‹ Des moyens les plus efficaces pour conserver la vueChapitre 10 sur 32 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Sur les ménagemens que réclament les yeux, eu égard aux différens âges de la vie.

Je pourrais rapporter des exemples sans nombre de parens et de gardes d'enfans, qui souvent , dès les premiers jours de la naissance , posent sur la tête de ces innocentes créatures le fondement d'une faiblesse de vue incurable. En cela, l'on manque par-tout par ignorance, car nos yeux ne sont pas d'eux-mêmes accoutumés aux effets de la lumière. Nous ne devons en éprouver que peu-a-peu la salutaire influence. Et comment aussi exiger de ces femmes qui réfléchissent si rarement sur les causes des différens phénomènes qui les environnent , qu'elles puissent remarquer que chaque rayon de lumière occasionne sur les yeux de ces petits êtres une nouvelle irritation, et que toute irritation insolite et continue doit produire un effet violent sur des organes si délicats? Le père , la grand'mère souhaitent-

ils de voir le nouveau-né ? on le porte incontinent près de la fenêtre , ou dans un endroit très-éclairé. Le pauvre enfant , il est vrai > commence a crier de toutes ses forces 3 mais il ne peut dire ce qui lui manque , et l'on met alors tout en usage pour calmer sa douleur , tandis qu'on ne songe pas à la vraie cause du mal auquel on l'expose imprudemment, je veux dire a l'irritation causée par la lumière. La famille de l'accouchée est-elle nombreuse? alors le nouveau-né doit endurer cette espèce de torture plusieurs fois le jour 5 et ses cris y pendant ce temps , continuent jusqu'à ce qu'une rougeur et une endure remarquables des paupières se déclarent, et qu'une sérosité jaunâtre découle de ses yeux et les couvre continuellement. Alors on s'étonne , on se demande comment un enfant né de parens bien sains , peut être tourmenté si jeune par l'acrimonie des humeurs. Cette acrimonie est ensuite combattue par des remèdes purgatifs1 que toute sage-femme ne manque pas de suggérer , et l'on finit par appeler un habile médecin , qui, souvent, ne peut empêcher une faiblesse de vue incurable , et quelquefois même la perte partielle de la vue.

Voici encore une manière d'agir des plus inconséquentes ; pour la plupart; les çham-

(6a) bres d'accouchées sont très-sombres > parce qu'on est vulgairement dans l'opinion que le grand jour est nuisible a la mère , sur-tout quand elle a eu a souffrir un accouchement laborieux -, tandis qu'on place le nouveau-ne dans une chambre très-éclairée. Qui pourrait se posséder en voyant un pareil traitement ? Et cependant c'est ce qui arrive encore tous les jours dans toutes les classes de citoyens. On n'accorde pas une plus grande attention -, dans les momens qui suivent l'accouchement , à tout ce qui peut être nuisible aux yeux du nouveau-né ,par exemple , il n'arrive que trop qu'on place au-dessus du berceau quelqu'objet luisant , tel qu'un miroir , ou autres corps polis , que l'enfant a son réveil ne manque pas de regarder avidement et longtemps. Que cela ait lieu une, deux ou trois fois le jour , alors le muscle élévateur éprouve un tiraillement pénible. L'objet est-il a côté du berceau, les muscles obliques de l'oeil se contractent si fortement et d'une manière si permanente -, qu'il s'ensuit naturellement l'habitude de loucher. Maintenant , si l'on ne découvre pas promptement la cause de ce vice, et qu'on ne déplace pas le berceau , afin de forcer l'enfant a regarder les objets en face , ses yeux conserveront leur direction vicieuse t

et il lui sera désormais impossible de fixer aucun objet d'une manière naturelle. Par-là on peut juger de quel préjudice cette inattenlention doit être pour les yeux ; sans ajouter encore qu'il les rend difformes , ce que je n'ai pas besoin de démontrer (i).

Lemëme défaut de direction des yeux i pas moins souvent occasionné quand on approche du nez des enfans des objets brillans, qu'ils regardent volontiers.

Dans ce cas, la contraction des muscles vers le nez est quelquefois si forte , qu'une partie considérable de la pruneli lie

sous la paupière supérieure, vers le gr angle de chaque œil. Il m'est aussi arrivé de voir de pareilles habitudes tirer leur origi d'une petite pupille développée sur le nez •

(1) Pour accoutumer l'enfant à dormir à Y au bruit et au grand jour, et pour empêcher qu'il ne louche par la suite , on place son berceau dans l'endroit le plus aéré de la chambre de façon que le pied regarde la fenêtre. Il faut cepen ; qu'il soit à l'abri des vents ou courans d\ doit au£-i faire attention qu'il ne reçoive pas une lumière trop vive qui lui blesserait la vue. comme le* rayons çUiects du joleil ou d'une chandelle.

tSalniade.

car sitôt que quelque chose d'extraordinaire se montre sur cette partie , les gens d'âge même y regardent continuellement. A plus forte raison doit-on s'y attendre de la part des enfans.

D'après mon expérience , le seul moyen de parer à cet inconvénient , ou d'en faire disparaître les effets fâcheux , c'est de coller a chaque tempe , une grande mouche de taffetas noir et épais , laquelle attirant de chaque côté l'attention des yeux , contrebalance leur disposition a se diriger en dedans vers le nez, et les maintient par conséquent dans leur direction naturelle.

Mais ici, il faut être en garde contre les ruses des enfans. Pour ce qui me concerne , il m'est arrivé plusieurs fois de conseiller ce remède , sans qu'il ait produit son effet ordinaire , quoique je me fusse assuré de l'exactitude scrupuleuse avec laquelle on l'avait mis en pratique. Voyant alors que le mal résistait, j'en recherchai la causç, et je découvris que deux enfans, a peine âgés d'un an, arrachaient ces sortes de mouches rondes, dès l'instant qu'on ne les observait plus , pour se les approcher du nez, <et par la s'éviter la peine de regarder d'une autre manière que celle a laquelle ils étaient déjà, a,çççulu£iés.

(05) Enfin , lorsque j'eus pris soin que cela leur devint impossible , ils cessèrent de loucher* En considérant de quelle manière les parens et les gardes en général gâtent par leur imprudence , les yeux des enfans , qui ne gémira de les voir ainsi s'éloigner du but qu'ils se proposent , celui de former des hommes bien constitués et utiles a la société, et de voir au contraire de pauvres créatures impropres , a la fleur de leur âge , a toutes les occupations importantes ou agréables qui exigent une bonne vue ? Mais c'est en vain qu'on prêche journellement contre ces abus enracinés , et qu'on expose les dommages irréparables d'une semblable éducation. Quelque grande que soit la sollicitude dont on est animé pour le bien-être des hommes, on finit par se condamner a regret au silence , quand on voit des avis éminemment salutaires, si peu écoutés.

Beaucoup de parens ont pris pour maxime qu'il faut continuellement faire travailler les enfans, si l'on ne veut pas qu'ils deviennent paresseux , ou que l'oisiveté leur donne de la répugnance pour la profession a laquelle on les destine j et suivant cette manière de voir , les pauvres martyrs sont toujours renfermés dans la chambre , occupés avec leurs joujoux

(66) d'abord, ensuite à l'ouvrage quand ils sont plus grands, souvent sans prendre le moindre exercice et sans respirer Pair du dehors. Les maîtres se succèdent l'un a l'autre ; il n'y a plus de fin a écrire, dessiner, coudre, broder , jouer des instrumens , jusqu'à ce que ces êtres délicats , excédés , ne puissent plus y résister sans se plaindre de leurs yeux. Mais leurs plaintes sont inutiles j et quoiqu'un médecin expérimenté soit appelé , qu'il parle suivant sa conscience a ces parens entêtés , et qu'il mette sous leurs yeux les dangers d'un travail excessif, on lui fait la réponse banale, qu'on ne peut trop tôt accoutumer les enfans à l'ouvrage , si l'on veut en faire quelque chose. Je ne m'étendrai pas davantage sur cette folie ; mais il est de mon devoir de parler des résultats funestes qu'on brave , et auxquels on ne réfléchit que lorsqu'il n'en est plus temps. J'en appelle ici à tous les gens de l'art , et je leur demande si ce préjugé n'a pas déjà coûté la vue , la vie même à plusieurs enfans.

Les fdles sur-tout ont , en cela , le plus triste lot. On ne leur laisse aucun relâche. Harcelées sans cesse par des occupations souvent minutieuses , elles ne jouissent de quelque liberté et du grand air, que lorsqu'elles ne sont

"presque plus dans le cas de profiter de son Influence bienfaisante.

Je ne puis donc m'empêcher de nier qu'il faille sans cesse tenir les enfans a l'attache , sous prétexte de les préserver des vices qui assiègent leur jeunesse. Le soin puéril qu'on se donne a cet égard , et la sorte d'immobilité dans laquelle on les tient continuellement , les rendent déjà vieux a l'âge de vingt-quatre ans. L'esprit des enfans qui jouissent d'une bonne santé est toujours assez éveillé et assez actif, pour qu'ils s'adonnent d'eux-mêmes a l'occupation ; ainsi , chaque effort qu'on fait pour les contraindre, est inutile et nuisible, car le goût du traA^ail surpasse en eux tous les goûts, dès qu'ils en sont épris > tandis que la santé du corps diminue à proportion de l'acharnement à l'ouvrage. S'ils doivent être occupés , ce doit être suivant leur force , leur constitution et la portée de leur entendement. Leurs occupations demandent beaucoup de diversité et de relâche, afin de rafraîchir leur esprit et leur corps y autrement , il en arrive de ces créatures comme de ces fruits élevés dans les serres, qui demeurent sans vigueur et saris goût , et qu'un vent du nord moissonne facilement dans leur fleur. Par exemple , a quoi sert à tant de filles , de femmes respect

tables , quelles aient sacrifié leurs plus beaux jours a cultiver avec opiniâtreté des talens agréables , pour être privées plus tard d'une infinité d'autres agrémens que la vue nous procure ? Puissent les parens réfléchir mûrement sur cet important article > et se relâcher un peu de leurs préjugés a cet égard ! Quant a moi , je me croirai récompensé, si la critique que j'en fais peut procurer à ces pauvres enfans quelques momens de dissipation de plus , et la liberté de jouir davantage du grand air.

Exposons maintenant les règles à suivre touchant l'emploi de la vue , eu égard au& différens âges.

i.° « II est bon d'accoutumer de bonne y> heure les enfans à exercer leur 'vue à » regarder de loin les objets , mais sans la » forcer , parce qu'elle est encore trop teny> drepour supporter la moindre coTitraction, y> et que l'afflux des humeurs vers la tête lui » est trop contraire. »

Il faut attribuer a la négligence de cet article , le nombre prodigieux d'enfans qui / quoique nés de parens bien constitués , commencent de bonne heure à souffrir de la vue , ainsi que le grand nombre de myopes qu'on trouve parmi les personnes de condition. Aucun observateur attentif ne niera qu'on

(6g) doife presque toujours attribuer a un mauvais traitement de la vue dans le bas âge , et principalement aux habitudes qu'on laisse prendre alors aux yeux , presque toutes les sortes de myopies qui se rencontrent dans la haute classe : car comment ces organes s'accoutumeraient-ils a découvrir des objets éloignés, une fois qu'ils ont contracté l'habitude de regarder de près de petits objets , et cela dans un espace reserré? Je me propose de revenir plus amplement sur ce sujet , en parlant du traitement a observer pour les myopes.

2.0 « // est très- dangereux pour les yeuoe » d'un enfant d'exercer ces organes trop » souvent et trop long- temps , avant qu'il » ait acquis un certain degré de forces et » de croissance.

Et néanmoins c'est a cet âge qu'on contraint les enfans à l'étude. Combien de fois dans .de telles circonstances ne voit-on pas la native s'arrêter tout-à-coup? Le corps devient hâve et maigre , le visage bouffi ; des glandes en gorgées se montrent par-tout , et les facilités de l'esprit diminuent ou se perdent meune avec l'agilité du corps et l'étendue de

la vue.

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