne tenant compte de l’état du marché, elle ne modifiait ses conditions de travail. Avec les facilités de communication, les prix réduits des transports, le marché s’est pour ainsi dire universalisé, et pour conserver ses acheteurs, l’industrie à domicile doit. diminuer son coût de revient. Or, le moteur, tout en conservant à la fabrique collective sa souplesse d’allures, sa rapidité d'exécution, lui permettra, par une plus grande production, de lutter avec avantage contre ses concurrents de l'usine, car non seulement il augmente la production et

= IOI —

diminue le prix de revient, mais encore il assure aux produits une exactitude plus grande et une perfection plus haute, car l’ouvrier n’ayant plus à surveiller sa machine pourra porter une attention plus soutenue à son travail.

Peut-être même doit-on espérer plus que la production mécanique du produit à bon marché et entrevoir la fabrication avec l’aide du moteur de l’article de luxe. Sans doute, 1l faudra longtemps avant que la machine n'’établisse des tissus façonnés, des brochés riches, de beaux issus d’ameublement, des toiles grande largeur, des batistes dont les fils de finesse extrême ne peuvent encore se prêter aux mouvements saccadés et doivent sans cesse être rattachés. Mais le domaine de la mécanique s’élargit sans cesse et déjà l’on arrive à fabriquer mécaniquement des étoffes faconnées jusqu’à 7 lats, des dentelles artistiques ; en Angleterre, on tisse la batiste sur des métiers mécaniques à marche lente. ,

Ainsi, par le transport de la force motrice à domicile, la fabrique collective tout en conservant l’avantage d’une fabrication de luxe, pourra fabriquer la marchandise bon marché, en forme de stocks, et de cette facon, diminuer les longs chômages auxquels était exposé l’ouvrier, lorsqu'il ne produisait que l’article de mode et de luxe.

Ce n’est pas à dire cependant que cette transformation se fera sans difficulté. La machine permet de remplacer le compagnon par la femme ou l'enfant, et de grands maux sont survenus à Saint-Etienne de cette substitution. Ce n’est toutefois qu’une crise, sans doute pénible à traverser, mais que l’on peut constater à chaque transformation de métier, et qui ne sera, semble-t-il, que transitoire.

Un autre obstacle provient de ce que, pour qu'il y ait économie à se servir de la machine, il faut qu'elle puisse être utilisée assez longtemps pour que son prix d’achat se trouve amorti, que les frais de dessin, de mise en carte, de montage soient payés, que son usage procure un Minimum de bénéfice.

D'autre part, pour créer une usine de fourniture de force motrice, il faut que les ateliers soient agglomérés en assez grand nombre pour offrir une clientèle suffisante. Il est vrai que l’on pourrait aménager des bâtiments de façon à ce que la force motrice soit distribuée à domicile dans les divers appartements. Ainsi la Société des immeubles industriels a créé des immeubles très spacieux, d’un prix de location relativement peu élevé qui, bâtis en matériaux de premier ordre, permettent l'installation de machines à tous les étages ; la Société s’est même arrangée pour procurer à ses locataires un atelier de réparation d'outils : l’œuvre est très prospère et peu de ses logements sont vacants (1). Le Conseil du comté de Londres a construit ces dernières années des maisons dans de semblables conditions.

On objecte encore à l'introduction du moteur dans l’industrie à domicile, la difficulté pour l’ouvrier, au cas où de nouvelles transformations seraient nécessaires, de modifier ses métiers ou d’en acheter de nouveaux, mais il y aurait en tout cas déjà un grand progrès d’opéré, et d’ailleurs, avec cette façon de raisonner, on ne réaliserait jamais aucune réforme.

Il semble, somme toute, que l’on doive espérer beaucoup

(4) De Borsseu: l'Usine au logis à Paris, Questions pratiques, novembre 1902.

de l'introduction du moteur dans l’industrie à domicile, et que l’on n’a pas encore épuisé toutes les ressources pouvant résulter de la modification de l’outillage.

Sans doute, la fabrique collective ne se reconstituera pas dans l’état où elle était autrefois, et il est douteux que l’on voie par exemple jamais, à la Croix-Rousse et aux Brotteaux, autant de métiers électriques que l’on y comptait de métiers à bras dans les périodes de prospérité (1).

Le moteur est venu trop tard (2), car le nombre des métiers à diminué sans cesse au profit des organisations sociales.

Dans ces limites, toutefois, il y a lieu de croire que le transport de la force électrique à domicile arrêtera la concentration qui s'opère dans cette forme de travail.

(4) PAyen : Réforme sociale, 17 mai 1902.

(2) Dusors et JuLIN : op. cit. 7

Page 1