EFFETS SUR LA NUTRITION
« C’est une question vieille comme la médecine que celle de savoir s’il existe dans les êtres vivants, un principe directeur et coordinateur, tenant dans sa dépendance la vie de toutes les parties du corps; ou si au contraire celles-ci vivent chacune pour leur propre compte, en vertu d’une autonomie dont les manifestations synergiques chez toutes constituent l’apparente unité delà vie. » (Bert.)
L’influence des nerfs vaso-moteurs sur les phénomènes de nutrition est incontestable ; car la diminution ou l’augmentation de la circulation modifie nécessairement l’activité des phénomènes de la vie dans les tissus.
C’est donc par l’intermédiaire de la circulation que lë système nerveux exerce une influence des plus importantes sur la nutrition, influence purement indirecte ; mais cette action est-elle la seule, faut-il exclure toute
action directe du système nerveux sur l’assimilation ou la désassimilation des éléments anatomiques?
Il y a dans ce moment une certaine tendance a admettre qu’il existe des nerfs spéciaux n ayant d autre fonction que de présider à la nutrition. Auguste Comte avait déjà supposé qu’il y avait des nerfs spèciaux de la nutrition, « remplissant envers elle, avec moins d’énergie, un office de perfectionnement analogue à celui des nerfs moteurs pour les fonctions musculaires. »
Garpenter croit que les nerfs ont une action immédiate sur les cliangements.moléculaires qui constituent la nutrition et la sécrétion.
Dans ces dernières années, le Dr Samuel, surtout, a cherché à faire admettre ces nerfs spéciaux qu’il a nommés trophiques.
Sans nous étendre sur cette question, nous devons cependant en indiquer les principes généraux.
Samuel et les défenseurs des nerfs trophiques sont obligés de reconnaître que les animaux inférieurs ainsi que toutes les cellules se nourrissent d’après les lois générales, mais ils ajoutent que dans les organisations élevées, la nutrition reçoit une excitation spéciale par l’influence incessante de ces nerfs.
Lorsque cette influence trophique vient à cesser, la nutrition continue, mais elle est notablement affaiblie ; au contraire, lorsqu’elle est exagérée, le mouvement nutritif est considérablement augmenté.
Remarquons tout d’abord cet aveu de la part des partisans des nerfs trophiques, que la nutrition peut avoir lieu en dehors de toute influence des nerfs trophiques, et que ces nerfs ne semblent agir que dans certains cas exceptionnels; ce sont pour ainsi dire des
nerfs de luxe, dont T intervention n’est la plupart du temps que nuisible. On peut même résumer ainsi leur théorie : il existe des nerfs qui agissent sur la nutrition; à l’état normal, leur action est presque nulle, et leur suppression n’arrête pas la nutrition, mais leur moindre excitation produit très-rapidement des troubles nutritifs et la destruction rapide des tissus. Voici, en effet, ce que dit Samuel (Die trophischen Nerven) : « L’accroissement subit de l’influence des nerfs trophiques au-delà de sa mesure physiologique produit un développement très-rapide de tout le processus nutritif dans toute l’étendue de leur domaine. L’iritation aiguë de ces nerfs donne naissance à une série de produits anormaux, précisément parce qu’elle accélère au plus haut degré le processus nutritif. Les tissus s’enflent subitement, les cellules croissent rapidement, elles se divisent. Nous sommes habitués à appeler tout cet ensemble de phénomènes du nom d’inflammation aiguë. »
Ainsi, l'inflammation ne serait qu’une nutrition exagérée sous l’influence de nerfs spéciaux, et un processus nutritif augmenté donnerait naissance à des produits anormaux. Une nutrition plus active aurait ainsi pour unique résultat d’amener la destruction rapide des tissus; quoiqu’en dise M. Samuel, nous ne sommes pas habitués à confondre ainsi ces deux phénomènes, et sans nier que, dans certains cas, les altérations des nerfs amènent consécutivement des troubles trophiques, nous croyons qu’il faut chercher la cause de ces phénomènes ailleurs, que dans une théorie qui repose sur des principes aussi peu fondés.
Ce qui nous surprend surtout dans cette théorie, c’est le soin méticuleux avec lequel M. Samuel décrit les nerfs trophiques que personne n’a jamais vus; il leur assigne Legros. 4
pour origine les ganglions spinaux on les ganglions correspondants du crâne (ganglions de Gasser);ce sont, d’après lui, des nerfs centrifuges.
Lorsque oes nerfs sont excités, les cellules se multiplient; lorsqu’ils sont paralysés, les cellules s’atrophient.
Leur excitabilité est très-lente à se produire, mais elle dure fort longtemps, etc.
On le voit, Samuel donne à sa théorie l’apparence de faits démontrés, mais s’il est permis de faire des hypothèses, on n'a jamais le droit de déguiser des fictions.
Examinons maintenant quels sont les faits exacts et positifs qui ont pu donner naissance à celte théorie des nerfs trophiques.
Il survient des troubles de nutrition chaque fois que des organes périphériques sont privés de l'influence centrale du système nerveux. Mais la marche et le caractère de ces troubles sont différents, d’après les recherches les plus récentes, selon qu'il y a absence d’action du système nerveux, ou selon qu’il y a compression ou irritation des nerfs. Dans le premier cas, il y a une atrophie simple et lente résultant de la solidarité qu’il y a entre la nutrition d’un organe et l’exercice de la propriété spéciale à l'élément anatomique. Dans le second cas, on trouve une atrophie considérable et rapide. Comme le dit M. Brown-Séquard, « il faut distinguer les effets de L irritation de la moelle épinière et des nerfs, et ceux de la paralysie ou de la simple cessation d’action; en d’autres termes, il faut distinguer les effetsde l’action morbide de ceux de l’absence d’action. »
Pour expliquer cette action morbide, il faut se rappeler que toute excitation d’un nerf amène le fonctionnement des éléments auxquels il se rend. Le fonctionnement a pour'resultut une plus grande activité chimique,
l’usure des principes immédiats renfermés dans les tissus. Si l’excitation du nerf, au lieu d’être momentanée, comme cela a lieu à l’état normal, devient continue, comme dans le cas de compression ou d’action traumatique, aussitôt l’oxydation des éléments avec lesquels le nerf est en relation deviendra elle-même continue et ne tardera pas à en amener l’altération.
Cette action existera pour tous les nerfs, et il n’est nullement nécessaire, pour expliquer ces phénomènes, d’avoir recours à une hypothèse à laquelle l’anatomie ne fournit aucune preuve, et qui est complètement opposée aux principes de physiologue générale.
Personne, en effet, ne pourrait soutenir que des nerfs 'rophiques sont indispensables pour la nutrition des éléments anatomiques; les végétaux, les protozoaires,
. embryon sont privés de nerfs. Il en est de même pour certains tissus de l’homme adulte, le cartilage, les cellules épithéliales, les globules du sang; en outre, on voit les tissus greffés se développer, comme l’a montré M. Bert, et des membres que l’on a énervés, continuer à vivre et conserver leurs propriétés.
M. Charcot (1872) pense que « le défaut d'action du système nerveux na pas d'influence directe immédiate sur la nutrition des parties périphériques . » Je crois que cette proposition est exagérée, ou plutôt doit être restreinte à certains cas; toutes les fois qu’une lésion nerveuse atteindra les vaso-moteurs, il y aura inévitablement fies troubles de la circulation et la nutrition cessera d’être normale. J’ai montré à la Société de biologie un coq adulte, auquel j’avais extirpé le ganglion cervical supérieur, queiques jours après sa naissance ; une moitié de sa crête était atrophiée.
Brown-Séquard (18.49), Snellen (1857), Büttner (1862), soutiennent qu’après les sections de la 5e paire ou du sciatique, les lésions qui surviennent sont dues à des traumatismes; que l’animal privé de la sensibilité n est pas averti des lésions qui se produisent et ne cherche pas à les éviter; qu’en protégeant 1 œil du lapin auquel on a coupé la 5e paire avec son oreille^ comme 1 a fait Snellen, ou avec une plaque de cuir, comme 1 a fait Büttner, ou bien en plaçant des cochons d Inde dont le sciatique est coupé dans des conditions telles qu'ils ne puissent se blesser, on trouve rarement des lésions consécutives.
Ces faits sont vrais dans une certaine mesure, et il est évident que des causes accidentelles et indépendantes des fonctions vaso-motrices interviennent fréquemment, cela ne prouve pas, néanmoins, que la lésion des vasomoteurs n’entrave point les phénomènes de nutrition.
Schrœder van der Kolk a noté des lésions survenues sans traumatisme, à la suite de la cessation de l’action nerveuse; qu’il nous suffise de rappeler que le décubitus dorsal, qui ne provoque aucune lésion sur l’homme sain, détermine très-rapidement des eschares dès qu,e le système nerveux est atteint et qu’il survient des troubles circulatoires; que la lésion isolée des filets du grand sympathique cause souvent des inflammations, et que M. Goujon a vu la section des deux rameaux du sympathique au cou amener quelquefois, chez les animaux, des suppurations des méninges, qui sont évidemment à l’abri de tout traumatisme direct.
Pour les lésions consécutives aux inflammations des nerfs ou des centres nerveux, il est assez probable, comme l’admettent MM. Charcot et Brown-Séquard,
que l’excitation continue qui les accompagne doit amener, clans les éléments des organes où ces nerfs se distribuent, une activité telle que la dénutrition l’emporte sur la nutrition et qu’il survient des lésions; mais il n’y a point de nerfs trophiques proprement dits; les nerfs moteurs sont trophiques pour les muscles comme la cellule nerveuse l’est pour le tube nerveux, le nerf optique pour la rétine, etc.
Il est certain que des recherches nouvelles doivent être faites pour étudier les effets des nerfs vaso-moteurs sur la nutrition, afin de se rendre compte des conditions qui font varier les résultats, de telle sorte que les observateurs obtiennent des résultats tout opposés. Il serait important de savoir exactement pourquoi, dans certains cas, on trouve à la suite de la section du sympathique des ulcérations, des suppurations, tandis que d’autres fois tous les phénomènes vitaux semblent plus énergiqueset qu’il survient même clés hypertrophies, ainsi queBenedikt et Schiff en citent des exemples, Adelmann a vu la lésion du nerf tibial, chez le cheval, être suivie d’un accroissement du sabot; la cicatrisation se fait plus vite du côté où le sympathique est coupé (Brown- Séquard); une perle de verre étant placée dans les deux oreilles d’un lapin, on trouve, au bout de quelques jours, les tissus cicatrisés autour de la perle, du côté opéré, et un abcès de l’autre côté (Snellen).
D’autre part, le sympathique étant détruit d’un côté, sur un animal en voie de développement, au bout de dix mois, on ne trouve ni altération ni hypertrophie (Cl. Bernard, Ollier, Brown-Séquard).
Les pathologistes apportent également un contingent de faits dont nous devons tenir compte, MM. Brown- Séquard, Vulpian, Charcot, Notta, etc., nous ont montré
que, chez l’homme, certaines lésions nerveuses entraînent des troubles sérieux; il est vrai qu’ils no nous apprennent pas tous les cas où des lésions nerveuses ne produisent point de troubles de la nutrition, et ces cas-là sont nombreux.
Dans un cong’rès de médecins allemands en 1871, Fischer, (de Breslau) attribue à la lésion partielle des nerfs certains troubles trophiques, comme l’œrlème et la rougeur de la peau, la croissance rapide puis l’exfoliaton des ongles et quelquefois leur chute. Dans ces mêmes conditions, les poils croissent d’abord plus rapidement, puis ils tombent.
On peut observer également de l’eczéma, du zona, du lupus, des ulcérations ; les os et les articulations pré* sentent aussi des lésions diverses, et il est assez bien démontré aujourd’hui que certains cas de lèpre son* causés par des lésions du système nerveux.
Je crois que ces lésions doivent être attribuées en grande partie aux troubles vaso-moteurs ; ce qui me confirme dans cette idée, c’est que Fischer a remarqué qu’au début de la lésion, la température était toujours auganentée, et qu’elle diminuait plus tard, que la secrétion de la sueur, exagérée d’abord, finissait par disparaître complètement ; il me paraît évident que, dans les premiers moments, la circulation des petits vaisseaux est exagérée et qu’elle peut à un moment donné diminuer considérablement.
On ne peut donc nier que dans certaines expériences physiologiques et dans un assez grand nombre de cas pathologiques, une lésion nerveuse, souvent mal déterminée, ait produit des troubles dans la rénovation moléculaire des tissus.
M. Béclard admet que la section a une influence relative, elle peut produire des altérations dans les tissus
délicats, comme la cornée par exemple, mais non Hans les tissus osseux, tendineux, etc.
Scluff ne croit pas que la section desvaso-moteurs puisse produire à elle seule des lésions.
L’opinion de M. Béclard est sans doute celle qui se rapproche le plus de la vérité. Il est impossible d’admettre, en effet, que des troubles de la circulation n’agissent point sur la nutrition, mais il est probable que les expériences ne sont pas toujours faites de la même façon ; ainsi il y a une grande différence entre la section d’un filet sympathique et l’extirpation d’un ganglion ; dans le premier cas, la circulation reprend son type ordinaire au bout de quelques jours, tandis que, dans l’extirpation d’un ganglion, les phénomènes subsistent plus longtemps.
D’un autre côté, lorsqu’on enlève les gros ganglions, il reste les petits ganglions périvasculaires que nous avons signalés dans la partie anaomique, et rien ne nous prouve que ces gang’lions ne peuvent pas suppléer dans une certaine mesure au défaut d’action des centres vaso-moteurs.
U y a certainement un peu de confusion dans tous ces faits où la vérité se fait jour difficilement; nous chercherons cependant à tirer des conclusions de toutes ces observations contradictoires. On peut admettre :
1° Qu’il n’y a point de nerfs destinés spécialement à la nutrition.
2° Que la lésion des vaso-moteurs amenant des troubles circulatoires peut déterminer des troubles de nutrition .
3° Qu’un nerf sensitif, moteur ou mixte, contenant presque toujours des filets vaso-moteurs, on est en droit d’accorder à ces derniers une large part dans les plié-
nomènes qui sui/ent la section complète ou incomplète des troncs nerveux.
4° Que la section complète d’un nerf moteur ou sensitif n’entraîne d’autres troubles que l’atrophie des tissus qui sont mis au repos.
5° Que la section incomplète ou l’inflammation des nerfs moteurs ou sensitifs peut provoquer, par une excitation continue directe ou reflexe, une dénutrition telle qu’il en résulte des troubles trophiques plus ou moins apparents.
Nous ne pouvions nous dispenser d’entrerdans quelques détails au sujet des prétendus nerfs trophiques et de l’influence vaso-motrice dansles phénomènes de nutrition. Il nous reste à dire quelques mots sur un point qui touche de près à la nutrition et qui n’a pas été assez étudié dans ses rapports avec les fonctions des nerfs de la circulation périphérique, nous voulons parler de l’absorption.
D’aprèsCl. Bernard, l’oreille d’un lapin absorbe moins vite un cyanure lorsqu’on excite le sympathique au cou ; cela se conçoit puisqu’alors la circulation périphériqueest presque suspendue. Mais qu’advient-il pour l’oreille dont les vaisseaux sont paralysés? Dans ce cas, l’empoisonnement est-il plus ou moins rapide? M. Cl. Bernard répond par l’affirmative ; mais encore faudraitil savoir si le poison agirait quelques jours après la paralysie comme il ag’it immédiatement après la section des nerfs. Enfin il y aurait grand intérêt à savoir ce qui surviendrait si la circulation étant suspendue sur des animaux à sang’ froid, par exemple, on empoisonnait ces animaux en laissant chez l’un d’eux les nerfs vaso-moteurs intacts et en détruisant, au contraire, ces nerfs chez un autre.
J’ai trouvé une observation où l'on a tenté de résoudre ce problème.
Dans une réunion de médecins allemands, Goltz (1872) a prétendu que la conservation ou l’absence des nerfs avait une influence tout à fait différente dans l’absorption des substances toxiques, indépendamment même de la circulation. Sur une grenouille dont le cœur a été lié, et qui est dressée verticalement, Goltz introduit dans le sac lymphatique dorsal environ 6 centimètres cubes d’eau d’une solution au centième de chlorure de sodium, il constate que ce liquide a presque complètement disparu au moment de la mort définitive de l’animal. Si avant l’injection il a détruit chez la grenouille le cerveau et la moelle, il ne se résorbe presque rien du liquide accumulé dans le sac lymphatique.
L’auteur de cette communication pense que les nerfs ont une influence directe sur l’absorption, et après avoir admis les nerfs trophiques, on voudrait peut-être reconnaître également des nerfs absorbants.
Je crois que l’interprétation de Goltz est fort contestable, et que, meme en l’absence de la circulation, les vaisseaux jouent ici un rôle considérable. En effet, l’eau injectée transsude, dans les deux cas, à travers les parois vasculaires ; mais tandis qu’elle reste stagnante dans les vaisseaux capillaires après la paralysie du système nerveux, elle est, au contraire, transportée dans les veines, lorsque les vaso-moteurs étant intacts, les contractions des vaisseaux périphériques ont encore lieu.