‹ Des origines du premier duché d'AquitaineChapitre 72 sur 158 · IhuL, p · texte numérisé non relu

IhuL, p

:?. Art de vcrifter les dates, \, p. 545 ; Bouquet; 111, GOl.

lM;t;Miî:i;K skctioN' 127

^s ; les autres, parmi lesquels se trouvaient des Saxons (v. note XXXVII), furent renvoyés sans rançon, et môme avec des présents. Il espérait sans doute, par ces mesures de clémence, mieux que par un acte de sévérité, désarmer les attaques qu'il appréhendait encore. On annonçait en effet qu'une armée « franque » s'avançait à marches forcées pour délivrer PauP, et Wamba , campé hors de Nîmes, sur un plateau qu'il avait fortifié, affectait de vouloir l'attendre, parlait môme de se porter en avant (son panégyriste, Julien de Tolède, prétend que la Gaule méridionale était dans la terreur). Personne ne paraissant, Wamba se fit persuader par ses conseillers d'abandonner son projet, « pour ne pas rompre la paix entre les deux nations ». Dans l'état d'abandon, de confusion, de morcellement où était alors la Gaule méridionale, Wamba manqua là peut-être la revanche de Vouillé.

Tout-à-coup, un courrier vint lui annnoncer qu'un des ducs francs, appelé Lupus, avait pénétré en armes sur le territoire de Béziers, <( unum e ducibus Franciiu, nomine Lupum, in Beterrensi territorio hostiliter accessisse ». Cette phrase seule prouve que Lupus n'était pas le seul chef de la Gaule méridionale. Il y avait, nous avons eu raison de le présumer plus haut , d'autres chefs, probablement aussi Indépendants que lui.

Wamba, à cette nouvelle, leva son camp (si^ jours après la prise de Nîmes) et mena son armée à marches forcées, pour n'avoir pas sa ligne de retraite coupée^ « concita velocitate cum exercitu properans^ delatas inimici nisus est pra^venire insidias «. Lupus était déjà

1; Du-K;.. il. 7]:.;

128 limil: delmkme

à Aspiran, sur la rive droite de l'Hérault « juxta villam, cui Asperiano vocabulum fertur ».

Ce détail, si Ton s'en rend compte sur la carte, est singulièrement intéressant : on voit que Lupus n'arrivait pas a par la vallée de l'Aude » , comme dit M. Fauriel, par la grande voie romaine qui conduit de Toulouse à Nîmes (col de Naurouze) ; cette voie, avant d'atteindre l'Hérault, traversait Carcassonne, Narbonne, Béziers, forteresses qui auraient arrêté ou singulièrement gêné ou tout au moins signalé sa marche ; en outre, pour passer du territoire de Toulouse sur le territoire de Béziers, il aurait dû traverser les territoires de Carcassonne et de Narbonne, et Julien de Tolède ne dit pas cela. Ce chroniqueur, très précis dans son langage pompeux, nous montre Lupus apparaissant d'emblée (( in Beterrensi territorio ». Si donc Lupus n'a pu arriver par cette route, faut-il supposer qu'il aurait pénétré en Septimanie par les sentiers de la Montagne- Noire, par cette âpre région que gardaient les forteresses du Gabardès ^ ? Mais Julien de Tolède nous dépeint l'armée toulousaine marchant avec des bêtes de transport, des vivres, de nombreux chariots, « jumentis sive substantiis quee multipliciter plaustris sibi adduxerant suffectura ^>. Un pareil train d'équipages exige une grande route, et la Montagne-Noire au vu'' siècle n'en avait aucune, que nous sachions. — Cherchons ailleurs : La carte des voies romaines - nous montre une route allant de Rhodez, par Lodève, rejoindre la grande voie septimanienne à Cessero (Saint-Thibéry). Cette voie,

1, Caput Arietis, Longnou, p. 616.

2. E. Desjardiiis. Géographie de la Gaule d'après la Table de Peutinger, carte de redi'essement.

i>i;i:mii,i;|': skction 121)

qui traversait le plateau de Larzac, et qui parait avoir servi plus d'une l'ois, du vi° au viii'' siècle, aux invasions de Septimanie en Aquitaine et réciproquement (v. note XXXVIII), devait longer la rive droite de l'Hérault, comme le chemin de fer actuel entre Agde et Glermont ; elle passait précisément au pied du village d'Aspiran. C'est par cette route que Lupus, selon nous, est descendu des Gévennes pour aller occuper le carrefour de Saint-Thibéry et couper la retraite de Wamba. Dans cette hypothèse, tout devient d'une parfaite clarté ; on comprend que l'apparition de Lupus n'ait pu être signalée plus tôt, puisque du premier coup, au sortir des gorges de Lodève, il se trouvait sur le territoire de Béziers ; on comprend aussi qu'il ait pu parvenir là sans obstacle sérieux, Aspiran n'étant qu'à une journée de marche de la frontière (22 kilom. de Lodève, 40 au plus de la limite du Rouergue), et la route n'étant gardée que par la pauvre cité de Luteva ; enfm, cette voie romaine comporte, bien mieux que les petits chemins de la Montagne-Noire, l'attirail de guerre que Lupus traînait après lui.

La marche de Lupus était habile, le point d'attaque bien choisi ; qu'il occupât Saint-Thibéry, et là, — couvert par l'Hérault, ayant la route de Lodève pour retraite, — il cernait en quelque sorte l'armée de Wamba, surtout si elle était encore arrêtée devant Nîmes, qui devait tenir un certain temps. Wamba avait bien prévu ce péril, et c'est sans doute pour surveiller cette route du Larzac qu'il était d'abord resté en arrière, faisant assaillir Nîmes par ses lieutenants.

Malheureusement pour le duc aquitain, Nîmes fut emporté en deux ou trois jours, et tous ses calculs furent déjoués. Lorsqu'il atteignit Aspiran, on lui apprit

130 LiM'.i: DiàMtMi'^

que Wamba, maître de Nîmes et des chefs rebelles, revenait sur lui à grands pas ; il jugea inutile de l'attendre (il n'y avait plus rien à faire). L'armée aquitaine disparut avec une rapidité dont triomphe le chroniqueur wisigoth : « ita terrificatus aufugit, ut exercitus Duci et Dux exercitui videretur déesse... ». Elle n'avait pas encore cette solidité dans la retraite que donnent vingt ans de combats : elle abandonna, pour aller plus vite, une grande partie de son matériel.

Cette disparition soudaine des Aquitains ne se comprendrait pas s'ils avaient dû, d'Aspiran, regagner le col de Naurouze à travers les territoires de Béziers, de Narbonne, de Garcassonne, en plusieurs journées de marche (iOO kil. de Saint-Thibéry à Garcassonne par la voie romaine ; 110 à vol d'oiseau d'Aspiran à la frontière toulousaine, à l'ouest de Garcassonne). Wamba avait disposé une troupe d'élite pour les poursuivre ; mais, dit le chroniqueur, « tam citata finium suorum occurrerunt latibula, ut quo fugerent, quo laterent atque consistèrent nulle modo censeretur vestigia reliquisse... ». Get évanouissement d'une armée s'explique, si vous la supposez sur la route de Saint-Thibéry à Rhodez (Aspiran, nous Pavons dit, n'est qu'à 40 kil. de la frontière du Rouergue) ; autrement, ce serait un pur miracle, c'est-à-dire un phénomène en dehors des lois de la géographie et de l'histoire.

C'est seulement après s'être assuré que Lupus et son armée étaient introuvables, nous dit Julien de TolôdCj que Wamba se dirigea sur Narbonne à petites journées^ ...». « unde comperto princeps quod Lupum cum. ceteris iavenire non posset, placida progressione Narbonam contendens.i. ». Donc, c'est bien à l'est de Narbonne qu'a eu lieu la débâcle et la poursuite de l'armée aqui-

pnE3ïiEnE bEcriON loi

taine, pur la route de Lodève et non par celle de Garcassonne. Il semble que Wamba ait attendu, probablement vers Saint-Thibéry, que le corps d'élite chargé de sonder la montagne lui eût signalé la disparition de l'ennemi ; c'est seulement alors qu'il gagna Narbonne, à petites journécSy pour être plus prêt à revenir sur l'Hérault si l'ennemi tentait d'y reparaître ( v. note XXXVIII).

Voilà bien des raisons qui ne permettent guère de douter que Lupus ait envahi, puis évacué la Septimanie par la voie romaine qui conduisait de Rhodez à Saint- Thibéry. Nous insistons sur ce résultat, d'abord parce qu'il n'est jamais indifférent de reconstituer un détail de l'histoire, ensuite parce qu'il montre ce qu'on peut obtenir en commentant, la carte à la main, les textes du moyen âge : en effet, — et c'est là le résultat le plus important de notre dissertation, — vous remarquerez que le duc de Toulouse ne pouvait atteindre cette route qu'en traversant le territoire d'Alby dans toute sa largeur, et celui de Rhodez dans sa partie sud ; or, sauf exceptions , on ne prend pour base d'offensive que son propre territoire. Il est donc infiniment probable que les cités d'Alby et de Rhodez faisaient déjà partie du duché de Toulouse.

On voit quels précieux renseignements nous apporte, sur la Gaule méridionale en 673, le récit consacré par Julien de Tolède à la gloire du roi Wamba :

Nous y trouvons d'abord la seule date précise que nous possédions en ce qui concerne Lupus (septembre 673) ;

Nous y voyons en outre que Lupus n'était pas le seul chef indépendant de la Gaule méridionale ; il y en avait d'autres, soit dans l'Aquitaine orientale (Gévaudan^

132 ij\i;k dklxjkmk

Uzége, etc.), soit dans la basse Burgondie et la Provence ;

Nous pouvons constater une fois encore qu'il était servi par une force guerrière redoutable dans l'état de décomposition où se trouvait alors le midi de la Gaule ; ces auxiliaires wascons et aquitains qu'il fait passer à la solde de Paul et qui se battent si bravement (Julien de Tolède paraît faire d'eux un tout autre cas que des Septimaniens), cette armée qu'il amène lui-même, cet attirail de subsistances qu'il traîne à sa suite, tout suppose un état militaire sérieux ;

Enfin, nous sommes autorisés à penser que sa domination, à l'est, s'étendait dès lors jusqu'à Alby et Rhodez.

A ce moment même le roi Ghildéric II, qui depuis trois ans réunissait tous les royaumes francs sous son autorité, tombait assassiné ^ La vie de saint Lantbert, écrite à la demande de Louis le Débonnaire, 150 ans au moins après ces événements, nomme les chefs du complot aristocratique qui fit périr le jeune roi : Amalbert,

Ingolbert, Bodilon et Lupus « Rex Hildericus insi-

diis satellitorum suorum, Amalberti videlicet et Ingolberti, simulque Bodilonis, necnon et Lupi aliorumque... vita et regno privatus est... ^ ». Nous savons pourtant que le duc de Toulouse, au commencement de septembre 673, était en Septimanie, bien loin de cette forêt Lauchonia ^ où Ghildéric II perdit la vie *. Aussi peut-on

1. L'abbé de Longuerue (ap. Bouq., III, (391) établit qu'il lut tué avant le 12 septembre 673.

Page 1