‹ Des ovairesChapitre 65 sur 67 · IV · texte numérisé non relu

IV

Partant de ce principe que le développement normal de l’organe est la condition primordiale de la fonction, l’absence ou 1 état rudimentaire des ovaires doit avoir pour conséquence forcée la perte des fonctions qu’ils sont appelés à remplir. Cette vérité est hors de toute contestation, mais les fonctions attribuées à ces organes ne sont pas établies avec la même évidence.

La physiologie répond, à cet endroit, d’une façon assez précise, mais ses enseignements sont-ils exacts? C’est ce qu’il convient de vérifier à la lueur des faits colligés.

Il est à peine besoin de le remarquer, les opinions ont varié sur ce point comme sur tant d’autres, et l’on n’en finirait pas si l’on voulait narrer par le menu l’es nuances qui séparent les principales d’entre elles. Mentionnons seulement celle d’ Athénée d’Atalia et d’Averrhoès ; ces deux auteurs, qui vivaient, l’un au ier siècle de l’ère chrétienne, le second au xme siècle, se sont rencontrés pour croire que les ovaires sont superflus, et qu’à l’exemple des mamelles de l’homme ils servent seulement à établir la symétrie. Pour Galien, ce sont au contraire de véritables testicules sécrétant une liqueur séminale et ayant même des épididymes, mais très-petits. Les découvertes de Regnier de Graaf, en montrant le peu de fondement de ces deux opinions, ont été le point de départ des idées régnant aujourd’hui ; l’ovaire porte des vésicules à sa surface, et c’est dans ces vésicules qu’est contenu l’ovule indispensable à la génération d’un nouvel être. Toutes les observations sont unanimes, et c’est à raison de cette concordance qu’on est autorisé à inscrire la stérilité comme résultat immédiat de l’anomalie en question.

A côté du phénomène stérilité, indiqué dès le commencement du xvne siècle par Michaelis Alberti, se place celui de l’absence complète de la menstruation. Pour avoir été introduit plus tardivement dans la science, — il y a à peine une quarantaine d’années que l’on connaît la théorie de l’ovulation, — ce caractère n’en est pas moins constant : non-seulement les faits exposés l’établissent, mais encore il est confirmé par tous les cas dans lesquels on a dû pratiquer l’extirpation de ces organes. L’opérée de Percival Pott en est un exemple. A la suite, cette femme de 23 ans devint plus maigre et en apparence plus musculaire ; son sein, qui était très-gros, s’affaissa, et les règles ne reparurent plus. A en juger par une note que M. Kœberlé (de Strasbourg) a bien voulu me transmettre, la pratique de l’ovariotomie donne des résultats analogues. « L’extirpation des deux ovaires, m’écrit -il, n’apporte aucune modification notable dans leur état général. Ce sont des femmes qui peuvent être considérées comme étant arrivées brusquement à la ménopause ; les sentiments affectifs restent intacts. Les opérées ne sont plus, il est vrai, sous l’empire d’un besoin érotique impé-

rieux, mais elles n’en sont pas moins bonnes, aimantes à l’égard de leurs parents, leurs amis, leur famille et leur mari. Leurs organes génitaux denmirent excitables. Leur caractère devient peut-être plus doux, moins irascible; les seins ne s’atrophient pas ou guère. Ces femmes n’ont pas tendance à prendre un embonpoint exagéré, lorsqu’elles n’avaient pas déjà une prédisposition à l’obésité. J ’ai revu, il y a quelques jours seulement, deux de mes opérées (1862 et 1865) : l’une est très-grasse, mais elle a toujours bon appétit, et avait déjà un embonpoint exagéré avant l’opération ; l’autre, qui avait toujours été assez maigre, n’a guère pris d’embonpoint depuis. Les autres opérées ne présentent rien d’extraordinaire à ce sujet; on peut juger d’après leur état actuel qu’il n’y aura plus chez elles de modification ultérieure prononcée. Le système pileux n’a éprouvé aucun changement ; le timbre et la tonalité de la voix n’ont pas été modifiés. L’une des opérées auxquelles j’ai fait l’ablation des ovaires et de la partie sus-vaginale de la matrice était sujette à de fréquents accès d’hystérie qui n’ont plus reparu depuis. Dans tous les cas, il y a aménorrhée et santé parfaite. » Je dois ajouter que les observations réunies de tous côtés et empruntées à divers auteurs confirment l’exactitude de ces renseignements ; cependant, dans trois cas publiés par Fr. Bord et par Storer, un écoulement sanguin avait reparu après l’opération. A mon sens, ces hémorrhagies doivent être interprétées, soit comme se rattachant à une portion d’ovaire restée dans l’intérieur de l’abdomen1, soit comme une habitude hémorrhagique contractée par l’utérus et n’ayant du caractère menstruel que la périodicité.

La pratique de la castration chez les femelles de nos animaux domestiques fournit, elle aussi, son complément de preuves à l’égard du rôle attribué aux ovaires. A la suite, le rut, qui est l’analogue de la menstruation, ne se reproduit plus, l’animal ne recherche plus le mâle, et, devenant plus calme, moins emporté, engraisse rapidement (G.)

Malgré les assertions de plusieurs physiologistes, l’absence des ovaires

* A l’appui de cette manière de voir, on peut citer, d'une part la persistance de la menstruation alors que l’ovaire presque tout entier est envahi par un kyste, comme ce qui a lieu chez les truies à la suite de la castration. L’expérience a appris que s'il reste une partie de cet organe, l’animal conserve toujours de la propension à la propagation et éprouve le rut , comme si l’opération n'avait pas été pratiquée.

n’entraîne pas fatalement l’absence des modifications caractéristiques de la puberté. Vers le temps habituel, le mont de Vénus se couvre de poils, le bassin s’élargit, la saillie des hanches s’accuse, les membres s’arrondissent et les seins se développent comme si la menstruation allait s’établir. Quelquefois cependant, ces changements ne s’effectuent pas, et la femme, en dépit de l’âge, conserve les caractères de l’enfance, parfois même, et notamment dans un cas qui m’est propre, la taille éprouve un arrêt prématuré. Quelle était la raison de cette apparente contradiction ? On n’en a point cherché l’explication pendant longtemps, car ayant remarqué que cette dernière particularité concordait avec un état fœtal des organes de la génération, on a été amené à conclure que l’absence des ovaires était étrangère à la nonmanifestation des signes avant-coureurs de la puberté, et que la manière d’être de tout le système génital en était la véritable cause.

L’absence d’impulsions sexuelles, l’indifférence pour les hommes, ne sont pas davantage inhérentes à l’anomalie qui nous occupe. Les faits de Pears, de Lancereaux sont des exceptions et s’expliquent par la manière d’être, par l’organisation souffreteuse des sujets. Les faits contraires sont beaucoup plus nombreux, et l’on a, pour ainsi parler, l’embarras du choix. La femme de chambre observée par Alby (Obs. xxm) avait un amant auquel elle était dans l’habitude de tout permettre. La femme disséquée par Columbo (Obs. xxx) avait des rapports fréquents avec son mari, malgré la douleur dont ils étaient accompagnés. La femme dont Quain a relaté l’histoire (Obs. xxxiv) avait un vif penchant pour l’homme avec lequel elle était mariée. La fille dont M. Courty a donné la description avait eu des rapports contrenature par l’anus; enfin celle observée par M. Roubaud avait eu une vie de débauches sexuelles portées à l’excès. — On pourrait citer encore d’autres exemples, mais ceux-là suffisent amplement à démontrer que le désir de la copulation n’est point un signe impliquant le développement normal des ovaires. Dans un autre ordre d’idées et à l’appui de cette proposition, on peut invoquer le désir d’excitations génitales qui se montre chez les femmes ayant dépassé l’âge critique, et les habitudes vicieuses relevées chez les petites filles. Par conséquent, la sensation de l’appétit sexuel est, jusqu’à un certain point, indépendante de l’aptitude à la génération et peut parfaitement exister en l’absence des glandes sexuelles.

En résumé, l’absence ou l’état rudimentaire des ovaires entraînent à leur suite: 1 0 la stérilité; 2° l’absence complète de la menstruation. Ces deux signes sont constants, mais ils sont loin de leur être spéciaux, puisqu’un grand nombre d’actes morbides peuvent les produire ou en être compliqués. Sans doute, le second signe est moins commun que le premier, mais il ne saurait être regardé comme pathognomonique, à raison des retards éprouvés par l’établissement naturel du flux périodique et des circonstances encore assez nombreuses dans lesquelles on a noté son absence. Non-seulement quelques anomalies de l’utérus en sont accompagnées — absence de l’utérus, utérus embryonnaire, utérus fœtalis ou infantile, utérus pubescent, utérus sans cavité, etc., — mais encore l’absence de la menstruation, ou du moins du symptôme apparent, l’hémorrhagie, a été observée avec un utérus normal, et on a dans la science une soixantaine de cas dans lesquels des femmes sans hémorrhagie menstruelle ont eu un ou plusieurs enfants. 11 est juste de le dire, il y a alors des phénomènes sympathiques, des indices trahissant l’existence des ovaires; mais on ne saurait arguer sûrement de l’absence de ces signes à l’absence avérée de ces organes. Le molimen menstruel, qui en est en fin de compte la meilleure caractéristique, les hémorrhagies supplémentaires relevées dans des cas assez nombreux, peuvent en effet manquer sans impliquer fatalement l’absence des glandes sexuelles.

L’examen comparatif des organes se rattachant de prés ou de loin aux fonctions de la génération ne saurait davantage fournir des données certaines pour le diagnostic : le timbre de la voix pas plus que l’état des seins, la conformation de la cavité pelvienne pas plus que la manière d’être du corps, ne conduisent à rien autre chose qu’à une présomption. Le petit nombre de faits, la multiplicité des complications dont ils sont l’objet, joints au défaut de concordance des données qui en ressortent, impliquent une réserve prudente et motivée ; en un mot, autant il est facile d’affirmer l’existence d’ovaires normaux, autant il est difficile de reconnaître l’absence ou l’état rudimentaire de ces organes.

Du reste, ce diagnostic a de l’importance seulement alors que les autres organes de la génération ont leur conformation accoutumée. Hors cette circonstance, qui est exceptionnelle puisqu’elle a été constatée deux fois seulement, il est indifférent au point de vue clinique que ces organes soient ou

ne soient pas. En effet, lorsque l’utérus est absent, à l’état embryonnaire ou à l’état fœtal, le diagnostic de la manière d’être des ovaires importe beaucoup moins, car cette connaissance ne saurait servir en rien le praticien. Que la stérilité et l’absence de la menstruation tiennent seulement à l’état de l’utérus ou simultanément à celui-ci et à l’état des ovaires, elles n’ont pas pour cela plus de chances de curation, car, dans l’une ou l’autre hypothèse, aucun traitement ne peut être institué.

Pr opter solum ovarium , millier id est quod est. Tel est l’adage proposé par Chéreau qui, depuis les travaux concernant la ponte spontanée, tend à se substituer à celui de van Helmont, dont il est une modification. Au milieu de l’enthousiasme provoqué par celte belle découverte, on comprend qu’il ait au premier moment recueilli de nombreuses adhésions; mais on a peine à s’expliquer celle plus tardive et en apparence plus motivée du célèbre professeur d’anatomie pathologique de Berlin: « La femme, écrit Virchow, n’est femme que par les ovaires ; toutes les propriétés spécifiques de son corps et de son esprit, de sa nutrition et de sa sensibilité nerveuse, la délicatesse et la rondeur des membres, comme la conformation particulière du bassin, le développement des seins et la douceur de la voix, la belle parure de ses cheveux avec le duvet blanc à peine sensible des joues ; et cette profondeur du sentiment, ce regard qui la peint, cet abandon, cette fidélité, — tout cela et les autres qualités caractéristiques de la femme sont sous la dépendance des ovaires. — Enlève-t-on ces organes, on a l’homme-femme dans sa plus laide moitié, aux formes grossières et rudes, aux membres robustes, à moustache, à la voix rauque, aux mamelles flasques, aux sentiments envieux et égoïstes, et au jugement tranchant*. » Voilà, sans contredit, un magnifique panégyrique ; mais, comme tous les panégyriques, il est sujet à de nombreuses restrictions. Certes, si l’éclat de la pensée, l’élévation du langage, tenaient lieu d’arguments, l’auteur devrait s’incliner, mais en physiologie, comme en médecine, l’autorité du maître est primée par l’autorité des faits. En présence des observations rapportées dans le cours de ce chapitre , en présence de leur accord unanime , l’idée de M. Virchow touchant le rôle des ovaires n’est pas seulement gratuite, elle

1 L’état puerpéral, la femme et la cellule., ( Ges. Abhandl. pag. 747. Francfort, 1856.)

est encore dénuée de logique. Comment admettre que la castration, qui enlève à l’homme la vigueur musculaire, la hauteur et lelégance de la stature, l’ampleur de la voix et le développement de la barbe, produise absolument l'inverse chez la femme, et que celle-ci, par un miracle inattendu, en échange de la grâce en reçoive une force exceptionnelle? Mais, dira-t-on, Marc a émis cette opinion il y a une soixantaine d’années 1 , et depuis, Scanzoni et Foerstery ont adhéré; qu’importe : la longévité d’une erreur n’a jamais été en science une preuve de sa véracité. Ces auteurs ont beau répéter que les femmes privées d’ovaires ont l’aspect masculin, que leur menton , leurs lèvres supérieures, sont couverts de barbe, il ne s’ensuit pas que ces phénomènes soient et qu’il faille les admettre avec eux.

On ne croit pas, à plus forte raison, qu’on doive aller plus loin et que s’appropriant une idée de Kussmaul, on soit autorisé à déclarer sans sexe tout être dépourvu d’ovaires. Assurément le rôle rempli par ces organes dans l’économie féminine est cependant des plus considérables, on n’a nulle peine à le reconnaître; mais ce rôle, quelque prépondérant qu’il soit, quelque capital qu’il puisse être, n’est pas tel qu’il constitue la femme en entier et qu’en leur absence les caractères généraux de la sexualité soient complètement perdus. L’ovaire a beau être l’organe-chef, le grand moteur du système génital, son absence congéniale n’entraîne pas dans l’économie les modifications que l’on a supposées théoriquement; la plupart des attributs féminins persistent, preuve décisive, témoignage incontestable qu’ils sont indépendants des ovaires, puisqu’ils survivent à leur perte. Ainsique l’a écrit M. le professeur Fonssagrives, « La femme n’est pas femme seulement par les attributions fonctionnelles qui lui sont spéciales, et qui concourent au grand œuvre de la perpétuation des espèces ; elle l’est par tout l’ensemble de son être et de son être intellectuel et moral, au moins autant que de son être

1 Les résultats de la castration sont pour la plupart inverses de ceux que produit la mutilai ion des parties sexuelles viriles; car si l’extirpation des testicules elfémine l’homme, la perte ou l’atrophie des ovaires détermine chez la femme un état contraire. En effet, l’excrétion menstruelle n’a plus lieu ; le menton et surtout la lèvre supérieure se couvrent plus ou moins de poils, les seins s'affaissent, la voix devient rauque, le caractère moral acquiert plus de rudesse, et quelquefois même les goûts de la femme se portent vers des personnes de sou sexe. (Marc; Dictionnaire des sciences médicales, tom. IV, pag. 269 1813.)

physique. Qu’on fasse abstraction de sa sexualité, la femme lui survit, et je la retrouve, je l’avouerai, aussi complète, aussi bien elle-même, aussi harmonieuse dans la petite fille que dans la mère, et dans l’aïeule que dans celle-ci. 11 n’y a pas un seul trait de son organisation physique, une seule de ses formes, une seule de sa manière de vivre et de sentir, un seul caractère de son esprit, un seul mouvement de son cœur, qui ne soient pour ainsi dire tout imprégnés de féminisme. » Or, s’il en est ainsi pour l’enfant inconsciente de la maternité qui l’attend et en ayant seulement les aptitudes à l’état d’ébauche, ne peut-on en dire de même pour l’être auquel les ovaires font défaut? En dépit de sa stérilité fatale et de son impuissance possible, est-il, vrai dire, sans sexe? N’esl-il pas resté femme par ses qualités morales, parla gracilité de ses os et la forme arrondie de ses membres, par sa manière de sentir et l’absence de barbe, par le développement des seins et la conformation des hanches, par sa vulve normalement conformée ainsi que par les linéaments de la sphère génitale moyenne ? En résumé, les individus dont il s’agit sont des êtres incomplets, mais ayant conservé les principaux attributs du sexe à travers les lacunes de leur organisation génitale. « Il y a donc , comme le dit avec justesse mon maître et ami M. le professeur Courty, dans la sexualité autre chose qu’un appareil ou qu’un organe ; il y a toute une manière d’être, déterminée d’avance et capable de se réaliser par une organisation matérielle générale, qui peut être elle même indépendante de l’absence du principal appareil ou de l’organe générateur par excellence ; il y a enfin dans les manifestations dynamique et organique par lesquelles se caractérise l’un ou l’autre sexe, justification de cet autre adage auquel on peut donner sans crainte la plus large extension : « S exus præter genitalia inter se diserepant. »

Page 1