‹ Des opérations qui se pratiquent sur les muscles de l'oeilChapitre 4 sur 14 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Historique.

L’histoire de la myotomie oculaire, quoique ne remontant pas au-delà du siècle dernier , a cependant ses temps fabuleux, dans lesquels cette opération, alors spécialement dirigée contre le strabisme , paraît avoir été imaginée et même exécutée sur le vivant , mais sans que ses procédés d’exécution soient venus jusqu’à nous, ou du moins sans qu’ils y soient venus assez exactement décrits pour être bien compris et répétés par les chirurgiens qui suivirent.

La première mention s’en trouve faite dans une réclame de l’époque, trop souvent reproduite dans la nôtre, et qui a été extraite du Mercure de France (juin 1737) , et communiquée à M. Velpeau par M. Giraldès; elle est ainsi conçue:

« Le docteur Taylor est arrivé depuis peu à Thôtel » de Londres, rue Dauphine, à Paris, où il se pro-

», pose de rester jusqu’au commencement de juillet , » après quoi il partira pour se rendre en Espagne. 11 » nous prie de publier les découvertes qu’il a faites de » redresser les yeux des louches par une opération » prompte, presque sans douleur et sans crainte d’au- » cun accident. »

A l’appui de cette première indication , on cite le passage suivant de la Chirurgie de Heuermann , publiée à Copenhague et à Leipsik, en 1756: « Taylor » a aussi prétendu guérir le strabisme par la section » du tendon du muscle oblique supérieur de l’œil. » Et cet autre, tiré de la Chirurgie d’Eschenbach , professeur à l’Université de Rostock, imprimée à Leipsik, en 1754 : « Des oculistes ont rêvé que le strabisme » était guérissable par la section de l’un ou de l’autre » muscle de l’œil ; mais pour mon compte j’affirme n’a- » voir jamais vu une personne dont la guérison ait été » ainsi obtenue. Taylor a opiniâtrément refusé d'opérer » aucun louche pendant son séjour à Rostock, proba- » blement parce que la fermeté de sa main et de sa » vue commençait à décliner. » (Neverman , Annales d’oculistique , t. XII. )

D’autre part, le docteur Ribail a exhumé du Recueil des travaux de l’Académie de Rouen (année 1743) une note de Lecat, qui parle «d’un docteur F., homme spi- » rituel et aimable , qui possédait un arsenal superbe » d’instruments dont il se servait avec dextérité , et qui » faisait voir des portefeuilles garnis des certificats les » plus avantageux et les plus authentiques. La porte de » son hôtel était gardée par des soldats ; il fallait des » recommandations pour entrer chez lui , et les opéra- » tions se faisaient dans un cercle brillant de personnes «choisies. La plus grande, la plus merveilleuse de

» toutes était celle par laquelle il prétendait redresser » les yeux louches; en voici la manœuvre : Avec une » aiguillée de soie, il prenait une portion de la conjonc- » tive de l’œil louche vers la partie inférieure du globe, »et, ayant fait une anse de cette soie, il s’en servait »> pour tirer à soi la portion de la conjonctive qu’elle » comprenait et la coupait avec des ciseaux, et ensuite «il mettait un emplâtre sur l’œil sain ; l’œil louche se «redressait, et chacun criait au miracle. J’usai de la «liberté qu’il m’avait accordée en lui demandant le « motif d’une opération qui me paraissait parfaitement «inutile, pour ne pas dire dangereuse; il me répondit » qu’un œil n’était louche que parce que l’équilibre » entre ses muscles était détruit ; que pour rétablir cet » équilibre il ne s’agissait que d’affaiblir le muscle qui » l’emportait sur les autres, et que c’était ce qu’il fai- « sait en coupant, un des filets nerveux qui se portaient à « ce muscle trop puissant. »

La plupart des auteurs qui ont rapporté cette note pensent qu’il s’agit encore ici de Taylor. Je suis assez porté à partager cette opinion, que semble contredire pourtant l’initiale du nom indiquée par Lecat. On sait, en effet, que Jean Taylor , oculiste du roi de la Grande-Bretagne, célèbre, disent les biographes, par son habileté et son brillant charlatanisme , exploita le continent et publia à Paris, en 1738, un ouvrage ayant pour titre: Le mécanisme , ou le nouveau Traité de l’anatomie du globe de l’œil, avec cette épigraphe: Qui dal videre, dat vivere. Ce livre, que je possède, contient la doctrine exposée plus haut sur la cause du strabisme. Mais je dois dire qu’il n’y est nulle part question de l’opération.

C’est sans doute encore à des opérés de cet oculiste

anglais que se rapporte la phrase suivante , tirée par M. Cunier d’un travail de Pierre Verheyden ayant pour titre : Dissertatio de prœcipuis morbis oculi , Louvain, 1767 : « Strabones permultos ferro sanatos apud Anglicos vidi. »

On voit, par ces citations textuelles, que, dès la première moitié du xviii' siècle , un oculiste opérateur ambulant émettait, sur la cause du strabisme, des idées assez exactes, en rattachant ce vice de direction des yeux à une rupture d’équilibre , survenue dans l’action des muscles de ces organes, et qu’il avait compris que le traitement de cette affection devait tendre à diriger contre le muscle qui l’emportait sur les autres , une opération propre à l’affaiblir. Seulement il est permis de douter que cette opération consistât en une section complète pratiquée avec l’instrument tranchant, et telle qu’on la fait aujourd’hui.

Quelques auteurs, il est vrai, ont pensé que Taylor trompait les médecins , en leur disant qu’il coupait quelques filets nerveux , tandis qu’il sectionnait , à l’aide de ciseaux, le muscle droit interne , après avoir attiré l’œil en dehors au moyen de l’anse de fil qu’il passait à travers la conjonctive. Mais cette interprétation ne ressort pas assez manifestement à nos yeux de la lecture du texte que nous avons cité, pour que nous l’adoptions.

A une époque plus rapprochée de nous, la myotomie oculaire aurait encore été proposée, et peut-être même exécutée, soit empiriquement, soit comme conséquence d’une doctrine établie. Mais il est curieux de remarquer que tous les aspirants de cette époque à la priorité de l’invention ne présentèrent leurs réclamations qu’ après que les succès obtenus en Allemagne furent

connus en France, et eurent mis hors de doute la possibilité de l’opération et de ses heureux résultats. Aucun d’ailleurs ne fit connaître alors le procédé opératoire dont il se serait servi, ou dont il comptait se servir.

A cette époque, qu’on pourrait appeler l 'époque de •pressentiment de la myotomie oculaire, se rattachent les noms suivants. C’est d’abord le docteur Altwell, de la Providence, aux États-Unis, qui dit ( Medical examiner, Philadelphie, décembre 1841) qu’en 1810 le professeur Ingalls, de Boston, voulut lui couper le muscle droit interne, prétendant le délivrer, par ce moyen, du strabisme dont il était affligé ; mais que, craignant de perdre la vue à la suite de l’opération, il refusa de s’y soumettre. — C’est ensuite M. Sammels de Courtray qui fait remonter à 1824 et 1825 deux opérations de strabisme pratiquées par lui , l’une sur un ouvrier de Roubaix, l’autre sur un mécanicien de Lille, mais qui n’a jamais montré ses deux opérés, et qui n’a jamais rien publié ni sur la manière dont il opéra, ni sur ses résultats qu’il obtint de ses opérations. — C’est aussi M. Gensoul de Lyon qui , d’après la lettre d'un médecin anonyme, adressée en 1840 au rédacteur des Annales d’oculistique , aurait imaginé , quatre ans auparavant, la myotomie oculaire, pour l’appliquer à la guérison d’un strabisme convulsif dont un de ses clients était affecté ; et qui , depuis cette époque, se serait souvent occupé de ce sujet et se serait même exercé sur le cadavre à la manœuvre de l’opération, en présence de plusieurs internes de l’Hôtel-Dieu de Lyon. — C’est aussi le docteur Baschieri, de Bologne, qui, se trouvant avec M. Cunier à Montpellier en 1837, aurait attiré l’attention de ce dernier sur la section des muscles de l’œil, en l’engageant à la pratiquer

sur une dame atteinte d'un strabisme convergent. — C’est encore M. Caron-Duvillards qui dit avoir eu la pensée de guérir le strabisme par la myotomie oculaire , en voyant , en 1838 , un homme guérir d’un strabisme convergent de l’œil droit, datant de son enfance, et cela à la suite d’une blessure faite par un grain de plomb qui probablement avait coupé quelques fibres des muscles obliques , bridant l’œil en dedans! — C’est enfin M. Jules Guérin, qui, émettant la doctrine générale de la rétraction musculaire comme cause des déviations , aurait , dès 1837 , eu l’idée de traiter le strabisme par la section des muscles de l’orbite, disant que le strabisme est le pied-bot de l’œil , qui, de plus, dans les premiers mois de 1838 , aurait proposé à M. Pinel- Grandchamp de le guérir de cette affection et qui, enfin, en 1839, se serait, en présence de M. Seutin de Bruxelles, exercé sur le cadavre à pratiquer l’opération.

On a objecté à M. Guérin que, le strabisme ne tenant pas ordinairement au raccourcissement permanent des muscles de l’œil, et différant par là de celui qui résulte de la contracture des muscles du mollet dans le pied-bot équin, il n’avait pu jamais être logiquement conduit à appliquer à la première maladie l’opération qui convient à la seconde ; que, s’il est vrai qu’en 1838 il ait proposé à M. Pinel-Grandchamp de le guérir de son strabisme, interrogé par ce praticien sur les moyens qu’il comptàit employer à cet effet, il ne répondit rien (Phillips, De la Ténotomie sous-cutanée, page 22 IT) ; et que, s’il a fait en \ 839 des essais d’opération sur le cadavre, il avait, à cette époque , été déjà précédé dans cette voie par Stromeyer. — Mais à défaut de droits à la priorité d’invention de la myotomie oculaire, que les

faits et les dates nous forcent de lui refuser , nous reconnaissons à M- Guérin la gloire d’avoir écrit, sur ce sujet difficile d’orthopédie , des mémoires qui ont élucidé beaucoup de questions importantes.

En résumé , toutes ces prétentions à l’invention , élevées pendant cette période de l’histoire de notre opération, toutes ces réclamations faites après coup, n’ont à nos yeux aucun des caractères d’authenticité qu’on peut exiger en pareille matière , et ne pourront jamais, à notre avis, servir à fonder de véritables droits en faveur des personnes qui les ont émises.

Passons donc à une troisième époque, où nous aurons à discuter des titres plus sérieux.

Cette période, que M. Bouvier appelle époque d’hésitation et d’ incertitude , est caractérisée par la première publication d’une méthode opératoire exécutée sur le cadavre ; par la connaissance des premiers succès obtenus sur le vivant à l’étranger, et par les communications faites dans nos académies et dans la presse médicale , d’un assez grand nombre de succès équivoques ou de revers certains qui , un instant , firent douter de la réalité des faits annoncés par nos voisins. Pour nous autres Français, cette période commence à M. Stromeyer, et finit à M. Phillips.

Ce fut dans un article inséré, dans le Beitrœge zur operativen orthopœdie (Hannover 1838) que M. Stromeyer fit connaître ses premières idées sur la section des muscles de l’œil : « Je me promets, disait-il , un » résultat brillant de la ténotomie dans le strabisme,

» opération qui ne saurait offrir aucune difficulté à un » ophthalmologiste exercé. D’après mes expériences » sur le cadavre, je puis recommander le procédé sui-

» vant dans le cas de strabisme convergent de nature » spasmodique :

» On fait fermer l’œil sain, et l’on prescrit au pa- » tient de porter l’œil louche aussi loin que possible en » dehors. L’opérateur implante alors dans la conjonc- » tive, vers la limite interne du globe, une petite érigne » double qu’il confie aussitôt à un aide intelligent qui » s’en sert pour entraîner le bulbe vers la tempe ; puis, » armé d’une pince, le chirurgien soulève la conjonc- » tive et la divise verticalement au moyen d’un cou- » teau à cataracte, de manière à ouvrir l’orbite au côté « interne de l’œil. L’aide augmente ses tractions en » dehors jusqu’à ce qu’apparaisse le muscle droit in- » terne. On glisse alors un petit, stylet sous ce muscle, » et on le coupe avec des ciseaux courbes ou avec le » couteau qui a servi dans l’incision conjonctivale.

» L’opération terminée , on prescrira des fomentations » froides et une certaine dose d’opium. Il faudra en- « suite tenir l’œil sain fermé pendant quelque temps » afin que les mouvements normaux de l’organe opéré » se rétablissent par l’exercice. Des résultats connus » delà pratique orthopédique il est permis de conclure » par analogie que le muscle droit interne doit être dé- » livré, après sa section, du spasme dont il était at- » teint , et récupérer ses fonctions naturelles. Cette » opération ne saurait être plus dangereuse pour l’œil » que la plupart des extirpations de tumeurs orbi- » taires qui mettent rarement l’organe de la vue en » danger. »

Dansunelettrequ’il adressaiten 18/ilàMM. Schuster et Amussat, M. Stromeyer raconte que ce fut une opération de torticolis décrite par ce dernier dans la Gazette médicale de Paris de 183à qui lui suggéra l’idée

d’appliquer la ténotomie au traitement du strabisme qui est essentiellement spasmodique. Il croit que « l’opération est antispasmodique par le relâchement » complet des fibres du muscle qui a perdu pendant » quelque temps son attache. »

Mais Stromeyer n’eut pas alors l’occasion d’appliquer sur le vivant l’opération qu’il avait si formellement conseillée, si exactement décrite, et dont il avait si bien tracé les règles.

Cet honneur appartient àM. Pauly de Landau, qui, au commencement de 1839, fit le premier cette application sur une jeune fille de quatorze ans affectée d’un strabisme double, mais qui ne put venir à bout de maintenir l’œil dans l’abduction et de couper le muscle rétracté. Cette tentative d’opération est rapportée par son auteur dans le Schmidt’ s Jahrbucker, 1839, volume XXIV.

Plus heureux que M. Pauly, Dieffenbach nous apprend qu’il pratiqua sa première opération avec succès le 26 octobre 1839, sur un enfant de sept ans atteint de strabisme convergent. La publication de cette observation fut faite le 13 novembre de la même année dans la Gazette médicale de Berlin. On a contesté cette date, assignée par M. Phillips à la première opération de son maître. M. Verhaeghen, entre autres, médecin belge, que Dieffenbach avait opéré d’un strabisme à Berlin , l’a reculée jusqu’au mois de décembre de la même année.

Quoi qu’il en soit de cette dissidence , iLn’y a plus matière à contestation sur ce point aujourd’hui. L’histoire est fixée sur la part de priorité qui revient à chacun dans l’invention de la myotomie oculaire. M. Stromeyer est le premier qui ait proposé , recom-

mandé et décrit cette opération qu’il a pratiquée sur le cadavre ; et Dieffenbach , qui connaissait l’opération de M. Stromeyer, est le premier qui l’ait appliquée avec succès sur le vivant, et qui ait obtenu par elle la guérison d’un strabisme.

Ce premier succès , bientôt suivi d’un second , fut communiqué par son auteur à l’Académie des sciences de Paris en février 18A0. L’indifférence qui accueillit d’abord cette annonce et l’opposition que rencontrèrent plus tard les conseils du chirurgien de Berlin , montrent mieux que tous les raisonnements combien l’opération du strabisme devançait les idées qui avaient alors cours dans la science. Par une seconde lettre adressée à la même académie dans la première quinzaine de mai de la même année , Dieffenbach faisait connaître les résultats de deux cents nouvelles opérations.

Alors on vit à Paris un certain nombre de chirurgiens de la ville et des hôpitaux, jaloux d’entrer dans cette voie nouvelle , mais adoptant une méthode opératoire qu’ils ne connaissaient pas assez, l’appliquer à l’envi sur le vivant et lui demander les succès qu’elle avait donnés à l’étranger. M. Guérin fit, le premier, connaître les résultats de sa pratique. Il écrivit à l’Institut, le 29 juin 18A0, que sur quatre opérations une seule avait été suivie d’un redressement complet, et que les autres n’avaient produit qu’une amélioration. M. Roux fit à cette époque deux opérations qui n’ont pas eu de succès. M. Velpeau, sur sept opérations, ne réussit qu’une seule fois complètement. M. Sédillot opère un malade et n’obtient qu’un demi -succès. M. Baudens fait l’opération à un militaire de l’hôpital du Gros- Caillou, et ce malade, examiné par M. Rigal de Gaillac,

louchait encore, au dire de ce chirurgien. M. Amussat pratique la strabotomie au docteur Schuster et échoue complètement. Enfin , les insuccès étaient à cette époque devenus si nombreux , que, dans le concours pour la chaire de médecine opératoire, vacante par la mort de Richerand, concours qui eut lieu dans le premier semestre de 1841, M. Robert, l’un des compétiteurs, dit en chaire qu’il ne croyait pas aux faits venus de l’étranger, puisqu’à Paris on n’avait pas eu les mêmes succès, et il citait, à l’appui de son assertion, la pratique de M. Velpeau.

La cause de ces insuccès était facile à trouver. On pratiquait mal l’opération, ou du moins on ne la pratiquait ni avec les instruments convenables ni avec la hardiesse nécessaire. On hésitait à dépouiller la sclérotique, dans une étendue suffisante, des liens fibreux ou musculaires qui souvent retenaient l’œil dans une direction vicieuse.

M. Phillips, jeune chirurgien belge, qui avait assisté aux opérations de Dieffenbach à Berlin, qui l’avait aidé, et qui lui-même avait pratiqué un bon nombre de fois la myotomie oculaire en Russie , vint à Paris à la fin de 1840, et opéra au commencement de 1841 quelques strabiques en présence de plusieurs des chirurgiens dont les essais avaient été si peu favorables. Ceux-ci comprirent, en le voyant faire, pourquoi ils n’avaient encore compté que des revers, et ils adoptèrent, à partir de ce jour, les instruments et les principes qui avaient produit les succès de Dieffenbach , et qui produisaient, sous leurs yeux, ceux de son élève et de son émule.

Ce fut aussi à partir de ce jour que la question de la strabotomie , devenant une sorte de terre promise

où quelques uns avaient placé le Pactole, fut explorée en tous sens et souvent exploitée. Alors et depuis on vit des chirurgiens improvisés, plus avides de renommée qu’amis de la vérité et de la science dignement appliquée, appeler à eux par tous les moyens les strabiques de Paris et des départements , les opérer en public et par séances quotidiennes en nombre tel, que l’un d’eux a pu se vanter d’avoir pratiqué jusqu’à neuf cents opérations en deux mois.

Mais jetons un voile sur les excès qui déshonorent cette époque , et arrivons à la dernière période de notre histoire , qu’on peut appeler la période d’évidence et d’application rationnelle de la myotomie oculaire.

Au commencement de cette période , qui s’étend depuis 1841 jusqu’à nos jours, parurent un grand nombre de brochures ou d’articles de journaux , qui traitèrent du strabisme et des résultats plus ou moins avantageux de l’opération qu’on commençait à diriger contre celte affection , et il se fit sur le même sujet un non moins grand nombre de communications, verbales ou écrites, dans les académies et sociétés de médecine de la France et de l’étranger, de la capitale et de la province. Il est vrai que quelques unes de ces publications n’avaient d’autre but, comme le dit M. Fleussu ( Annales d' oculistique) , que d’allécher les clients. Mais il est juste de reconnaître que la plupart d’entre elles avaient et ont encore une certaine valeur scientifique. De ces dernières publications , les unes ont fait connaître ou ont rappelé certaines dispositions anatomiques des muscles de l’orbite et de son aponévrose propres à éclairer la manœuvre de l’opération, et qui avaient été négligées ou méconnues jusque là: £. 5

les autres se sont attachées à l’étude des accidents qui résultent de la section des muscles de l’œil , ou à, des recherches nécroscopiques sur la manière dont ces organes se cicatrisent après leur section. Ces dernières publications , estimables par leur but et par leur forme , se sont multipliées par la suite et ont bientôt fait tomber les premières dans l’oubli qu’elles méritaient.

Plus tard, ont paru des résumés substantiels de la question complexe des diverses déviations des yeux et de la myotomie oculaire : l’exposition de faits nombreux d’opérations pratiquées avec des succès divers ; de patientes recherches déduites de ces observations et ayant pour sujet les indications et les contre-indications de l’opération, ou l’appréciation de ses diverses méthodes et procédés ; enfin des applications nouvelles de la section des muscles de l’œil à la cure des maladies de cet organe autres que le strabisme. Tels sont les progrès accomplis dans cette période et qui se poursuivent encore.

C’est à cette période que se rattachent les diverses publications des auteurs qui suivent :

En France : MM. Amussat , Baudens , Boinet, Bonnet (de Lyon), Lucien Boyer, Bouvier, Caron du Villards, Desmarres, Deval, Dufresse, Gairal, J. Guérin , Hélie, Josse (d’Amiens) , Pétrequin , Peyré , Phillips, Sédillot, Simonin (de Nancy), Velpeau.

En Allemagne : MM. Ammon , Fricke (de Hambourg), Froriep, Langenbeck, Melchior (de Copenhague), Oppenheim, Pauly, Ruette, Una, Wolf.

En Belgique et en Hollande : MM. Cunier, Guislain, Crommelinck, Mulder (d’Utrecht), Sotteau.

En Angleterre et en Amérique : MM. Adams, Clay,

Dix (de Boston), Duffen , Eliott, Ferrai, Hall, Herbert-Mayo , Grant, Guthrie fils, Liston, Lucas, Mackensie, Midelmore, etc.

Les ouvrages de ces auteurs ont été , en grande partie, consultés par nous pour la rédaction de cette thèse ; les faits et les doctrines qu’ils contiennent y seront exposés en leur lieu.

Ces faits nombreux, authentiques, soumis pendant longtemps à une vérification incrédule , ont mis à la fin hors de doute et la possibilité de guérir le strabisme par la section des muscles de l’œil , et la solidité des guérisons obtenues par ce moyen. De plus, ils ont montré que certaines formes de cette difformité étaient réfractaires à l’opération , et que certaines autres ne doivent jamais être combattues par elle. Bientôt les doctrines se sont emparées de ces faits, les ont expliqués, et, à leur tour, elles ont donné la section de tel ou tel muscle du globe oculaire comme la démonstration la plus évidente qu’elles pouvaient fournir des diverses espèces de déviations qu’elles reconnaissaient, de leurs combinaisons et de leur nature.

Mais si la question de la myotomie oculaire appliquée au traitement du strabisme acquérait ainsi une certitude de résultats désormais incontestable, il n’en fut pas de même des applications qu’on avait faites de cette opération au traitement d’autres états morbides de la vision. Ici , les théories étaient plus incertaines , les altérations de l’organe moins bien définies, les faits plus rares, moins bien et moins souvent observés. Aussi, malgré d’estimables travaux , le doute a existé et existe encore aujourd’hui sur la valeur et la portée de ces innovations. De nouvelles expériences et de nouvelles observations restent encore à faire sur ces

différents sujets , et le talent et l’ardeur des hommes honorables qui les poursuivent nous sont un sûr garant qu’elles feront faire un pas de plus à la science. Et pourquoi ne dirions -nous pas, en terminant, qu’un espoir nous soutient pendant la composition de cette thèse, c’est que la discussion publique à laquelle elle va être soumise pourra peut-être ellemême marquer un progrès dans l’histoire de la myotomie oculaire. Arrivant douze ans après la découverte de l’opération, soutenue par des hommes qui n’ont aucune prétention à l’invention de la méthode, aucun intérêt à la propagation de quelques uns de ses procédés d’exécution , et qui tous , par la position qu’ils occupent dans les hôpitaux , ont été à même d’étudier pratiquement les applications qu’on a conseillé d’en faire au traitement de diverses affections de la vue ; que de chances cette discussion n a-t-elle pas de voir sortir de son sein une de ces formules générales qui résument tous les faits et qui donnent à un art toute la précision d’une science. 11 ne dépendra pas de nous que l’argumentation , toujours digne, éclairée, réfléchie, n’amène un pareil résultat que tous les amis du progrès poursuivent depuis longtemps de leurs vœux et de leurs efforts.

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