OBSERVATION XIV
Ectopie inguinale de l'ovaire et de la corne utérine à droite ; sixième grossesse développée . suivant toute probabilité, dans la corne herniée. — Opération et extraction d’un fœtus à terme. — Mort delà mère le jour de l'opération.
Une femme de 32 ans remarqua, quelque temps après l'accouchement d’un cinquième enfant, survenu il y a deux ans, une tumeur douloureuse, du volume d'un œuf de poule, siégeant dans la région inguinale droite. Peu à peu la tumeur s’accrut, et, la menstruation s’étant suspendue, la malade fut prise de violentes douleurs l’obligeant à rester alitée la plus grande partie de la journée. Au commencement de juin, elle ressentit dans la tumeur des mouvements qu elle compara aux mouvements de l’enfant. Un médecin appelé diagnostiqua une grossesse extra-abdominale.
Au milieu d'octobre, c'est-à-dire à l'époque correspondant à la fin delà grossesse, Rektorzik constata les phénomènes suivants :
La patiente, de taille moyenne, à face pâle et bouffie, à système musculaire médiocrement développé, présente une tumeur ovale, pédiculée, allant de l'aine entre les deux cuisses et descendant jusqu'aux genoux. La peau enveloppant cette tumeur, qui a en longueur maximum 42 cent, et en largeur 25 cent., est d'aspect variable, tantôt luisante, tantôt couverte de veines nombreuses et épaisses; la température en est plus élevée que celle de la peau avoisinante. Sur la face correspondant à la cuisse droite, dans le voisinage de la partie pédiculée de la tumeur, le toucher permet de reconnaître un corps de consistance élastique, de forme ovoïde, de la longueur d'un pouce et demi et moitié moins large, qui n’est autre chose que l'ovaire. Les parties et les mouvements de l'enfant sont facilement perçus, et au sommet de la tumeur on sent nettement la tête. A la percussion et dans toute la circonférence de la tumeur, la résonnance était vide. A l'auscultation, on sent sur la face, tournée vers la cuisse gauche, les battements dicrotes du cœur fœtal et un souille éclatant, isochrone au pouls radial delà mère. Par le toucher, on constate que la portion vaginale est déjetée un peu à droite ; le fond du vagin est élargi, la muqueuse est couverte de mucosités abondantes, et la température plus élevée que d'habitude.
D’après ces données, on diagnostiqua une grossesse développée dans la corne rudimentaire d’un utérus unicorne, en dehors de la cavité abdominale et vraisemblablement dans une hernie inguinale. Comme dans ces conditions l’expulsion de l'enfant ne pouvait avoir lieu que par la suppuration, et que la mort de la mère était alors inévitable, on se détermina à l’opération, qui fut pratiquée le 22 octobre.
La peau fut incisée dans l’étendue de cinq pouces sur le côté gauche de la tumeur et disséquée au milieu dans l’étendue d'environ deux pouces et demi, à la suite de quoi se présenta la surface lisse du péritoine recouvrant la poche fœtale. On ouvrit ensuite les parois hypertrophiées, épaisses d’un quart de pouce, de la corne utérine jouant le rôle de sac fœtal; les membranes furent rompues, et le fœtus fut extrait par le siège. L’enfant cria aussitôt, et le cordon fut lié. On dut lier également sur les parois du sac fœtal deux artères qui donnaient beaucoup de sang, et l’hémorrhagie assez considérable d’une veine fut arrêtée, partie par la compression du tissu ambiant, partie par un tampon de charpie imbibé d’une solution de sesquichlorure de fer. A cause d’adhérences résistantes, l’arrière-faix ne put être extrait après avoir rapproché les bords de la plaie, on fit des applications chaudes à la suite desquelles la cavité se rétrécit un peu. Il n’y eut pas d’hémorrhagie ultérieure, mais un peu plus tard il survint un vomissement, le pouls devint filiforme ; coma, embarras de la respiration, et mort le soir. L’autopsie ne fut point permise. (Rektorzik; OEsterr. Zeitsschrift f. prakt. Heilk ., 1860, n° 18. Mon. f. Geburtsk ., 1860, tom. XYI, pag. 475 * .)
Malgré l’absence d’autopsie, cette observation démontre d’une façon suffisante que l’embryon s’est développé au sein d’une corne utérine herniée conjointement avec ses annexes; elle est donc, sinon une preuve, du moins une présomption en faveur de la possibilité d’une grossesse utérine dans les ectopies doubles. Elle n’est pas, du reste, le seul argument qui puisse être invoqué à l’appui de cette manière de voir, car les testicules signalés dans le cas de Handy étaient assurément les ovaires déplacés. En dépit des nombreuses lacunes de son récit, en dépit de sa description, plus anecdotique que médicale, on ne saurait mettre en doute le caractère foncièrement féminin du sujet, non plus que le fait de deux grossesses successives coïncidant avec une ectopie double des ovaires.
1 Un fait analogue a été publié par Muller ( Allgem . Wien. med. Zeitung, 1862); mais, à en juger par les détails, il est une seconde édition de celui de Rektorzik. Je fais expressément cette remarque, afin qu’à l’avenir il ne soit pas compté comme double.