III
De la myotomie oculaire appliquée au traitement de la kopiopie.
Avant de rechercher les résultats qui ont été obtenus par la myotomie , dans le traitement de la kopiopie , nous devons d’abord dire quelle affection on a voulu désigner sous ce nom , sauf à apprécier ensuite brièvement la valeur de cette innovation dans la science et dans le langage.
« Il est des personnes, dit M. Bonnet (page 279) , » douées cependant d’une vue plus ou moins bonne, » qui ne peuvent soutenir une application tant soit peu » prolongée des yeux ; sitôt quelles veulent lire ou travailler à des objets qui doivent être proches pour «être nettement distingués, leur vue se trouble, un «brouillard semble se répandre devant les objets » qu’elles fixent, et elles éprouvent une douleur pro- » fonde dans les yeux, et quelquefois même dans » toute la tête. »
«J’ai imposé, dit M. Pétrequin , à cet état patho- » logique de l’appareil oculaire , la dénomination «nouvelle de ophthalmocopie , de oçOakpç , œil, et «xoTCiaw, se fatiguer; et celle de kopiopie, de àfy, œilt «elxoTCiaw, dérivé de xqtcoç, fatigue. » (Voy. Annal, d’ocul., t. Y, p. 250.)
M. Bonnet {voy. page 283) distingue plusieurs espèces de kopiopie : 1° celle qui dépend d'une inflammation de l’œil ; 2° celle qui dépend d’une maladie des paupières; 3° celle qui existe avec le strabisme; lx° celle qui ne s’accompagne d’aucune lésion appréciable. « Ordinairement elle coexiste avec la myopie, » et cette coexistence est si fréquente, que je n’ai ob- «servé, ajoute-t-il ( p. 290), la disposition à la fa- » tigue des yeux que deux fois chez des personnes dont » la vue avait la portée ordinaire. »
Il va sans dire que M. Bonnet s’abstient de pratiquer la myotomie dans les deux premières espèces de kopiopie, qui devront céder à l’emploi de moyens appropriés aux maladies dont elles ne sont qu’un symptôme.
Relativement à la kopiopie qui existe comme complication de strabisme , M. Bonnet ne la décrit pas à
part; il renvoie à l’article Strabisme. « Il me suffit de » rappeler, dit-il (p. 189), que, lorsque chez les stra- » biques , la vue se fatigue aisément , les sections qui « permettent à l’œil de se redresser lui rendent aussi » la faculté de s’appliquer pendant longtemps. » Quelques lignes plus bas , il est vrai, M. Bonnet reconnaît que l’opération du strabisme peut avoir pour conséquence de donner lieu à la kopiopie qui n’existait pas auparavant; mais il se hâte d’ajouter que la kopiopie dépend alors d’une inflammation persistante de l’œil. Quoi qu’il en soit, M. Bonnet, partant de cette idée que la kopiopie ne peut dépendre que d’une susceptibilité exagérée de l’œil ou d’une pression trop forte des muscles sur cet organe , a été conduit à proposer le premier la section de l’un de ces muscles, le petit oblique, pour, diminuant, écrit-il , la pression sur un point , la diminuer immédiatement par le fait sur tous les autres (p. 292).
Ce chirurgien a pratiqué sept fois la myotomie souscutanée du petit oblique pour guérir la kopiopie , et il faut ajouter la myopie coexistante. En effet, sur ces sept observations , cinq ont déjà été relatées plus haut à propos de la myopie. Ce sont les observations 3, /f, 5, 6 et 7. Nous n’y reviendrons pas. Pour ce qui est de la sixième malade, la kopiopie était simple , sans strabisme ni myopie. M. Bonnet fit la section des deux obliques inférieurs, et la malade guérit. Deux mois après, il n’y avait pas eu de rechute (p. 296).
La septième malade, qui était une sœur hospitalière de l’Hôtel-Dieu de Lyon , ne guérit pas (p. 295).
M. Pétrequin, qui, après M. Bonnet, a fait les plus grands efforts pour faire du symptôme subjectif qu’il a appelé kopiopie une sorte de maladie indépendante
de l’amaurose , dont elle n’était antérieurement qu’un symptôme , ne cite pas dans les deux mémoires qu’il a publiés successivement dans les Annales d’ oculistique ( t. Y, p. 250 , et t. YI, p. 72) une seule observation de kopiopie simple , c’est-à-dire sans complication de myopie ou de strabisme, il vante les avantages de la myotomie appliquée à la kopiopie , mais il se borne à rappeler les observations déjà connues de M. Bonnet (observations de myopie et de kopiopie) ; puis il donne le résumé de dix observations qui lui sont propres (voy. t. Y, p. 261).
Or, dans ces différents cas, il existait en même temps un strabisme convergent, le plus souvent double, accompagné , comme cela a lieu ordinairement, d’une faiblesse plus ou moins prononcée de la vue , augmentant avec le travail soutenu de l’organe ; et , comme cela a lieu aussi dans beaucoup de cas , la guérison du strabisme a amené une très grande amélioration dans l’état de la vision.
Nous croyons, d’après ce qui précède, qu’en insistant, autant qu’ils l’ont fait , sur un symptôme , MM. Bonnet et Pétrequin n’ont pas pour cela découvert une maladie nouvelle. Ce symptôme a été indiqué par la plupart des auteurs comme appartenant à une variété d’amaurose que l’école allemande appelle amblyopie congestive , et que M. Tavignot a désignée, dans ces derniers temps , sous le nom d’ amblyopie névralgique ( Traité clinique des maladies des yeux, p. 68). Or ce symptôme disparaît généralement assez bien sous l’influence d’une médication appropriée , et sans le secours de la myotomie. 11 n’y a d’ailleurs qu’un seul fait à l’appui de ce dernier mode de traitement , celui de M. Bonnet , et à la rigueur on pourrait, dans
ce cas unique dans la science, expliquer la guérison autrement que par la cessation de la compression de l’œil par le muscle petit oblique.
Si nous essayons maintenant, pour remplir le cadre qui nous est tracé et en nous appuyant sur les observations qui en ont été publiées jusqu’ici , d’apprécier le rôle que doit jouer la myotomie oculaire comme moyen curatif de la disposition à la fatigue des yeux , nous dirons :
Dans les cas de kopiopie coexistant avec le strabisme et la myopie, les indications de l’opération restent les mêmes que si l’on avait à traiter ces deux dernières affections elles-mêmes à l’état simple , et l’opération avec ses suites heureuses ou malheureuses s’appliquera à la fois à la kopiopie, au strabisme et à la myopie.
Dans les cas de kopiopie simple , et à fortiori, dans les deux premières espèces admises par M. Bonnet, et qui sont symptomatiques d’une affection oculaire ou palpébrale, la myotomie ne saurait être rationnellement pratiquée.
§ iv.
De la myotomie oculaire appliquée au traitement du nyslagmus.
Le nystagmus, qui n’est autre chose qu’une contraction spasmodique d’un ou de plusieurs muscles de l’œil, et en quelque sorte une chorée locale, est loin d’être dans tous les cas un état simple.
Il se rencontre assez souvent avec la cataracte congénitale, la myopie, le strabisme, l’amaurose, le staphylôme transparent de la cornée, une opacité circon-
scrite de l’appareil cristallinien, etc. Le nystagmusest ordinairement dépendant, dans ces cas, de la maladie principale et on l’a vu disparaître avec elle. Un enfant de deux ans, atteint d’une cataracte double congénitale, de strabisme convergent et de nystagmus , a été débarrassé de ces dernières complications lorsqu’on eut opéré avec succès les deux cataractes (voy. Jour, des Conti. méd.-chir. , t. XXXII, p. 189). Nous avons opéré aussi deux enfants atfectés de cataractes congénitales et qui ont guéri du nystagmus qui compliquait celles-ci par l’opération qui leur a rendu la vue.
Lorsque le nystagmus existe avec le strabisme , la myotomie, pratiquée dans le but de redresser l’œil, a souvent eu pour effet de guérir en même temps le mouvement spasmodique des muscles oculaires. Tous les chirurgiens ont observé des faits semblables ; mais aussi, par contre , on a vu des sujets affectés du strabisme ordinaire sans oscillation du globe de l’œil présenter à la suite de la myotomie des signes caractéristiques du nystagmus. Cet état a été chez eux ou passager ou définitif.
Quoi qu’il en soit, quelques chirurgiens ont eu l’idée d’appliquer la myotomie au nystagmus simple , c’està-dire non compliqué de strabisme ; mais les essais de ce genre, dit M. Bonnet (p. 302), n’ont pas été heureux. Nous ne connaissons qu’une seule observation de réussite, c’est celle qui a été publiée par M. Phillips dans sa Ténotomie sous-cutanée , p. 317; M. Phillips avait pratiqué la section des muscles droits interne et externe. M. Bonnet dit avoir essayé une première fois le procédé de M. Phillips, et avoir échoué. Dans d’autres cas, il a eu recours à la section sous-crtanée des muscles petits obliques. Le premier sujet , qui était en
même temps presque amaurotique , n’obtint aucun bénéfice de cette opération ; le second ne fut que très légèrement amélioré, mais, en revanche, il obtint quelque avantage de l’opération sous le rapport de la brièveté de la vue , qui fut allongée d’une manière sensible. M. Bonnet rapporte cette observation, que nous eussions assurément fait figurer parmi celles qui ont trait à la myopie , bien qu’il l’en eût distraite ; mais cette observation n’offre pas toute la précision désirable dans les détails, et d’ailleurs on ne dit pas si et quand le malade a été revu. Enfin , nous rappellerons encore l’observation de M. Roux , de Meximieux , déjà indiquée plus haut, à propos de la myopie. La critique que nous avons faite de cette observation , considérée sous le rapport de la myopie, s’applique également au nystagmus.
Dans l’état actuel de la science , et en face des faits relatés plus haut, nous ne croyons être que juste en formulant de la manière suivante notre appréciation de ce sujet :
La myotomie appliquée au traitement du nystagmus simple n’a pas encore une valeur démontrée.
On a été conduit, partie par induction, partie par expérimentation pure, à pratiquer la myotomie dans quelques affections amaurotiques. On sait, en effet, que dans un certain nombre de cas l’œil dévié présente un degré plus ou moins grand de faiblesse qui peut être considéré comme une amaurose. D’après
M. Bonnet, ces faits autorisent à croire que l’amblyopie concomitante du strabisme dépend de la rétraction musculaire qui produit la déviation (page 306) : « Or, » puisque dans ces cas, ajoute- t-il , où l’altération » de la vue coïncide avec le strabisme, on la fait cesser » par la section du muscle rétracté , il n’y a pas de » raison pour ne pas en conclure que la myotomie ne » puisse recevoir d’heureuses applications dans quel- » ques variétés d’amaurose indépendantes du stra- » bisme. »
Quoi qu’il en soit, M. Bonnet ne tarde pas à reconnaître la hardiesse un peu aventureuse de son induction, car il se hâte de la mitiger dans les termes suivants : « Toutefois, dit-il, on voit dès à présent que ces » cas ne sont qu’exceptionnels , et qu’il doit être assez » difficile de les reconnaître d’une manière certaine. » (Voy. p. 307.)
M. Pétrequin, qui a, comme M. Bonnet, appliqué la myotomie au traitement de l’amaurose, ne paraît pas s’être laissé guider par les mêmes idées, à en juger par la phrase suivante qui a trait à l’amblyopie : « On » s’explique très bien, dit-il , comment l’inaction pro- » longée de l’organe en a affaibli la puissance. » (Voy. Ann. d’ocul . , t. IV, p. 260.)
Toutefois, ce fut M. Adams, oculiste anglais, qui pratiqua le premier, en 18M, la myotomie pour guérir l’amaurose. Sur une jeune femme de vingt-deux ans, affectée d’amblyopie de l’œil droit, il coupa d’abord le muscle droit interne sans résultat autre qu’une diplopie ; il coupa le droit externe ; quinze jours après, la diplopie cessa et la vision s’améliora. Plus tard, M. Adams a encore publié une seconde observation non moins curieuse que la précédente sous le rapport l. 16
du bon résultat obtenu de la section des muscles droits.
M. Ruette, de Gœttingue, a annoncé ensuite la guérison de deux cas d’amaurose obtenue par les sections musculaires. 11 coupa les deux muscles droits externes chez un malade dont la vue était perdue, à la suite de divers accidents, au point qu’il ne pouvait, disait-il, distinguer de l’œil gauche le jour d’avec la nuit. Immédiatement après la myotomie, l’amélioration fut telle que le malade pouvait tout distinguer. Le lendemain, la vue avait encore gagné et lui permettait de voir, avec l’œil gauche, les aiguilles d’une montre à la distance de 10 pouces. L’œil droit n’avait jamais été aussi bon. Huit jours après l’opération , les pupilles se contractaient avec plus de facilité qu’auparavant. L’œil gauche était encore un peu dévié, et M. Ruette se proposait de l’opérer de nouveau.
Le deuxième cas est assez analogue au précédent , par son heureux résultat , quoique l’affection amaurotique fût moins avancée.
Il y avait, dans ces deux cas , strabisme divergent compliqué d’amaurose ; et M. Ruette ajoute que la myotomie n’est applicable qu’aux cas où l’amblyopie et l’amaurose sont liées à une déviation oculaire. (Extrait d’un mémoire intitulé : De la valeur de la myotomie oculaire dans le traitement de V amaurose, par M. Fleussu, Ann. d’oculist., t. IX, p. 222.)
Après M. Ruette, M. Pétrequin s’est occupé de cette opération. 11 dit posséder plusieurs cas de guérison ; mais il ne cite que deux observations.
1° Un ouvrier, âgé de dix-huit ans, était affecté d’amaurose incomplète de l’œil gauche. M. Pétrequin crut que l’état spasmodique de l’appareil musculaire exerçait une profonde influence sur la force visuelle, et
coupa les deux muscles droits internes: la vue fut améliorée à gauche; en six semaines, elle était devenue normale à droite.
2° Un ouvrier, âgé de dix-sept ans , avait une amaurose presque complète de l’œil gauche. 11 ne pouvait compter ses doigts. M. Pétrequin remarqua dans les mouvements de l’œil une certaine déviation, et, comme dans le cas précédent, il attribua l’amaurose au trouble du système moteur de l’œil. La section des deux muscles internes a déterminé une amélioration instantanée de la vue, qui augmenta tous les jours.
M. Phillips a également publié un cas de guérison d’amaurose simple par la myotomie.
« J’ai aussi, dans deux circonstances , dit M. Bonnet » (p. 307), essayé l’application de la myotomie pour » remédier à des amauroses sans déviation oculaire , » et qui paraissaient présenter les conditions les plus » favorables à cette expérimentation , mais je ne suis » arrivé à aucun résultat encourageant. Il est vrai , dit- » il , qu’au lieu de couper les muscles droits , j’ai coupé » le muscle petit oblique. »
Enfin M. Guépin, de Nantes, a fait insérer, en 18i3. dans les Annales d'ocul., t. X, p. 277, un article intitulé : Note sur quelques cas d'amaurose traités par la myotomie oculaire. Dans ce travail , M. Guépin rapporte quatre observations sur lesquelles il y aurait beaucoup à dire en s’en tenant au titre qu’il donne à son travail. Nous ferons seulement remarquer que ces affections amaurotiques étaient compliquées d’une variété de strabisme; que, dans plusieurs cas, l’auteur a joint à la section du droit interne un traitement anti-amaurotique. Le résultat obtenu a été le suivant : Sur ces quatre faits , il y eut une guérison
évidente , une autre douteuse , car le malade n’a pas été revu après huit jours, une amélioration et un insuccès.
Tels sont les faits connus d’amaurose traités par la section des muscles de l’œil ; que prouvent-ils?
Prenons d’abord les observations de M. Adams. La première a trait à une affection beaucoup moins grave que l’amaurose; car il ne s’agit, en définitive, que d’une disposition à la fatigue de l’œil droit. Or, on conviendra que la section des deux muscles droits pratiquée dans le but de guérir cette affection qui cède d’ordinaire facilement à un traitement simple, mais convenable, est une opération en quelque sorte plus grave que la maladie. Connaît-on bien d’ailleurs la part que la myotomie a pu prendre à la guérison définitive du malade, si tant est qu’elle ait eu lieu ; et, dans ce dernier cas, ne faudrait-il pas tenir compte du repos obligé de l’œil après les deux sections musculaires qui ont été faites à quinze jours de distance l’une de l’autre?
La seconde n’est pas plus concluante.
Celles de M. Pétrequin sont-elles plus probantes ? Il y avait, dans les deux cas qu’il a publiés , un strabisme léger à droite, et plus prononcé à gauche, et ayant produit dans l’œil une anesthésie rétinienne. Or, on sait que cette espèce d’inertie de la membrane nerveuse oculaire , quand elle accompagne le strabisme , disparaît ordinairement avec lui, et si, quand elle existe seule, elle peut être théoriquement assimilée à l’amaurose, elle s’en distingue d’une manière bien nette dans la pratique par son peu de gravité. Enfin , les observations de M. Ruette ne peuvent, ànotre avis, éclairer davantage la question ; car , en acceptant les deux faits de ce chirurgien tels qu’il les a relatés, on est con-
duit à penser qu’il s’agit bien moins des symptômes de l’amaurose que de ceux d’une paralysie de la troisième paire de nerfs. Il existait, en effet, un mydriasis et un strabisme externe , et si le prolapsus de la paupière supérieure manquait, c’est qu’il manque quelquefois dans cette affection, ou qu’il avait déjà pu disparaître; et dans cette hypothèse, on s’explique l’action que l’opération a eue sur la vision. La vive irritation qu’elle a produite sur les yeux a pu réveiller la contractilité de la pupille et rendre la vue plus distincte.
Il résulte pour nous, de cette discussion, que les faits rapportés jusqu’ici à l’appui de l’indication de la myotomie oculaire dans le traitement de l’amaurose, ne prouvent rien en faveur de son application , et qu’il convient d’y renoncer jusqu’à ce qu’on ait produit des faits plus probants, et qu’on ait mieux décrit les espèces de cette maladie , qui pourraient être avantageusement modifiées par cette opération.