‹ Des paralysies puerpéralesChapitre 11 sur 20 · IMBERT ~ COURBET RE · texte numérisé non relu

IMBERT ~ COURBET RE

Obs. XXXIV. — Uxor, femella statura parva, sed robusta, æialis annum agens vigesimum secundum, aiterum matrimonii, gravida et partui proxima, ante aliquot dies erysipelati faciei cum atrocissimis doloribus capilis stipato infestata, liuic adfectui molestissimo ab incunabilis fere adsueta, hora quarta matutina subito epilepsia, cum plenaria visus et auditus abolilione, corr«pta est. Faciès ejus rubebat... præterea totus corporis habitus lumidus, leucophlegmaticus, color pallidus erat... — La malade est prise d’attaques répétées d’éclampsie pendant le travail, et même après l’accouchement. Elle revient à sa connaissance, mais le cinquième jour des suites de couches, elle est prise de folie avec complication d’exanthème pourpré, folie transitoire qui ne dura que quinze jours. L’enflure avait disparu dans les huit premiers jours (1).

Dans l’observation de Mercatus, nous voyons la manie puerpérale suivre l’éclampsie, et affecter successivement la forme mélancolique et la forme frénétique ou furieuse, tandis que l’observation de Wepfer nous fournit un fait d’éclampsie apoplectique, suivie à la fois de paralysie et de manie, ces deux derniers symptômes accusant par leur concomitance une même origine. Mais dans l’observation de Boënneken, nous trouvons le tableau complet de l’éclampsie urémique, ou du mal de Bright puerpéral avec amaurose, surdité et anasarque; puis nous voyons la manie en être encore le symptôme ou accident terminal. Ces trois observalions ne nous portent-elles pas déjà à penser que la manie puerpérale peut être une des expressions de l’éclampsie, au même titre que les paralysies diverses, comme nous voyons quelquefois certains délires aigus se manifester à la suite de la pneumonie, de la fièvre typhoïde, du rhumatisme, etc. ..(2).

A l’observation de Boënneken, il ne manque que l’examen des urines, et encore y avait-il albuminurie, puisqu’il y avait éclampsie; mais voici, à cent ans de distance, le pendant et le complément de ce fait dans l’observation suivante de MM. Devilliers et Régnault, où l’albuminurie a été constatée dans des conditions parfaitement identiques :

(1) Boënneken, Biga casuum medicorum, Werthemiæ , Voy. Disputationes me -

dicœ de Haller, t. I, page 163.

(2) L’observation de Boënneken note unecomplication d’exanthème pourpré ou de scarlatine. Cette complication de scarlatine, maladie si souvent accompagnée d’albuminurie, est remarquable. Il serait très important d’étudier la scarlatine dans sa forme puerpérale. Je connais peu de documents à ce sujet. Ellmuller a parlé de celte complication; Gaslellier, dans son Traité de la fièvre miliaire des femmes en couches, en cite une observation. On trouve aussi clans la thèse de Lebreton (Paris, ISOZi, n° 323) une observation très curieuse qui rentre complètement dans notre sujet. Il s’agit d’une femme qui, le troisième jour de ses couches, fut prise de scarlatine grave, et en même temps d’une manie bien constatée. La fièvre éruptive guérit suivant son temps, la manie diminua par degrés et ne persista que peu de jours après la convalescence.

Obs. XXXV. — N..., dix-huit ans, primipare. Infiltration séreuse des membres inférieurs vers les deux derniers mois. Pendant le travail, quatre attaques d’éclampsie; après la délivrance et le jour suivant, séries d’attaques suivies de coma. Les jours suivants, alternatives de violent délire et de calme, avec retour momentané à la raison. L’urine, analysée à plusieurs reprises, offre un précipité albumineux très abondant. Des hallucinations, des accès de fureur se manifestent bientôt, et la manie puerpérale oblige à mettre la malade dans une maison d’aliénés (1).

Au commencement de ce siècle, M. Gras a publié, dans sa thèse (2), . une fort belle observation de manie post-éclamptique qui doit trouver place ici :

Obs. XXXVI. — N..., primipare; ilenx jours avant son accouchement à terme, prise de convulsions violentes qui persistent pendant deux jours. On perce les membranes, et les convulsions cessent pour faire place à un état comateux. Quelques heures après, accouchement d’un enfant mort. Ses idées restèrent obscurcies et sa raison aliénée. A cet état tranquille succéda une frénésie qui dura trois mois; puis la malade recouvra complètement la raison.

Quelle que soit la rareté d’observations de manie, suite d’éclampsie, il faut bien que celte filiation pathologique ait été fréquemment aperçue, puisque Désormeaux disait en 1825 : « Souvent l’éclampsie laisse des suites fâcheuses, et la femme reste dans un état de paralysie, de manie, de démence plus ou moins complète (3), » tandis qu’à la même époque, un pathologiste allemand, Richler, répétait la même chose (à).

Burns a décrit cinq formes de manie puerpérale. Les deux premières constituent la forme commune de tous les auteurs ; la dernière, c’est le délire de la fièvre puerpérale, tandis que les deux autres peuvent rentrer dans le mal de Bright puerpéral avec accidents de paralysie et de convulsions, ce qu’on décrivait souvent autrefois sous le nom de frénésie laiteuse'; mais nulle part l’accoucheur anglais ne parle de la manie consécutive à l’éclampsie (5).

Velpeau s’est contenté, dans sa thèse sur les convulsions, de rappeler le fait de Merriman cité plus haut, cl donne lui-même une observa-

(1) Devilliers et Regnauld, Recherches sur les hydropisies chez les femmes enceintes. Arch. génér. de méd., 18/18, obs. XV.

(2) Thèse de Paris, 180Zt, n° 367.

(3) Dict. en 21 vol., art. éclampsie.

(h) Richter, die specielle Thérapie, t. Vil, p. 536, 1824.

(5) Traité des accouchements.

IMBERT - GOTRBEÏRE.

lion où, à la suite d’éclampsie post-puerpérale, il y eut des symptômes de manie.

Robert Jolins, dans son mémoire publié en 18â3, a cité une observation de folie, suite de convulsions puerpérales (1).

Mais bâtons-nous d’arriver aux renseignements fournis parM. Wieger. Dans son excellent mémoire sur l’éclampsie urémique (2), il établit que la manie puerpérale a été observée 10 fois sur i AO cas d’éclampsie. Cinq fois l’albuminurie a été recherchée et constatée encore au début de la manie, et a duré presque autant que la manie elle-même. Quatre fois, le coma prolongé pendant deux, trois et quatre jours, a passé directement à la manie, et cette transition du coma prolongé, à la manie ' est notée remarquable par M. Wieger.

Ce qu’il y a de plus important dans le dépouillement fait par l’auteur, c’est la constatation de l’albuminurie dans la moitié des cas. Il s’en faut donc de beaucoup que les observations de Simpson, dont je vais bientôt parler, aient eu la priorité qu’on a semblé leur accorder.

Obs. XXXVir. — Une femme mariée, âgée de vingt-trois ans, chez laquelle une forme légère de manie apparut pendant l’accouchement, et persista pendant dix-liuit mois, avait de l’albuminurie dans les urines. Quand l’albumine disparaissait, il se précipitait du phosphate de chaux et de l’urate d’ammoniaque ; tant que les urines étaient albumineuses, la malade restait muette; quand elles cessaient de l’ctre, la malade devenait plus bavarde et plus bruyante. L’intelligence revint à la fin; mais elle mourut de phthisie (3).

A cette observation que j’emprunte à M. Marcé, il faut ajouter la communication récente de Simpson (Zi). Dès ISA 7, il avait appelé l’attention sur les accidents cérébraux liés à l’albuminurie puerpérale, sans parler de la manie, lorsqu’en 1857, il a signalé la coexistence de la manie puerpérale et des urines coagulables. Dans quatre derniers cas de manie puerpérale pour lesquels il a été consulté, l’albuminurie existait au moment de l’apparition des symptômes cérébraux. Dans un de ces cas, il y avait eu des convulsions puerpérales avant l’accouchement avec une albuminurie très prononcée.

(1) Observations sur 'les convulsions puerpérales. Journal de chir. de Malgaigne, novembre 1843.

(2) Loc. cit.

(3) Burnett, The asylum, journal of mental science , octob. 1855.

(4) Edinb. med , Review, février 1857.

Tels sonl les faits que nous fournit l’observation sur les rapports de l'éclampsie avec la manie puerpérale. Sur IkO cas d’éclampsie, M. Wieger compte 10 cas de manie consécutive. M. Marcé donne, en outre, trois observations dont une seule a pu figurer dans la statistique de M. Wieger. Je cite, ou j’indique pour mon compte, 18 autres observations. Si j’avais eu à ma disposition les collections des grandes bibliothèques, j’en aurais probablement déterré un plus grand nombre, et ce que j’ai pu recueillir dans mes recherches m’est la preuve que la science doit posséder encore un plus grand nombre de faits, et qu’il, ne s’agit que d’en faire le recensement.

Nous arrivons ainsi, en y comprenant les chiffres de M. Wieger, à un total de 28 observations, où la manie s’est déclarée à la suite de l’éclampsie (1).

Aux opinions déjà citées de Merriman, Richter et Désormeaux, ajoutons celle de Braun qui considère la manie comme pouvant être produite par l’éclampsie, surtout sa forme comateuse (Wieger), et il ressortira nécessairement de ces faits et de ces opinions, que l’éclampsie est une cause fréquente de manie puerpérale.

Cette manière de voir est encore confirmée par Macdonald (2), qui, dans un travail sur la folie puerpérale, a établi que les primipares étaient surtout exposées à la manie; or, on connaît l’influence de la primiparité sur l’éclampsie. Enfin, c’était surtout l’opinion d’Esquirol qui a démontré par ses statistiques, qu’un grand nombre de femmes

(1) M. Wieger dit avoir puisé ses observations dans les collections de Schmidt etCanstatt, et dans les cinq dernières années de l 'Union médicale, jusqu’en 1834, ce quiembrasse une période de vingt et un ans, le journal allemand de Schmidt, plus ancien que celui de Canstatt, ayant commencé en 1833. Mes dix-huit observations sont celles de Wepfer, Mercatus, Boënn eken, Merriman, Gras, Velpeau, Robert Johns, Devilliers et Regnauld, Simpson et les deux observations de M. Marcé. Ce dernier indique encore deux autres observations, l’une de Gooch [Medical Transactions, 1820) et l’autre d’Esquirol [Traité des maladies mentales, t. II, p. 259). Schwegel, dans un relevé statistique de folie puerpérale ou non puerpérale chez la femme, note l’éclampsie quatre fois sur soixante-dix [Beitrag zu den Psijchopathien im Verhaltniss e zum weiblichen Geschlechtsleben. Wochenblatt der Zeitschrift der le. le. Gesells. der Aerzte zu Wien, 1855, n° 52). Enfin M. Duriau a publié une fort belle observation d’éclampsie suivie de folie transitoire qui paraît avoir cessé en même temps que l’albumine disparaissait des urines ( Revue médicale, 15 mai 1859). Voici donc un total de 28 observations, nombre considérable, si l’on considère que la manie est un accident rare de i’éclampsie, maladie déjà très rare par elle-même. Les faits viennent donc à l’appui de ma thèse.

(2) Revue médicale, 1832. Extrait d ^ New-York med. Journal.

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sont devenues aliénées par suite d’attaques d’éclampsie, soit pendant la grossesse et le part, soit dans les suites de couches (1).

Si donc l’éclampsie est cause de manie puerpérale, on peut conclure à priori que cette dernière est liée à l’albuminurie, aussi bien que l’éclampsie, et il n’y a rien d’étonnant dans les faits produits par Wieger, Burnett et Simpson. On pouvait le prévoir, et la présence de l’albuminurie, plusieurs fois constatée dans la manie puerpérale, est une preuve de plus de sa genèse éclamptique.

Allons plus loin encore. Il est positif que la manie puerpérale, suite d’éclampsie, n’est point la forme la plus fréquente, la forme commune étant celle qui éclate dans les suites de couches sans convulsions préalables. C’est celle qui a été décrite, tant en observations particulières qu’en général, par Schenckius, Puzos, Burns, Macdonald, Berndt(2), Marcé et autres auteurs qui ont écrit sur la matière.

Mais cette forme commune est-elle liée elle-même à l’albuminurie? Des observations récentes semblent le démontrer. Simpson dans sa note de 1857 en a cité trois cas. On a vu de ces manies post-puerpérales se compliquer de convulsions. Dans les observations de mélancolie des nouvelles accouchées et autres, on retrouve beaucoup de symptômes familiers au mal de Bright (3), et il est probable que l’observation ultérieure viendra confirmer ces présomptions.

(1) On lit dans une bonne thèse ( Weil, Considérations générales sur la folie puerpérale) Strasbourg, 1851 : « 11 existe encore quelques cas d’aliénation menlale qui ont succédé aux convulsions de l’éclampsie... l’accouchement met ordinairement fin à cette manie transitoire ; quelquefois cependant, et dans des cas exceptionnels, il se déclare à sa suite une véritable attaque d’apoplexie ou d’éclampsie... La manie puerpérale qui se déclare après le travail d’enfantement est le plus souvent précédée de phénomènes particuliers qui paraissent avoir leur siège dans le système nerveux. Des accès hystériques, une attaque d’éclampsie la précèdent. »

(2) Journal des progrès, 1829, t. XVL

(3) Marcé, obs. XLIV, L, LU, où l’on voit des symptômes de convulsions, de catalepsie, d’analgésie et d’œdème dans la forme mélancolique des nouvelles accouchées. J’ai cité moimême plus haut une observation (obs. XXXII) de manie, suite d’éclampsie, précédée de mélancolie, ce qui prouve que ces deux formes peuvent se combiner. Planclion ( Journal de médecine, 1768) donne une observation de manie post-puerpérale qui dura un mois. Il survint un engorgement de la cuisse avec gangrène et mort. (Voirà cesujet un mémoire que j’ai publié en 1857 dans la Gazette médicale sur Yérysipèle dans la maladie de Bright.) Nous avons vu aussi la paralysie compliquer la manie (obs. XXXIII). La coïncidence de tous ces symptômes révèle une même pathogénie.

Quoi qu il en soit, il existe donc une manie puerpérale urémique. Il restera à déterminer quel rôle joue l’albuminurie dans sa forme non convulsive sans éclampsie préalable, et dans la mélancolie des nouvelles accouchées.

N’esl-il pas permis maintenant, en présence de tous ces faits, de conclure à l’unité d’un même processus morbide, variable dans ses manifestations sous l’influence de causes inconnues, mais toujours reconnaissable pour un œil attentif? Serait-ce trop s’avancer que de soutenir qu’il existe une manie puerpérale qui n’est qu’une des phases de l’éclampsie, comme l’éclampsie n’est au fond qu’une des phases du mal de Bright, et que, suivant la prédominance de certains accidents cérébraux ou urémiques, si communs dans l’albuminurie, ces accidents, en prenant la forme convulsive, s’appellent éclampsie ; qu’en prenant la forme délirante exclusive, ils constituent la forme la plus commune de la manie puerpérale, et que ces deux formes peuvent se combiner ensemble pour établir la manie post-éclamptique, comme l’on peut voir aussi l’éclampsie précédée de la manie elle-même?

Oui, par derrière ces combinaisons multiples, il faut aller chercher un facteur unique, l’albuminurie ou le mal de Bright, ou l’urémie qui n’est au fond que le côté cérébral de celle grande unité pathologique, avec ses lésions et symptômes multiples, véritable Protée, soit dans son évolution idiopathique, soit dans ses formes deuléropalhiques et dans ses métaptoses.

Ainsi, d’un autre côté, se trouve ruinée l’opinion d’aliénistes distingués (Georgel) qui n’ont voulu accorder à la grossesse qu’une influence prédisposante et non efficiente sur la manie, erreur considérable démentie par l’histoire de la manie puerpérale que je viens de tracer : Macdonald avait vu plus juste, quand il n’accordait qu’un sixième à l’hérédité parmi les causes de la manie des femmes enceintes, ou accouchées.

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