TROISIÈME PARTIE
La femme, comme l'étymologie l'indique*, est une créature qui engendre. Au point de vue physiologique, c'est la dépositaire des germes de son espèce, — âme de la reproduction, source féconde d'où découlent les générations humaines. Son rôle, ainsi, est immense, et son mécanisme entier concourt à l'y disposer. Ses organes sexuels, vers lesquels semblent converger les autres, sont, en effet, la racine et la base de toute sa structure : Mulier 'pr opter uterum condita est.
Jusqu'à l'époque de la puberté, elle reste neutre. Le petit garçon et la petite fille diffèrent peu ; ils participent ensemble aux phénomènes généraux de développement, — accroissement des os, fermeté musculaire, puissance nerveuse, — qui s'annoncent par des lassitudes, une langueur, des céphalalgies passagères, et des sensations inconnues vers les parties génitales. Mais, aussitôt, l'indifférence cesse ; ses attributs se révèlent, sa mission se dessine. Le bassin acquiert de l'ampleur, les hanches s'écartent, le centre de gravité s'abaisse, le mont de Vénus s'ombrage; les lèvres, que Linné
' Fœmina vient de fœtare , qui veut dire engendrer. De là le moi fœtus.
compare aux pétales des fleurs, s'épanouissent, — et les parois du vagin s'humectent d'une liqueur qui, pareille aux larmes, exprime, par son abondance, son degré de sensibilité. En même temps, le thorax s'exhausse, les glandes mammaires augmentent de volume, le mamelon s'élève au-dessus de l'aréole, les seins s'arrondissent et projettent, à la surface du corps, principalement aux épaules, au cou et aux cuisses, des gerbes de tissu cellulaire qui, par ses couches moelleuses, donne aux membres ces poses flexibles, ces contours gracieux et cet incarnat qui sont comme le dernier coup de pinceau de la nature. Enfin, la physionomie s'anime, les yeux, dont les regards enfantins ne disaient rien de sentimental, deviennent expressifs et pleins d'attraits.
Cette brillante métamorphose n'est d'ailleurs que le résultat et l'image de ce qui se passe au dedans, où se prépare le berceau de la famille future. Les ovaires ont mûri, les œufs vont s'en détacher. La matrice s'exalte, sa cavité s'élargit, le cœur bat avec plus d'énergie, la voix prend un timbre plus sonore, les vaisseaux se dilatent, ses propriétés vitales s'accroissent, les muscles utérins se renforcent ; il n'est pas jusqu'aux nerfs qui ne participent au développement général. L'esprit prend une attitude nouvelle : la compassion , la bienveillance , l'attendrissement, l'amour, — sentiments que la femme éprouve et éveille le plus souvent, — se développent pour déposer le germe de ses vertus. La nature qui, comme l'a dit Buffon, n'avait travaillé qu'à la conservation et à l'accroissement de son ouvrage, multiplie chez lui les principes de vie ; afin qu'il ait, non-seulement tout ce qu'il lui faut pour être, mais encore de quoi donner l'existence aux autres. Il est complet, et il peut en fournir la preuve... C'est alors que le sang, poussé hors de ses canaux par un afflux excessif, s'écoule par l'ouverture souspubienne, et que, sous l'influence de l'irritation génitale, tombent avec lui des plaques épithéliales, fausses mem-
branesou simplement lymphe plastique coagulée. Ce sang, c'est les règles, — ainsi appelées parce qu'elles reviendront périodiquement, tous les mois lunaires, après environ 27 jours, jusqu'à l'âge où se clôt ordinairement l'ère de la fécondité ^ .
Quelques femmes voient venir leurs règles sans aucune incommodité*. C'est un privilège. Il en est peu qui ne subissent un état d'indisposition et dont le moral, lui aussi, ne reçoive quelque atteinte, à l'arrivée, aux retours, à la cessation du flux. Voici ce qui se passe, au degré le plus simple, lors de la première éruption et souvent même des suivantes : pendant que la face pâlit, que le regard devient atone, qu'un cercle bleuâtre entoure les paupières, que le front est le siège d'une pénible lourdeur, que le sommeil se trouble ou que ses heures se prolongent, que l'appétit prend des caprices, que les lombes' et les cuisses sont tourmentées par des pesanteurs, que l'abdomen est tendu, que les membres sont énervés par des impatiences, des pandiculalions, — le caractère change. L'une, d'une gaieté folle, s'agite, se remue, s'occupe de mille choses qui auparavant
* Selon Boderer, madame Boivin et le professeur Dugès, Tutérus, à la naissance, a environ 35 millimètres de longueur, l'ovaire 25. Dix ans après, Tutérus a plus de 40 millimètres, Tovaire est à 37. De quinze à dix-sept ans, Tutérus a de 50 à 63, Tovaire de 40 à 45. Enfm, de dix- sept à vingt ans, Tutérus a de 63 à 68, Tovaire de 42 à 48 millimètres.
* Celte proposition semble contradictoire avec la donnée suivante, fournie par un homme spécial : « Sur douze cents femmes bien portantes, soumises à mes recherches, prises également à la ville et à la campagne, toutes assez intelligentes pour que je puisse compter sur la vérité de leurs réponses, trois cent trente-sept m^ont affirmé avoir été surprises par leurs règles, sans que les accidents concomitants fussent assez forts pour être remarqués par elles. Quatre cent sept ont éprouvé des troubles légers, qui n'ont pas duré. Quatre cent cinquante-six ont ressenti des accidents plus vifs et dont Tintensité et la durée ont varié suivant les sujets. » (Dusourd, Traité pratique de la menstruation, 1850, p. 36.) Le choix fait par ce médecin instruit explique seul cette divergence entre son opinion et la nôtre; d'autant plus qu'il dit plus loin, en pailant de la puberté et de la ménopause : « Ces deux révolutions, les plus dangereuses de la vie des femmes, sont plus ou moins orageuses. »
ne l'attiraient jamais ; — l'autre, d'une humeur maussade, s'offusque des plaisanteries les plus innocentes, dénature les meilleures intentions, s'emporte à la moindre contrariété, est d'un commerce impossible; — une troisième, indolente, rêveuse ou apathique, ne se trouve plus capable de rien, néglige son ménage ou ses affaires, et, dans certaines circonstances, va droit à l'hypochondrie.
A un plus haut degré, l'égarement des traits, des appétits bizarres, des aversions inavouables, l'insomnie ou des cauchemars, un mal de tête gravatif, simulant parfois la migraine, — annoncent un désordre réel dans les facultés mentales. Si l'intelligence demeure intacte, la volonté chancelle, est tiraillée par des sensations insolites qui provoquent des colères dangereuses, des actes malfaisants. Rien de moins rare, alors, que de voir les calomnies perfides, les fables inouïes, s'unir pour cacher une faute, détourner un soupçon et donner le change. Enfin, l'état mental peut être tout à fait morbide et parcourir toutes les gammes des espèces délirantes. Tantôt on aura affaire avec une surexcitation maniaque pouvant arriver à l'incohérence, tantôt avec une dépression mélancolique, capable de descendre jusqu'à la stupeur, — tantôt avec les mille variétés d'insanité sans divagation, qui se traduisent par un tissu d'extravagances plaçant le malade sur un terrain limitrophe de la raison et de la folie, ou par des actes insensés, plus ou moins inexplicables, s' exprimant inopinément par des tentatives meurtrières, immorales ou délictueuses, etc., etc.
Ces perturbations surgissent encore vers l'âge critique, que certain auteur proposait d'appeler l'âge d'expiation, qui n'est critique, en effet, que relativement au passé et à l'ascendant subi. Les femmes suffisamment actives, qui ont vécu selon le vœu de la nature, qui ont été mères, qui ont mené une vie égale, passent cette période sans encombre. Quelques-unes même semblent renaître, et poussent
leur carrière au delà d'une vieillesse avancée. Les menstrues diminuent de fréquence, ensuite d'intensité; quelques pertes remplacent les absences, et tout se borne à quelques malaises, supportables pour le grandnombre. Mais celles qui ont vécu dans l'oisiveté, dans un célibat inutile, qui ont abusé des plaisirs ou du travail, de la table ou des veilles, qui ont essuyé de profonds revers, qui, surtout, portent le poids d'une charge héréditaire, éprouvent, à cette époque, des névroses très-diverses. Tantôt, à la suite de quelques indispositions, elles tombent dans la langueur, sont plongées dans la mélancolie, ou s'épanouissent dans une gaieté folle. Quelques-unes ont un délire passager, ou prennent des idées fixes. Elles éprouvent des bouffées de chaleur à la face*, des engourdissements dans les membres, des tintements d'oreilles, des douleurs de tête, des réveils en sursaut, des rêves fatigants, la pesanteur des yeux, des étourdissements. Tantôt surviennent des congestions cérébrales et l'apoplexie. Enfin, selon les prédispositions et exceptionnellement, peuvent survenir les diverses névroses qui frappent dans le cours de la vie, les affections vaporeuses, hystériques, et vésaniques.
Ce tableau n'est pas fantaisiste. La majeure partie des praticiens l'acceptent dans son ensemble ; et la presque unanimité des aliénistes admettent ce qui se rapporte aux vésanies. Si les facteurs sont parfois multiples, il est des cas où
^ La menstruation normale, chez les femmes bien portantes, reste ordinairement sans effet sur la température du corps. En revanche, il y a parfois des ascensions de la température, pendant les règles, que Ton doit positivement considérer comme fébriles et qui, tantôt sont accompagnées d'autres troubles fonctionnels, tantôt constituent le seul phénomène pathologique. (Wunderlich. De la température dans les maladies, Trad. de Labadie, 1872, page 105.)
D'après Henning. la température axillaire monte et descend dans les quatre à cinq jours qui précèdent la menstruation, — puis s'élève de nouveau le jour de l'apparition du sang, et redescend au moment de la cessation pour retourner à son taux normal. (De la température dans la menstruation. — Ârclîiv. fiir gynœcologie. — Band II, Heft II, 1873.)
il est impossible de rattacher la névrose à autre chose qu'à un trouble menstruel, dépendant soit d'une rétention, soit d'une abondance excessive, soit d'une entrave à l'écoulement. Et, dans quelques cas, il y a rapports étroits entre les troubles intellectuels et l'écoulement menstruel, sans que celui-ci présente la moindre perturbation. Ainsi : une fille voit ses règles supprimées sans motif connu, elle devient cataleptique ; une autre est prise d'hystérie, parce que son sang ne coule pas en suffisante quantité, ou parce qu'il coule immodérément. C'est toujours, ici, le désordre de la fonction génitale qui détermine la névrose. Sans doute, ces troubles ont été amenés presque constamment par des secousses morales, physiques ou physiologiques, par des émotions, des accidents, une maladie, l'hérédité ; mais il n'en est pas moins vrai que, sans l'existence de la menstruation, ils ne se fussent pas produits. Et la preuve c'est que, généralement, le retour de la menstruation à l'état normal dissipe la névrose. Ce que nous disons de la mensstruation s'applique, d'ailleurs, à toute autre fonction importante. Qui ne connaît les retentissements des maladies de l'estomac sur le cerveau ; et à qui viendra l'idée que l'estomac n'est pas un point de départ, lorsque le chagrin, une imprudence, une émotion, en sont causes ? Un état nerveux quelconque peut naître de toute affection ; quoique la conséquence soit graduée sur l'influence de l'organe, le rang qu'il occupe dans l'économie : et, si les écarts de la menstruation sont si périlleux, cela tient à ce que ce phénomène accompagne la fonction, la plus importante de la vie des femmes, se trouve en sympathies plus étroites avec le cerveau. On-n'entend pas dire, en effet, que les maladies de l'intestin, de la rate, des poumons, exercent, par leurs troubles, une réaction si fréquente et si vive sur les nerfs. N'en est-il pas de même dans n'importe quel gouvernement, politique ou social? Plus le fonctionnaire occupe une posi-
lion élevée, plus auguste est son caractère, plus grande est la faute, plus profonde est la commotion, plus graves sont les suites. Celles d'un artisan se perdent dans la foule, celles d'un ministre sont un scandale ; un ouvrier peut se permettre une foule de peccadilles, qu'avec beaucoup de raison on ne pardonne pas à un prêtre.
En examinant nos Observations détaillées, qui sont au nombre de 242, nous voyons que 165 causes ont été signalées appartenant : tantôt à l'ordre moral, tantôt à l'ordre physique, tantôt à l'ordre physiologique, quelquefois à deux ou trois de ces ordres en même temps.
Les névroses simples sont au nombre de 35. Dans 21 circonstances indiquées, les causes ont été uniques, et ont été appelées :
La ménopause 6 fois.
L*araénorrhée 8 —
La dysménorrhée 3 —
La ménorrhagie 3 —
La frayeur (pendant la menstruation). . 1 —
Dans 13 autres circonstances indiquées, les causes ont été doubles, et ont été appelées :
L*aménorrhée produite par la frayeur. .
— — par le froid.
par une maladie de cœur par le chagrin. . .
par la chlorose. . . par une saignée. . .
par une indigestion. .
5 fois.
L'aménorrhée, cause immédiate de la névrose, a été la cause incomparablement la plus fréquente. La ménopause viendrait après elle, à une très-grande distance; puis, à
BERTHIER. — IfàVROSES. IG
proportion égale, les pertes et les difficultés. Mais, lechiffre assez élevé d'une seconde cause antécédente établit une balance à peu près égale entre l'action des causes uniques et celle des causes multiples.
Les névroses convulsives sont au nombre de 48. Dans 28 circonstances indiquées, les causes ont été uniques et ont été appelées :
Aménorrhées. . 13, dont 8 pour la puberté.
Dysménorrhées. . 10.
Ménorrhagies. . 4.
Dans 20 autres circonstances indiquées, les causes ont été doubles, et ont été appelées :
Aménorrhées produites par émotion 10.
— — par le chagrin. ... 4.
— — par maladies de l'utérus. . 2.
— — par la frayeur 1 .
L'aménorrhée , soit comme cause unique, soit comme cause doublée, l'emporte unanimement, ici, sur toutes les autres ; et la dysménorrhée, qui n'avait pas été mentionnée parmi les causes accompagnées, se présente dix fois avec J'aménorrhée. Mais, tandis que la seconde produit surtout les élats spasmodiques, la seconde amène surtout l'état convulsif.
Passons, maintenant, à la seconde partie de nos Observations. Les causes connues sont au nombre de 83, et se décomposent ainsi :
26 Aménorrhées uniques. 4 Ménorrhagies —
^2 Dysménorrhées uniques. 2 Pubertés —
Puis :
7 Aménorrhées après frayeur.
6 — — émotion.
5 Aménorrhées après exposition au froid.
5 Aménorrhées après immersion dans Teau froide.
5 Aménorrhées après chagrin.
1 Aménorrhée après saignées.
1 — — accident.
1 Aménorrhée après fatigues excessives.
1 Aménorrliée après ingestion
d'eau froide.
2 Dysménorrhées après chagrin.
L'aménorrhée figure encore en première ligne, et pour le chiffre de 56. La puberté, qu'on croirait devoir être une cause fréquente de délire, ne figure que deux fois, et la ménopause n'est pas notée.
Nous allons voir si ces exceptions sont proportionnelles avec les âges des malades.
Ces âges ont été connus 197 fois.