PARALYSIE RHUMATIQUE
J’aborde une question difficile et obscure. Comme on ne le sait que trop, le mol rhumatisme est souvent appliqué d’une manière bien vague, et ta plupart du temps, on le jette en avant pour voiler les obscurités
IMBERT - GOUBBEVBE
mêmes du diagnostic. D'un autre côté, quand on aborde l’histoire du rhumatisme puerpéral, on se trouve en présence déplus grandes difficultés encore, par la simple raison que celle histoire a été peu étudiée jusqu’à ce jour, et que ce prétendu rhumatisme puerpéral ne paraît être autre chose qu’un état symptomatique lié à diverses maladies. Pour résoudre le problème, i! faut donc rechercher quels sont ces états pathologiques auxquels on peut relier la paralysie rhurnatique, et dans mon opinion, quelle que soit l’apparence rhumatismale, j’estime qu’il faut en partie la rattacher à la maladie de Bright-; puis nous verrons s’il est d’autres états morbides qu’on puisse aussi lui assigner comme cause.
Voyons d'abord les faits. M. Chomel a cité le fait suivant comme observation de paralysie rhumatismale dans les suites de couches :
Obs. XXXVIII. — Femme de trente-cinq ans, d’une bonne santé; elle a eu six enfants. Accouchée pour la dernière fois au commencement de cette année. Il y a quatre mois environ, après s’être trouvée exposée à une chaleur longtemps prolongée, elle ouvrit la fenêtre de sa cuisine, comme elle avait l’habitude de le faire. Mais cette fois il n’y avait que peu de temps qu’elle était relevée de ses couches. Dans la soirée, un peu de gêne dans l’épaule gauche et dans le coude du même côté, sans douleur bien manifeste. Le lendemain, douleurs très vives à cette épaule qui allèrent en augmentant, à tel point qu’au bout de trois jours il lui était à peu près impossible de passer ses vêtements.
Le même jour, dans la matinée, elle ne put tenir un vase de la main gauche. Elle entra immédiatement à l’hôpital. A son entrée, douleurs très vives, impossibilité de s’habiller; mouvements du coude très douloureux. Rien d’appréciable à l’examen des parties. Sangsues, vésicatoiie avec morphine ; sous l’influence de ce traitement, la douleur diminua sensiblement. Tout à coup et sans nouvelle cause appréciable, la douleur cessa, le bras perdit sa contractilité, sa sensibilité, la malade pouvait à peine fléchir les doigts. C’était une véritable paralysie rhumatismale : elle était tellement complète que l’on pouvait enfoncer des aiguilles dans le bras sans que la malade s’en aperçût.
Cette femme a été soumise à l’action des secousses galvaniques; mais alors la douleur est revenue; la sensib'lité a reparu rapidement, en même temps que les mouvements se rétablissaient, phénomène inverse de celui qui s’était produit cinq ou six semaines auparavant. (Clinique de M. Chomel, 18Û5.)
Je me borne à cette seule observation qu’on peut invoquer comme type, et je veux maintenant, à l’aide de quelques opinions, de quelques faits, et surtout, en étudiant le rhumatisme dans le mal de Bright, essayer de démontrer l’origine urémique de la paralysie rhumatismale.
Une chose me frappe singulièrement, c’est l’opinion de Lever qui affirme ne pas avoir trouvé un seul cas de rhumatisme puerpéral sans
albuminurie. Malheureusement celte question ne me paraît nullement avoir été étudiée en France, ni ailleurs, sous ce point de vue, ce qui nous prive du contrôle de l’observation. S’il existe un rhumatisme puerpéral de nature albuminurique, on pressent tout d’abord la valeur de l’affirmation du médecin anglais qui, l’un des premiers, a soulevé la question de l’albuminurie puerpérale.
Secondement, le rhumatisme est chose familière dans l’histoire du mal de Brighl, et je suis obligé de développer ici un peu longuement cette thèse qui n’est pas encore très connue.
En dehors des douleurs lombaires, il existe dans le mal de Brighl des douleurs sur d’autres points du tronc et sur les membres. Ces douleurs avaient frappé Chrislison et Gregory. Rees les dit fréquentes; Frerichs les appelle avec raison pseudo-rhumatiques. J’ai dit les avoir constatées dans la moitié des cas de mes observations personnelles (1).
En examinant avec soin, dit Christison, l’histoire antérieure de beaucoup de cas qui se sont passés sous mes yeux, et qui étaient déjà parvenus à un état avancé, mon attention a été attirée par la fréquence des douleurs rhumatismales parmi les symptômes antécédents. Plusieurs fois aussi la même complication s’est montrée après l’admission des malades à l’hôpital ; en un mot, cette connexion m’a paru si commune, que je ne rencontre jamais de cas de rhumatisme chronique rebelle, sans m’assurer de l’état de la sécrétion urinaire. La forme sous laquelle cette affection se montre, est celle de douleurs sans gonflement, ni rougeur des parties affectées. Ces douleurs siègent plus fréquemment dans les muscles que dans les jointures, qui, cependant, dans quelques cas, sont gonflées. Cette affection rhumatismale existe rarement, quand l’hydropisie est considérable; on la voit plus fréquemment, lorsque l’hydropisie est peu développée, et surtout lorsqu’elle a disparu. Le plus souvent cette affection rhumatismale est douloureuse et opiniâtre. — Ce que dit ici Christison relativement à la succession de ces douleurs à l’hydropisie elle-même, est digne de remarque. Celle succession a été signalée déjà par les anciens observateurs. « Quod arl'hritidi succédât
(1) De l’albuminurie puerpérale et de ses rapports avec l'éclampsie ( Mémoires de l’Académie, 1856, t. XX).
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» hydrops, dit Murgrave, maxime consenlaneum est. At e contrario >» quod hydropi arthritis — (amen naturæ metliodo quasi inversa factum.» Vogel en a dit tout autant dans ses Prœlecliones.
Brescliet qui, dans sa thèse sur les liydropisies actives (1), a surtout décrit le mal deBrightaigu dans sa forme commune et bénigne, affirme qu’on trouvedans les auteurs des exemples de complication d’anasarque active avec le rhumatisme, la goutte, etc. Celte complication, dit-il, est si fréquente avec le rhumatisme, que Cotunni prétend que toutes les hydropisies sont de nature rhumatismale.
J'ai vu moi-même une femme atteinte de mal de Bright aigu souffrir beaucoup d’un torticolis intercurrent. Du reste, il existe bon nombre d’observations à ce sujet parmi les auteurs qui se sont occupés de l’albuminurie (2).
On voit aussi des attaques franches de rhumatisme articulaire aigu être suivies de mal de Bright. Bright en a cité des observations; Johnson en a publié une fort belle dans son ouvrage (3).
Ces mêmes douleurs rhumatismales se rencontrent également dans le mal de Bright puerpéral. On a vu des cas d’éclampsie être précédés de vives douleurs dans les membres.
11 existe donc un rhumatisme albuminurique, et à priori, comme les accidents urémiques sont fréquents dans le mal de Bright, on ne doit pas être étonné de voir parmi eux la paralysie rhumatismale.
Quant à cette forme de paralysie puerpérale, elle existe incontestablement, et j’en appelle à plusieurs observations (XII, XVII, XXIV), que j’ai déjà citées. C’est principalement sur ces faits que je m’appuie pour démontrer que ces paralysies prétendues rhumatismales sont au fond urémiques.
Ces paralysies doivent être également rapprochées de la paralysie douloureuse de la contracture des extrémités dont j’ai déjà parlé.
(1) Breschet, Recherches sur les hydropisies actives. Thèse de Paris, 1812, n° 173.
(2) Cfr. Rayer, Traité des maladies des reins, obs. V, XIX, XXVII, XXXVII, LXf. Martin Solon, obs. V, VI, XIX.
(3) Obs. XXI. On en trouve également une autre dans l’ouvrage deTraube Ueberden Zusammenhang von Herz- und Nierenlcr ankheiten. Berlin, 1856, p. 71. — Mazonn ( zur Pathologie der Bright’schen Krankheit. Kiew, 1851. p. 62) cite quatre cas d’albuminurie à la suite de rhumatisme articulaire aigu.
Cependant en dehors de ces cas de paralysie pseudo-rhumatique, il existe quelquefois, dans les suites de couches, de fausses paralysies des extrémités inférieures, qui sont ordinairement accompagnées de douleurs. Ces cas sont encore assez nombreux. Ce sont, en général, de simples douleurs dans les membres, et surtout dans les cuisses, qui sont exacerbées par le mouvement, et qui ne sont accompagnées d’aucun gonflement. Les muscles sont véritablement endoloris, d’où difficulté dans les mouvements. Mais il n’y a pas d’anesthésie, ni de paralysie véritable du mouvement. C’est là probablement la cause la plus fréquente delà claudication post-puerpérale signalée par Hippocrate, Rondelet et Varandée. C’est probablement ce qu’a voulu décrire Burns, lorsqu’il a dit : «Quelques femmes, après l’accouchement, perdent, pendant quelque temps, le mouvement des extrémités inférieures, quoiqu’elles aient pu avoir un travail très aisé. Cette paralysie peut exister à différents degrés, et, dans quelques cas, les muscles sont douloureux. Quelquefois elle s’accompagne d’une rétention d’urine. Elle n’est escortée d’aucuns symptômes cérébraux. En général, la maladie disparaît au bout de quelques semaines. »