A. DF. GRAF.FE
Par là j’avançais implicitement que l’identité des rétines pouvait aussi être pervertie par des états anormaux des yeux, et que, par conséquent, elle ne reposait pas sur des bases absolument invariables. Je n’osai pourtant pas alors, pour un objet d’une si haute importance, tirer des faits pathologiques des conclusions très-étendues. Depuis lors, le nombre, alors très-restreint, des physiologistes qui considèrent le principe d’identité comme dépendant de qualités acquises de l’acte visuel, s’est considérablement accru ; du côté de la pathologie, les cas d’incongruence apparente des rétines dans le strabisme se montrèrent en nombre vraiment colossal. Si, d’après les arguments fournis des deux côtés, je n’hésite plus à renoncer à l’idée de la préformation anatomique de points identiques des rétines, je crois pourtant que la comparaison de tous les faits pathologiques et l’analyse de chacun d’eux suivant son mode de développement, sont précisément propres à démontrer que l’identité est une loi qui prend naissance avec le développement des yeux, et que le retour perpétuel des mêmes conditions fonctionnelles établit d’une manière ineffaçable déjà pendant la plus tendre enfance.
Avant de faire suivre ici les motifs de cette conclusion, il me faut repousser cette objection qu’en interprétant de la sorte la question d’après la manière de voir empiriste, on retire à la théorie de l’identité son véritable terrain. 11 faut évidemment différencier les lois organiques qui sont nécessairement liées à certaines dispositions anatomiques, de celles qui représentent un produit acquis des fonctions ; il n’en faut pas moins considérer ces dernières comme des lois très-significatives. Dans leur série, il faudra également
THÉORIE DE L’IDENTITÉ
encore, eu égard à la stabilité, faire des différences, suivant que les acquêts, une fois développés et ayant été exercés un certain temps, existent d’une façon inamovible, ou que le mode de fonctionnement venant à changer pour plus ou moins longtemps, ils sont de nouveau soumis à des oscillations ou à une abolition complète. Qui voudra, par exemple; refuser à la loi des mouvements oculaires associés le nom de loi , parce que la volonté peut lui soustraire un certain champ d’action ? Qui mettra en question la relation de l’accommodation et de la convergence des axes optiques comme n’étant pas la conséquence d’une loi, parce qu’on réussit, même dans l’espace de peu de temps et par des exercices appropriés, à modifier les étendues relatives de raccommoda tion ? En concédant que, d’après la situation actuelle de la question, la loi d’identité soit descendue de la hauteur d’un principe immanent fondé sur l’anatomie même des parties, au rang plus infime d’une loi acquise et établie par l’exercice, il faut, à ce qu’il me semble, la ranger au nombre de celles qui sont le plus solidement forgées, ou même, au nombre des lois organiques qui, ayant une fois été inféodées pendant la période de développement par un usage physiologique des yeux, ne peuvent plus ou presque plus subir de modification sous l’influence de circonstances ou d’habitudes anormales.
Il est d’abord très-frappant que lorsqu’on rencontre dans des 'cas pathologiques une position des images doubles en désaccord avec le principe d’identité, ou ce qu’on est convenu de nommer l’incongruence, le trouble de la vision binoculaire date presque sans exception de la période d’enfance de la vie, environ des huit premières années, tandis
que dans les déviations qui se développent plus tard, même après une longue durée, l’harmonie se trouve conservée. Si, à l’encontre de ceci, on objecte que le strabisme concomitant a en général coutume de se développer dans la période infantile, il faut y concéder, mais il me reste néanmoins quelques centaines d’observations suivies pendant longtemps, d’un développement ultérieur, qui forment la base de l’assertion qui précède. Je rappellerai seulement les deux formes de strabisme des myopes, qui, prenant leur point de départ dans une prépondérance dynamique des muscles droits internes ou droits externes, s’affirment assez souvent comme strabisme réel dans une période plus avancée de la vie. Ces cas aussi, d’après les conclusions de Nagel et d'Alfred Graefe, devraient conduire à un rapport anormal opposé à l’identité, car on ne trouve pas ici la moindre des choses qui puisse donner lieu à une connaissance erronée de la position de l’œil, et motiver par là une projection pervertie. Aussi, lorsque nous cherchons ici la localisation des impressions par l’usage isolé de chaque œil, nous ne trouvons pas d’observation analogue à celle qu’on rencontre dans les paralysies. Et pourtant, la position des images doubles répond d’une façon si régulière aux excentricités des rétines, que nous basons sur ce fait tous les problèmes de la thérapeutique. Si donc l’objet se trouve localisé à sa véritable place dans l’espace, par chacun des deux yeux en particulier, tandis que la déviation dqjlopique correspondante à l’excentricité de 1 une des images sui la rétine se montre aussitôt que la coopération des deux 1 étines en fournit les motifs, cela donne sans doute une preuve en laveur de l’inlluence dominante du principe d identité.
THÉORIE DE L’iDENTITÉ.
Il me semble que la façon contradictoire dont ce strabisme, développé dans les périodes plus reculées de la vie, se comporte relativement aux cas datant de la période de l’enfance et notamment à ceux de strabisme alternant, eût déjà dû, en général, fixer davantage l’attention des adversaires absolus de la théorie d’identité. Mais de plus, ainsi que je le pense encore aujourd’hui, en concordance avec l’opinion par moi émise autrefois, le principe d’identité se révèle triomphalement dans les phénomènes de la diplopie paralytique. Aussi, je me permets de faire ressortir, à cet égard, les points principaux suivants :
1° L’écartement des images doubles que l’on observe dans des paralysies récentes, est chaque fois dans l’harmonie la plus rigoureuse avec l’excentricité de l’une des images rétiniennes, tandis qu’il n’est pas le moins du monde en concordance avec l’anomalie de projection qui atteint l’œil paralysé. Cette dernière existe bien toujours, mais elle varie dans des degrés de paralysie égaux ou dans des déviations égales. Cette dissemblance dépend, à mon avis, en partie de différences dans la résistance de l’antagoniste, et en partie de ce que la conscience de la position de l’œil, si elle est fausse, n’est pas cependant toujours pervertie par là, au point que la position paralytique déviée soit perçue comme la position saine fixante. Que ce dernier fait se produise, cela dépend des qualités plus précises de la paralysie et peut-être du siège de sa cause ; mais il faudrait qu’il fût toujours parfaitement constant pour expliquer à la manière de la théorie des projections la diplopie telle que nous la trouvons.
2° Que dans une paralysie complète ou à peu de chose près complète, on vienne à porter l’objet fixé de plus en
PARALYSIES DES MUSCLES DE l’o^JL.
plus du côté de la diplopie, par exemple du côté de la tempe dans la paralysie de l’abducteur, l’écartement des images doubles s’accroît dans tout le parcours conformément à l’excentricité de l’image, tandis que l’anomalie de projection, lorsque le mouvement s’approche de sa limite, s’accroît dans un rapport bien plus lent.
3° Le défaut de concordance entre la diplopie et l’anomalie de projection unilatérale est encore plus frappant, lorsqu’à un degré modéré ou même faible de paralysie vient s’ajouter un trouble de l’équilibre d’antagonisme. L’anomalie de projection de l’œil paralysé est alors souvent très-faible, tandis que l’écartement des images, conformément à la plus grande déviation et exactement d’après le principe d’identité, devient très-notable.
h° On voit presque toujours, lorsque la paralysie persiste, l’ anomalie de projection diminuer et disparaître même complètement dans de certaines circonstances, sans que, pour cela, l’excentricité de l’image rétinienne restant la même, cela ait la moindre influence sur l’écartement des images doubles. Je ne puis admettre ici l’objection que la disparition de l’anomalie de projection ne soit précisément qu’un effet de l’exercice ; car en partant de la théorie de la projection, toute circonstance à l’aide de laquelle la connaissance erronée de la position de 1 œil se trouve corrigée, que ce soit l’exercice ou une autre cause, devrait également exercer son influence sur la position respective des images doubles. S’il n’en est pas ainsi, cela donne la preuve d’une influence plus impérieuse qui, à son tour, découle du principe de l’identité. On peut hâter la production de ces circonstances, dans un cas de paralysie isolée d’un
THÉORIE DE L’IDENTITÉ
muscle, en apprenant aux malades, par exclusion de l’œil sain, à fixer habituellement avec l’œil malade: ils deviennent, en général, assez vite maîtres, pendant ces exercices, du sentiment de vertige, apprennent à avoir plus exactement conscience de la position de leur œil paralysé ou à avoir une meilleure projection, sans que pour cela la moindre différence se fasse sentir dans la distance des images doubles, relativement à l’excentricité rétinienne.
59 Lorsque des paralysies guérissent, sur des adultes, en laissant après elles du strabisme, l’anomalie de projection disparaît complètement, mais le même état des images doubles, qui répond aux excentricités rétiniennes, persiste exactement, même après une durée de plusieurs années.
Si donc, des faits cités, il résulte que, lors d’anomalie de projection insuffisante, ou même lors d’absence complète de celle-ci, il existe néanmoins une vision double correspondante à l’excentricité rétinienne, il est :
6° Une circonstance importante qui fournit la preuve que, lors d’existence d’une anomalie de projection, la vision simple se montre malgré cela aussitôt que les images tombent sur des points identiques des rétines. Nous avons montré plus haut (voy. p. 38 et 39) que, dans une certaine étendue du champ d’action du muscle paralysé, aussi loin qu’atteint la portion positive de l’étendue de fusion, la vision simple est obtenue, tandis que cependant des déviations dynamiques peuvent être déjà démontrées. Dans cette étendue ainsi qu’on pourrait le conclure à priori, on peut démontrer par l’examen isolé de chaque œil en particulier, une projection anormale du côté de l’œil atteint par la paralysie. Pourtant, aussi longtemps qu’on peut réussir, en
PARALYSIES DES MUSCLES DE l’oEIL.
faisant foire effort au muscle affaibli, à entretenir la fixation binoculaire, la vision simple persiste sans interruption. Nous voyons donc ici d’une façon très-frappante la question tranchée par le principe de l’identité, contrairement à ce que nous étions en droit d’attendre de la direction de la projection.
Il me serait facile , aux preuves que je viens de fournir, d’en ajouter d’autres de non moindre puissance tirées notamment des paralysies doubles ; mais je ne voudrais pas inutilement accumuler les arguments au delà de la mesure qui me semble fournie par les considérations produites publiquement contre l’explication de ces phénomènes à l’aide du 'principe de l'identité.
Dans les conditions physiologiques de la vision, les conclusions tirées, d’une part, de la direction de la projection et de l’identité d’autre part, s’accordent généralement ensemble, et l’on comprend de la sorte qu’on ait cherché à en démontrer la production tantôt d’une source, tantôt de l’autre. Mais lorsqu’un dilemme se trouve posé par les circonstances pathologiques, et qu’il faut le résoudre dans un sens ou dans l’autre, on voit à mon avis que la résolution en est toujours fournie par la loi de l'identité. Il en résulte donc que cette dernière a implanté des racines plus profondes pour l’appréciation de l’impression binoculaire, que la loi chancelante de la projection, placée sous la dépendance de tant de circonstances diverses.
Je ne nie d’ailleurs pas que chez des sujets adultes , le principe de l’identité ne puisse être rompu par un fonctionnement perverti des yeux pendant une longue série d années, bien que d’après mes nombreuses observations négatives, ce
THÉORIE DE L’IDENTITÉ
cas doive être extrêmement rare. Toutefois des faits de ce genre ne modifieraient pas la manière de voir que je viens de présenter, vu que les résultats de la projection, ainsi que je crois l’avoir démontré, peuvent cesser très-rapidement dès que se montrent des conditions pathologiques. Il suffit, je pense, pour produire une semblable cessation, non-seulement de conditions pathologiques, mais en général seulement de circonstances inhabituelles, au nombre desquelles je compte, entre autres, la faculté de surmonter des prismes par des efforts extraordinaires d’abduction ou d’adduction. Il m’est impossible de partager l’explication qu’Al- . fred Græfe a donné des phénomènes de cet ordre. En fait, il n’est pas exact (1) que lorsqu’à l’aide d’un prisme on force un œil à loucher en dedans pour le service de la fixation binoculaire, l’objet se trouve alors reporté à l’intersection des deux lignes visuelles. Conformément à la théorie de la projection, on serait cependant en droit de s’y attendre, en présupposant que la position de l’œil dévié soit appréciée à sa juste valeur. Mais personne, lorsqu’il regardera la lune à travers un fort prisme adducteur, ne la croira déplacée à six ou huit pouces au-devant de sa propre figure ; et où se trouverait-elle placée quand on exécuterait l’abduction volontaire qui est possible à un certain degré restreint? Comment les choses se comporteraient-elles enfin lors d’un strabisme volontaire en bas, quelque léger qu’il soit, et qui peut de même être porté par l’exercice jusqu’à une valeur de plusieurs degrés, puisqu’ici les axes visuels ne sont pas même situés dans le même plan?
Ce sont justement des conditions de ce genre sur l’œil
(1) Loc. cit., p. 14.
à l’état physiologique, qui s’accompagnant d’un dilemme entre les résultats de la théorie des projections et la loi d’identité, tranchent, de môme que la diplopie paralytique, la question en faveur de la seconde. Pendant la convergence des axes optiques, nous continuons à localiser la lune dans le ciel, parce que nous avons d’avance la persuasion qu’elle est située là, et parce que la fusion binoculaire des images perçues sur des points identiques des rétines nous aide à faire triompher cette conviction des exigences de la projection (voy. p. 76). Lors de divergence volontaire par l’emploi de prismes abducteurs, une barrière se trouve immédiatement mise à la projection anormale de la lune du côté de la tempe, lorsque par l’action combinée de points identiques des rétines, la nécessité d’un point d’origine unique la défend, et aussitôt les deux images latérales viennent se réunir dans l’image de fusion projetée dans la direction médiane. Les choses se passent absolument de même lors de strabisme inférieur volontaire. Il est donc évident que l’illusion d’optique, comme la nomme Alfred Græfe, qui se produit lors de l’emploi de prismes, devient une grandeur absolument inconstante, aussitôt que l’influence de l’action combinée des rétines se fait sentir.
La correction de la diplopie paralytique par les prismes résulte strictement du principe de l’identité. Peu importe que la projection de l’œil atteint soit erronée à un plus grand ou à un moindre degré; peu importe que sous le prisme, par suite de l’étendue du pouvoir de fusion, l’œil accomplisse une rotation supplémentaire ; toujours la vue simple arrive, lorsque l’image, par l’eflèt du prisme, se trouve de nouveau ramenée sur des points identiques. De la sorte,
THÉORIE DE L’IDENTITÉ
nous avons devant nous neutralisation directe de deux quantités parfaitement connues, l’excentricité de l’image et la déviation due au prisme, tandis que d’après Alfred Græfe, il nous eût fallu composer le phénomène de deux autres facteurs, l’anomalie de projection de l’œil paralysé et l’illusion d’optique produite par le prisme dont je viens de signaler la nature inconstante dans son degré et dépendante dans son origine.
Insister davantage sur ce sujet serait dépasser le but que je me suis proposé. Un mot seulement encore sur les phénomènes de la soi-disant incongruence. Alfred Græfe a montré, d’une façon méritoire, le quasi-fusionnement qui peuts’ établir dans ces états, entre des points non identiques des rétines. Ainsi que je l’ai démontré, ma manière de voir à cet égard tend à ceci, que cette coopération contraire à la physiologie ne se développe que sous l’influence longtemps prolongée de certains états pathologiques, et qu’elle ne se produit même peut-être plus en général, une fois la période de développement terminée, tandis que la suppression du principe de l’identité lui donnerait carrière à toute époque. Quant à la nature des images collectives anormales, que l’on rencontre dans l’incongruence, je me permettrai, dans une autre occasion, de donner quelques détails à leur égard. J’y montrerai d’une façon encore bien plus évidente qu’à l’aide de la simple dissemblance d’énergie de perception des divers points qui agissent de concert, la différence qualitative de ces images et de celles qui prennent leur source dans des points identiques des rétines. L’acte tout entier de cette fusion disparate conserve, si je puis m’exprimer ainsi, un caractère rudimentaire. Il ne suscite pas comme le
fusionnement physiologique des actes psychiques, et ne réfléchit pas sa puissance sur les positions des yeux, pour produire ce que nous avons nommé l’étendue de fusion. Une fois qu’on s’est écarté du principe de l’identité, la chose devient et reste une mésalliance.
Somme toute, des phénomènes pathologiques, résultent pour moi les conséquences suivantes :
1° L’identité constitue une loi sensoriale profondément enracinée;
2° Celle-ci se développe pendant la période de l’enfance d’une façon immuable ou qui, du moins, ne peut que difficilement subir des changements de par des anomalies de longues années de durée ;
3° Dans tous les faits pathologiques qui se sont récemment développés sur des yeux antérieurement sains, tous les phénomènes, de même que dans les yeux sains, se laissent expliquer de la façon la plus simple et la plus naturelle par la théorie de l’identité;
li° Là, où le principe d’identité dans de semblables conditions semble entrer en conflit avec le phénomène à attendre d’après la théorie de la projection, c’est toujours lui qui emporte la balance, et reste par conséquent dominant, aussi bien que dans des circonstances artificielles appropriées sur des yeux sains , comme par exemple lors de l’emploi de prismes ;
5° Dans bien des états morbides , qui se développent dans la période d’enfance, notamment le strabisme alternant, le principe de l’identité est troublé il est vrai, et il peut se faire alors que l’œil dévié, poussé par des nécessités immanentes à l’acte visuel, fasse intervenir sa propre pro-
THÉORIE DE L* IDENTITÉ
jection contre le principe de l’identité pendant l’acte visuel commun (1). Arrive-t-il pendant ce temps que des images n’appartenant pas à des points identiques des rétines soient . reportées à un seul et unique point de départ dans l’espace, il est facile de démontrer, à l’aide de caractères nombreux, ce que cette association, contraire à la physiologie, a de disparate.
(1) Comparez aussi Donders, in Arcliiv f. Ophlhalm., IX, 1, p. 111,