CHAPITRE VIII
APPENDICE : LA THÉORIE DE L’IDENTITÉ SPÉCIALEMENT PAR RAPPORT A LA DIPOPLIE PARALYTIQUE.
Lorsqu'il y a environ douze ans je publiai mes premiers travaux sur les paralysies des muscles oculaires, je me crus fondé à faire cette conclusion que les phénomènes de diplopie paralytique étaient tout particulièrement propres à appuyer la théorie des points identiques de la rétine, telle quelle avait été établie surtout par Johannes Müller. Depuis cette époque, l’acte de la vision binoculaire a de nouveau exercé la sagacité de nombreux auteurs ; la théorie en question a été soumise à une critique plus sévère qu’antérieurement, on a mis en jeu des armes pour sa défense et pour son agression, et les ophthalmologistes ont pris à tâche d’y apporter les matériaux propres à amener une conclusion valable. Ainsi Nagel (1) , prenant en considération différents phénomènes de la vision binoculaire, qui lui semblent être en opposition avec une théorie d’identité rigoureuse, s’est complètement séparé de cette doctrine, et s’est joint à celle des projections, fondée en réalité par Porterfield (2) et il cherche à démontrer que cette théorie
(1) Das Sehen mit zwei Augen und die Lehrc von den identischen Nelzhaulslellen. Leipzig, 1861.
(2) Treatise on tlie Eye, II, p. 309, 1759.
est plus en harmonie avec les observations sur l’œil sain et sur 1 œil malade. Alfred Graefe (1) se sent porté à des vues à peu près identiques pour expliquer la signification des faits pathologiques qu’on observe dans les paralysies et le strabisme simple, et croit également devoir conclure contre la théorie de l’identité. Je crois avoir été en grande partie la cause de cette manière de voir de ces deux auteurs, par deux séries d’observations, d’abord le signalement de la projection anormale dans les paralysies des muscles de l’œil (2) , et ensuite la description de ce que j’avais proposé de nommer l'incongruence des rétines (3). La première, dont il a été également question dans le cours de cet ouvrage (voy. page 9) forme pour Alfred Graefe la pierre fondamentale de l’explication de la diplopie paralytique. La fréquence de l’incongruence apparente des rétines et ses rapports avec les particularités du strabisme, que cet auteur analysa d’une façon plus étendue ( h ) , lui sembla devoir principalement renverser la théorie de l’identité.
(1) Arcli. f. Ophthalm. XI, 2. Ueber einige Verhtiltnisse des Binocularsehens, etc.
(2) Ibid. I, 1, p. 18.
(3) Ibid. 1,1, p. 82-120 et I, 2, p. 294-298.
(4) Au commencement de mes études (voy. Arch. f. Ophlhalm. I, 2, p. 294), je savais déjà, contrairement à l’assertion d’Alfred Graefe ( loc . cil., p. 28), qu’on peut démontrer l’existence d’une incongruence apparente, nonseulement après les opérations, mais môme avant celles-ci. Je n’avais pas vu non plus, dans de certains phénomènes prononcés d’incongruence [loc. cil., p. 298), une contradiction à la possibilité de chercher à atteindre par la ténotomie une position exacte des yeux, ainsi qu’on me l’a lait dire d autre part. Enfin, je n’en avais pas non plus considéré l’apparition comme une rare exception ; mais, dans mon deuxième mémoire (loc. cil., p. 294), je 1 avais considérée comme un phénomène fréquent dans certains cas de strabisme ancien.
THÉORIE DE L’iDENTITÉ.
S’il me faut en jetant un regard sur toutes les conquêtes que la science a faites clans ces derniers temps, faire connaître ma conviction cà cette occasion, je dois la formuler comme suit : Je considère la théorie de l'identité , tout en faisant les concessions de rigueur , comme celle qui fournit l’interprétation lapins simple et la plus complète des faits, et à cause de cela je ne vois pas de motifs de lui en substituer une autre moins plausible.
Les concessions auxquelles je fais allusion, par rapport à la doctrine primitive sont les suivantes : Primo : que les points identiques des rétines diffèrent en partie des points correspondants ; secundo : que l’acte de la fusion ne reste pas enfermé dans la sphère sensorielle, mais qu’il est essentiellement cérébral et par conséquent qu’il s’accompagne d’entrée en jeu directe de l’activité psychique ; et enfin tertio, que la relation des points identiques n’est pas irrévocablement liée à l’anatomie, mais qu’elle est simplement favorisée par la disposition anatomique, et établie eu définitive par l’exercice, pendant le développement de l’œil, et qu’elle est par conséquent acquise pendant la période infantile.
Pour ce qui est de la première concession je rappelle que, dans le sens de la théorie primitive, on considérait comme points identiques ceux qui, la direction par rapport au côté du corps restant la même, et la fovea centralis prise pour pôle, appartenaient aux mêmes cercles parallèles et aux mêmes méridiens, et qui, par conséquent;, se correspondaient rigoureusement dans la coque rétinienne. Les nouvelles recherches deMeissner. Helmholtz, Volkmann ont pourtant montré que les points identiques, servant à la
fusion, présentent généralement des écarts réguliers et assez considérables de semblables points rigoureusement correspondants. 11 nous faut avouer en outre, qu’il existe souvent entre les points identiques et les points correspondants des rétines, des différences encore plus grandes que celles qui viennent d’être mentionnées. C’est par là que certains faits pathologiques, comme les différences de réfraction, auxquelles se rattachent de notables différences de forme des deux yeux, n’empêchent pas la vision binoculaire de persister.
Qu’il me soit permis de donner quelques éclaircissements sur le second point. Si comme on l’a admis pendant longtemps, la vision simple binoculaire était le résultat de la réunion des fibres conductrices émanées de points identiques des rétines, l’impression binoculaire confondue arriverait comme telle au cerveau, et s’imposerait au sensorium avec les mêmes droits que l’impression simple qui lui est communiquée lors de l’usage isolé de chaque œil. A mon avis cette manière de voir n’est pas exacte. Le fusionnement lui-même constitue un acte psychique suscité par les deux impressions sensoriales transmises isolément. Ces deux impressions atteignent-elles par des qualités homologues le maximum d’attraction mutuelle, alors la fusion s’opère d’une façon pour ainsi dire inconsciente, c’est-à-dire sans l’intervention d’un acte volontaire dont nous ayons conscience. Mais moins les impressions seront homologues et plus la volonté devra intervenir d’une façon active jusqu'à ce que, à une certaine limite de dissemblance, l’obstacle devienne insurmontable.
Les exigences sont de beaucoup plus rigoureuses
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pour le centre de la rétine, mais déjà même pour des images centrales extrêmement petites nous voyons la fusion dominer quelque peu des impressions de nature différente. C’est à cela que chaque malade, dont les deux yeux sont de pouvoir réfringent différent, est redevable de voir sa vision binoculaire rester intacte (1). Nous avons montré autre part (2), que même dans le cas d’aphakie d’un côté, l’énorme différence des images peut même disparaître devant les exigences cérébrales delà fusion ; cela n’a toutefois lieu que pour des images d’une grandeur notable, pour la perception desquelles la vision excentrique joue un rôle considérable (voy. plus bas). De plus le cas de micropie unilatérale comme on le rencontre après les inflammations delà rétine (3), est d’un très-grand intérêt; un prisme à réfraction verticale montre nettement l’une au-dessus de l’autre, les deux images de différentes grandeurs; néanmoins toutes deux semblent, pendant la fusion, être dans le plus parfait accord et se recouvrir de la façon la plus exacte. Ce sont là des exemples pathologiques et il s’agit en partie ici d’acquêts de l’exercice. Mais on sait qu’on peut aussi pro-
(1) Il est généralement admis que les efforts d’accommodation de chaque côté s’associent entre eux d’une manière identique. En s’appuyant sur ceci, il faut conclure que lors de différence du pouvoir réfringent des deux yeux il ne se fait jamais simultanément d’image nette dans les deux yeux. Il existe du reste, plusieurs faits dont je parlerai à l’occasion, qui rendent probable que lorsqu’il existe des différences de réfraction ou lorsqu’on crée artificiellement à l’aide de verres, de mydriatiques ou de myotiques, des différences dans les besoins de l’accommodation, il peut en résulter, jusqu’à une certaine limite, un affranchissement éventuel de la loi d’association accommodative régulière; de toutes façons les limites de ces écarts semblent être étroitement fixées.
(2) Archiv f. OpfUhalm. II, 2, p. 177.
(3) Ibid. XII, 2, p. 215.
cluire clans l’œil à l’état physiologique une série de phénomènes qui argumentent dans le même sens.
Cet empiétement de l’imagination, cette mise en jeu de l’activité psychique pendant l’acte de la fusion, atteint encore une plus grande étendue en tenant à la fois compte du manque d’acuité de la vision excentrique. Lorsque dans une certaine partie excentrique, l’acuité visuelle relative (Se) comporte un certain angle a et que par conséquent deux points distants l’un de l’autre d’une quantité égale à l’angle « ne sont plus perçus isolément, il est clair que toute la région rétinienne dont le diamètre correspond à l’ouverture de l’angle ex, doit être regardée, par rapport à la fusion des impressions, comme un simple point, désigné sous le nom de cercle de perception simple. Si l’on multiplie donc ce moment sensorial, l’extension des points identiques en cercles qui s’accroissent rapidement vers la périphérie, par l’étendue de la domination psychique, que nous avons dû admettre, même pour les impressions rétiniennes centrales, on peut expliquer sans contrainte les observations stéréoscopiques semblant, au premier abord, infirmer la théorie. Il faut seulement, quand on veut faire de semblables démonstrations, proscrire les images trop compliquées, parce que dans celles-ci la représentation devient toujours plus puissante, et l’étendue dans laquelle elle régit l’impression sensoriale, devient presque incommensurable. Comme conséquence de ce qui précède, la partie de 1 image sur laquelle le regard est fixé, est de la plus haute importance par rapport aux phénomènes de fusion. Si dans une image un peu grande, dont deux exemplaires inexactement concordant sont proposés à la fusion, on vient à fixer un point
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de la périphérie, on est obligé d’employer pour embrasser le tout à la fois, une vision bien plus excentrique que quand on en fixe le milieu. Aussi des irrégularités relativement plus grandes sont-elles tolérées de la sorte sans porter préjudice à la fusion.
Sans doute les adversaires de la théorie de l’identité vont me faire ici l’objection que, dans le fait d’appeler à l’aide une certaine domination psychique, réside déjà une renonciation au principe. Mais une semblable objection ne me paraît pas fondée sur une manière de voir rationnelle. L’activité sensoriale apporte son matériel spécial au travail psychique; si l’on arrive à démontrer que ce matériel est livré d’après un mode déterminé et régulier, on formule du même coup une loi de l’activité sensoriale. Que l’âme continue à le travailler, qu’elle modifie, par la représentation, la forme sous laquelle il lui est livré, c’est son affaire, mais cela ne porte point préjudice à la loi sensoriale. On est donc fondé à dire, et ici les rapports de l’étendue de fusion jouent un rôle important, que les images occupant des points identiques des rétines, sont fusionnées avec une excessive facilité et pour ainsi dire instinctivement ; que pour de légers écartements de ces points il faut une évidente intervention de la volonté ; que si l’écartement dépasse une certaine limite le fusionnement devient impossible. De cette façon nous n’avons dans tout ce mode de raisonnement que la preuve de la loi d’identité, comme loi sensoriale. La démonstration du troisième point va nous conduire, comme nous le verrons tout à l’heure, à une série de conclusions identiques.
S’il existait une théorie quelconque, qui ne laissât à
PARALYSIES DES MUSCLES DE L’oEIL.
l’intervention psychique qu’un champ d’action plus restreint, on pourrait fonder sur elle la prétention à une meilleure valeur; mais, à mon avis, dans tout autre manière de voir, la limite de l’acte sensorial pur est encore moindre. Il me semble au contraire, que la théorie d’identité a le mérite de représenter l’acte de la fusion de deux impressions, s’attirant par des attributs sensoriaux, d’une façon bien plus vivante que ne le fait cette conclusion pour ainsi dire forcée : que les impressions des deux côtésn’ont qu’une source commune, parce qu’ elles se trouvent projetées chacune vers le même point de l’espace, ou, comme l’avait dit jadis Porterfield, parce qu’elles sont vues précisement là ou elles sont situées. Au travail plus actif de la fusion, se rattache aussi d’une façon plus naturelle la mise en jeu d’autres actes psychiques, qui sont poui ainsi dire des irradiations cérébrales.
A cette occasion, nous rappellerons que les représentations qui sont provoquées par la fusion de deux image; non parfaitement identiques, peuvent, dans de certaine conditions, prendre une direction tout à fait déterminée. L; doctrine des points stéréo-identiques, due à Panum, ei donne bien la preuve. Cette doctrine repose sur ce que par exemple, des images de forme linéaire, qui s’écarter de la position identique d’un angle déterminé, peuver être à volonté ou fusionnées ou vues séparément. Mais elle ne peuvent être fusionnées qu’à condition quà cet acte, srattache une certaine représentation de différentes dimer 11 sions de profondeur, pour les diverses parties de ces ligne j| et par suite, que l’image collective apparaisse stéréosc» 1 piquement en relief sur le plan du dessin.
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L’opinion qni donne à l’acte de lafusion une nature psychique, trouve enfin un appui évident dans ce fait signalé page 36, que dans les affections cérébrales, l’étendue de la fusion souffre. J’ai observé quelquefois, dans des cas de manie commençante, que le fusionnement avait presque totalement disparu, sans qu’il existât des troubles musculaires quelconques qui eussent pu fournir l’explication de la diplopie existante. Les images étant, en général, trèsvoisines, iie présentaient que de très-petites différences de hauteur ou de latéralité, et variaient très-souvent, mais le malade ne pouvait, sinon jamais, du moins que très-passagèrement, arrive]* à une impression unique fusionnée.
Nous passons maintenant au troisième point qui, de la digression que nous venons de faire, nous ramène en même temps à notre sujet, c’est-à-dire à la diplopie paralytique. A la vérité, je suis longtemps resté convaincu que les points identiques de la rétine reconnaissaient pour cause une disposition congénitale, basée sur la structure anatomique. Lorsque les cas isolés d’incongruence apparente des îétines ne s étaient présentés que comme de rares exceptions (1), je ne voulus pas, à cause d’eux, abandonner cette manière de voir, mais il me sembla plutôt admissible de penser, pour les expliquer, à quelques anomalies anatomiques. Néanmoins, déjà dans mon second mémoire sur ce sujet, qui succéda presque immédiatement au premier (2), il me fallut reconnaître qu’on observait les phénomènes en question chez de nombreux strabiques, et qu’il fallait les considérer parfois comme un trouble consécutif du strabisme.
(1) Archiv f. Ophlhalm., I, 1, p. 95-120.
(2) Archiv f. Ophtlialm., I, 2, p. 294.