‹ Des paralysies puerpéralesChapitre 3 sur 20 · HISTORIQUE · texte numérisé non relu

HISTORIQUE

L’histoire complète des paralysies puerpérales depuis l’origine de la médecine jusqu’à nos jours, se lie surtout à trois grandes théories nées de l’humorisme : la rétention des lochies, les métastases laiteuses, et l’albuminurie, ou l’urémie.

La première est d’origine hippocratique : elle a vécu et régné plus de deux mille ans.

Dans le siècle dernier, grâce surtout à l’accoucheur Puzos, précédé en ce point par WillisetMercurialis, les métastases laiteuses, les dépôts laiteux, ou laits répandus, vinrent détrôner la vieille théorie hippocratique. — Acceptée par la plupart des accoucheurs, soutenue par Sauvages, Bordeu, Lorry et Grimaud, la théorie de Puzos régnait encore au commencement de ce siècle, comme on peut le constater dans la plupart des thèses de l’époque.

Enfin de nos jours, après l’école physiologique qui a voulu expliquer toute espèce de processus morbide par l’irritation ou l’inflammation, est venue l’hématologie moderne, qui, dans ses études sur les altérations

(1) Discours prononcé à l’installation de l’école de médecine et de pharmacie de Clermont - Ferrand dans son nouveau local, 1859,

des liquides dans diverses maladies, a apporté pour l’albuminurie en particulier d’autres faits, d’autres lumières, et a hasardé la théorie de l’urémie, troisième théorie à laquelle on peut rattacher en partie les paralysies puerpérales.

En interrogeant la tradition au point de vue des deux premières théories, nous verrons qu’elle n’a pas été muette sur la question de ces paralysies ; mais pour l’interroger, il faut entendre et son langage et sa nosologie. Pour établir cette tradition qui remonte jusqu’aux temps hippocratiques, il faut consulter les auteurs sur tout ce qu’ils ont dit, non-seulement des paralysies, mais encore de l’apoplexie, des convulsions, de l’hystérie et de l’épilepsie; il faut lire ce qu’ils ont écrit sur diverses maladies produites par la rétention des lochies, sur les suffocations de matrice ( suffocatio , prœfocatio , ascensus, strangulatus uleri ) , sur l’épilepsie des femmes grosses ( epitepsia ab utero) ; plus tard sur les dépôts laiteux, les apoplexies laiteuses, enfin l’éclampsie, et en général toutes les maladies aiguës qui se rencontrent dans le gravidisme et les suites de couches; et en fouillant ainsi l’observation ancienne à ces points de vue divers, il sera facile d’en tirer plus d’un enseignement pour l’histoire des paralysies puerpérales, et d’en établir la concordance avec ce que nous enseigne l’observation actuelle.

Quant à la théorie de l’urémie, quoiqu’il soit permis d’en contester la valeur, il en ressort toutefois l’avantage de pouvoir étudier avec plus de précision certains accidents cérébraux, de pénétrer plus avant dans le dédale des affections puerpérales, et de rattacher quelques-unes d’entre elles à la grande unité du mal de Bright, avantage incontestable au point de vue nosologique.

Hippocrate a plusieurs fois parlé desconvolsions des femmes encein tes. Quoiqu’il emploie le mot d’éclampsie dans un autre sens, il a parfaitement connu cette maladie, ce qui n’a peut-être pas été assez remarqué ; il la décrit avec tous ses accidents consécutifs. En lisant ses Aphorismes , on y reconnaît facilement l’éclampsie des modernes. Il semble que le divin vieillard se soit surtout appliqué à noter les accidents cérébraux que l’on veut rattacher aujourd’hui à l’urémie. Si, à propos de paralysies puerpérales, je commence à parler de l’éclampsie avec Hippocrate, c’est à raison du rôle important que nous lui verrons jouer dans ces mêmes affections.

IMBERT - GOURBG1RE.

« Gravidas periculosehabentcephalalgiœsoporalœ cum torpore gravi » conjunclœ. Sed fortasse lamen ipsis convulsio quædam adjunctapro- » dest (1). »

Voilà l’éclampsie avec sa céphalalgie prodromique si notable, son état soporeux ; Hippocrate semble même en adoucir le pronostic, comme l’ont fait quelques modernes (Gapuron).

Ailleurs, en décrivant les maladies des femmes en couches, ilnotela surdité, la manie, la cécité, le regard des éclamptiques, les douleurs précédant la paralysie, la paralysie elle-même :« Si les lochies coulent » moins qu’il ne faut.., la femme a une fièvre aiguë, de la cardialgie, » tout le corps douloureux, de la jactitation; la douleur s’empare des » articulations des membres supérieurs et inférieurs et des lombes; elle » souffre au cou, au rachis et aux aines, et quelques parties du corps » seront frappées d’impuissance... ; traitée, elle guérira; si elle n'est pas » traitée, elle restera boiteuse ou paralysée de quelque partie du corps (2).

» Si la purgation lochiale, s’étant portée en haut, ne s’échappe pas » par la bouche et ne se tourne pas non plus sur le poumon, elle se » tournera sur le visage... Dans cette affection, l’ouïe devient dure; il » y a delà cardialgie, des éructations, du délire, des transports mania- » ques ;en quelques cas, les yeux sont égarés et convulsés. .. Leschan- » ces de guérison ne sont pas nombreuses, et, si elle réchappe, il res- » tera, en général, cécité ou surdité (3). »

Il est assez remarquable de voir que toutes ces prétendues nouveautés de symptômes urémiques, ou albuminuriques, comme amaurose, surdité et paralysies, se trouvent déjà nettement affirmées par Hippocrate dans les mêmes circonstances où nous les voyons se produire tous les jours : nihil novum sub sole.

Le divin vieillard cite même une observation de paralysie puerpérale : « Une femme qui demeurait sur le bord de la mer, fut prise d’une forte » fièvre, étant grosse de trois mois. Aussitôt elle ressentitde la douleur » dans les lombes. Le troisième jour, douleur dans le col, la tête, vers la » clavicule, dans le bras droit. Bientôt après, la langue ne put articuler.

(1) L. Dureti, in coacas prœnotiones, Ludg. Bal., 1737, p. A29.

(2) Hippocrate. Œuvres complètes, traduction E. Littré, Des maladies des femmes, liv. I, Paris, 1853, t. VIII, p. 93 et 9 h.

(3) Ibidem, p. 101.

» La main droite, au milieu de convulsions, fut frappée d’impuissance » comme dans la paralysie. La malade eut un délire complet, une nuit » pénible (1). »

Plus loin, il cite encore une observation, où, par suite de rétention des lochies, on voit survenir un étal apoplectique, du délire, des convulsions avec frénésie et mort : « A Cyzique, une femme ("2)... » Autre observation de convulsionspuerpérales: « Dans l'îledeThasos, lafemme de Philinus (3)...

Galien admet aussi la rétention des lochies, comme palhogénie. Bien moins complet qu’Hippocrate sur les maladies de la grossesse, il ne cite nulle part la paralysie puerpérale (b).

Cent ans après le médecin de Pergame, Cælius Aurelianus, en décrivant l’épilepsie, fait mention de l’épilepsie des femmes en parturition : passio pubertatis, aut primi partus. Il est le premier à noter la primiparité comme cause d’éclampsie, fait traditionnel dont je crois être le premier aussi à signaler l’origine.

Au ve siècle, Àetius, en parlant des suites de couches, me paraît indiquer la paralysie incomplète qui survient dans les phlegmons des fosses iliaques : si ( inflammatio ) obliqua loca occupaverit , inyuina extendunlur , et crura difficultés' moventur.

Paul d’Ëgine, plus lard, signale encore l’épilepsie puerpérale, et en formule le pronostic.

Puis la tradition reste à peu près immobile jusqu’à la renaissance; elle ne semble se réveiller que pour affirmer et commenter le divin vieillard, tout en commençant à observer pour son propre compte.

Déjà au xvic siècle, Mercatus disait : « Sic in miserrimis, suppressa » puerperii purgalione, convulsiones, paraplexias... maniam, hydropem » accidisse frequentissime comperimus (5). »

« Si paralysis post partum concitetur, disait aussi Zacutus Lusitanus,

(1) Œuvres, trad. Littré. Épidémies, liv. 1, section ni, t. II. Paris, 1840, p. 713.

(2) Épidémies, liv. 111, section ni, t. III, p. 141.

(3) Épidémies, liv. I, sect. ni, t. II, p. 691.

(4) Je pourrais aussi citer Arétée qui, dans sa description de la néphrite calculeuse, indique la paralysie parmi plusieurs symptômes qu’on peut rattacher à l’albuminurie — ...Caput dolet, oculi hebescunt, et caligant, et circumrotantur , et inde plurimis epilepsia, alii tumidi jiunt, obcœcatique et liydropici alii, in melancholiam, aut paralysim decidunt.

(5) Mercati Opéra, édit. 1608, t. II, p. 740.

IMBERT - GOURBEVKE.

» suppressoet non ritefïuenlemenstruo sanguine, equa parte hauriendus *sil sanguis, non explicant gyneciorum auctores... memini me vidisse » fœminasvera pedum resolutione affectas, quibus post partum menstrua » pro plenitudinis ratione non respondebant (1). »

En même temps, Yarandée (2) signale parmi les maladies graves de la grossesse, Thydropisie, la manie et la paralysie. A l’exemple de Rondelet, il parle aussi de la claudication consécutive aux suites de couches, fait hippocratique répété également par Primerose.

Tandis que Sennert et plus tard Ettmuller affirment ce qu’avait dit le père de la médecine sur les paralysies puerpérales, Roderic a Castro, dans son Traité sur les maladies des femmes , consacre tout un chapitre à l’épilepsie utérine, qui, suivant lui, attaque aussi bien les femmes enceintes que les veuves et les vierges. Il confond tout à la fois l’hystérie et les convulsions éclamptiques dont il faitune épilepsie: Interdum in levem apoplexiam aut paralysim dégénérant. Celte confusion de l’épilepsie puerpérale, ou éclampsie, avec l’épilepsie proprement dite, confusion qui remonte aux premiers temps de la médecine, au moins jusqu’à Cæïius Aurelianus, elle a duré pour la plupart des auteurs jusqu’à la fin du siècle dernier (Van Swieten, Yogel, Merriman), et tous ont répété à l’exemple de Nicolas Piso (3), et de Boerhaave (4), que l’épilepsie pouvait se terminer par la paralysie, malgré l’opinion contradictoire de Galien (5).

Il est aujourd’hui parfaitement reconnu que l’épilepsie conduit souvent à la paralysie ; nous établirons plus tard qu’il en est de même pour l’éclampsie. Si les anciens observateurs admettaient aussi cette terminaison pour l’épilepsie puerpérale (6), ils étaient loin de considérer

(1) Praxis admiranda.

(2) Varandœus, Tract, de morbis mulierum. Genève, 1620, p. 316, Z|17.

(3) Resolutio rarissime in alios morbos lerminatur, sed eos sæpius excipit, et finit puta apoplexiam, epilepsiam, lethargum, ab utero factum strangulatum.

(il) Apoplexia, epilepsia... paralysim creare possunt (Aphor.)

(5) Inter soporem et apoplexiam morbus comitialis est médius, convulsionem universo corpori inducens, sed non desinit in paralysim (De locis affectis, 1. IV, c. 2.)

(6) Dolœus dit dans son Encyclopédie que l’épilepsie, et il la confond avec l’épilepsie puerpérale, se termine quelquefois par la cécité et le strabisme : Solvitur aliquando per cœcitatem et strabismum, ut observarunt curiosi. Or, ces observations ne sont autre chose que des éclampsies, comme on peut le voir dans les Acta naturœ curiosorum. V. dec. 1, ann. 3,

l’éclampsie comme aussi grave que le morbus comitialis proprement dit. Cette différence de pronostic qui semble remonter jusqu a Hippocraie (1), a été nettement affirmée pour la première fois par Paul d’Égine (2), puis répétée par Guainerius (3), B. Gordon (4), Fernel (5), Baillou (6) et les disciples de Stahl (7).

Primerose qui a écrit un traité sur les maladies des femmes, y parle de l’épilepsie utérine et de ses terminaisons diverses : potest tamen in apoplexiam aut paralysim degenerare (8).

Sydenham signale l’apoplexie puerpérale avec ses paralysies, la faisant dépendre de la passion hystérique : « Quando capilis arcem » occupans, apoplexiam facit, quæ similiter hemiplegia solvitur... cum » easdem haud infrequens adoriatur confestim a partu, vel partu labo- » riosiori (9). »

De leur côté, Hoffmann (10) et Boerhaave (11) confirmaient de nouveau les mêmes faits dans leur enseignement. Du reste, ces affirmations n’étaient au fond que l’expression d’une observation traditionnelle : il nous est resté à ce sujet un assez grand nombre de faits publiés par les

obs. 161-162. — M. Lécorché a cité récemment un cas d’albuminurie post-puerpérale avec strabisme et diplopie (Thèse. Paris, 1858), et un autre cas d’albuminurie chez un homme présentant aussi ces deux symptômes.

(1) Gravidas periculose habent cephalalgiœ soporatæ, cum torpore gravi conjuuctæ, sed fortasse tamen ipsis convulsio quœdam adjuncta prodest. (L. Dureti, In coacas prœnotiones, Lug. Bat. 1737, p. A29.)

(2) Si non pubertate, vel menstruorum initio, vel puerperio solütus fuerit, vel si post hoc tempus remanserit, sæpe usque ad mortisdiem prorogatur.

(3) Prægnantes propter retentionem materiarum corruptarum epilepsiam incurrui*; qua, partu facto, liberæ rémanent. (Guainerii Opus. Lugd., 1534.)

( h ) Si mulieri prægnanti venerit epilepsia, fœtu evacuato, solvitur.

(5) Sæpe animadversum est comitialem morbum ab utero, vel in prægnante suscitarj.... ipsumque morbum cum partu finiri.

(6) Audivimus mullas mulieres epilepticas concidisse, dum gravidæ essent, quæ liberatæ fœtu nil uuquam sensissent.

(7) Epilepsia quæ parturientes corripit, non solet reverti. (Nenter.)

(8) Primerosius, De morbis mulierum. Roterodami, 1655.

(9) Opéra medica (Diss. epist.).

(10) Eidem morbo (paraplegiæ), obnoxiæ sunt feminæ post laboriosum partum, abortum et retenta locliia. ( Opéra medica, t. III, p. 198, édit, de Tournes.)

(11) Dum Huit ab uteri vasis restrictis in mammas pabulum serosum lacteum, febricula exoritur, qua orta sæpe locbia omnino retinentur... hinc phrenitides... apoplexiæ, parai y sis et multiplex sane mali species. (Aphor. 1329.)

IMBERT - GOURBEVRK.

observateurs anciens, et nous en citerons plusieurs dans le courant de ce mémoire.

Mais nous arrivons à une époque plus féconde : voici Mauriceau qui ouvre la série des nombreux travaux des accoucheurs sur les maladies puerpérales, série brillante que nous verrons se continuerde nos jours par Simpson.

Mauriceau, en dissertant sur les maladies des femmes en couches, au chapitre de la passion hystérique, appelée vulgairement suffocation de matrice (1), fait remarquer qu’il survient aussi « chez quelques femmes dans les accès de cette maladie, des délires et des mouvements convulsifs qui ont coutume d’être précédés de douleurs, pesanteur, et tournoiement de tête, d’éblouissement des yeux, d’un assoupissement et d’une diminution de la mémoire, et d’autres lésions des fonctions animales. Cette maladie cause ordinairement plus de terreur qu’elle n’apporte depéril aux femmes qui ont coutume d’en être attaquées. Néanmoins quelques-unes, après avoir été travaillées dans ces accès de mouvement convulsifs très violents, sont tombées en apoplexie mortelle, et d’autres sont restées ensuite paralytiques de la moitié du corps durant des années entières. »

Je ne crains pas de le dire d’avance, l’histoire des paralysies puerpérales est presque tout entière dans cette page de Mauriceau, comme j’espère le démontrer. Pour lui, l’apoplexie et la paralysie sont quelquefois la suite de ces mouvements convulsifs que nous appelons aujourd’hui éclampsie. — C’est là le nœud principal de la question des paralysies puerpérales , et le célèbre accoucheur l’avait bien entrevu.

A Mauriceau succède Puzos : le lait va remplacer les lochies. Mais si l’explication a changé, les faits ne varient pas; ils sont absolument les mêmes.

Puzos, dans les trois mémoires annexés àson cours d’accouchement(2), décrit sous le nom de dépôts laiteux des hydropisies, des apoplexies, des paralysies, des aliénations mentales, etc., sa nouvelle palhogénie est suivie par la plupart des accoucheurs et pathologistes duxvme siècle.

Levret consacre (3) tout un chapitre à l’apoplexie laiteuse, et la des

(1) Maladies des femmes, t. I, liv. III, c. 21, p. 447, édit. 1740.

(2) Traité des accouchements. Paris, 1759, p. 340 etsuiv.

(3) L'art des accouchements. Paris, 1766.

cription qu’il en donne n’est autre chose que celle de l’éclampsie.

Quand l’humeur laiteuse se porte au cerveau, dit Deleurye, elle y produit l’apoplexie et la frénésie laiteuse... Lapluparl des femmes qui échappent à l’apoplexie et à la frénésie, tombent dans la paralysie (1).

Mursinna écrivait que, lorsqu’une femme grosse avait une partie faible, il s’y faisait plus facilement une métastase laiteuse avec douleur, enflure et enfin paralysie. Il indique le traitement de ces paralysies, et il a vu plusieurs fois l’apoplexie pendant la fièvre de lait (2).

Du reste la plupart des auteurs de la fin du siècle dernier sont unanimes sur le fait des apoplexies puerpérales. Un grand nombre de thèses de l’époque les ont signalées (3), et Burserius, le dernier pathologisledu xvm'siècle, enregistre tous ces faits, admettant l’apoplexie suite d’un accouchement difficile, ainsi que l’apoplexie lochiale et lactée ; confondant l’apoplexie et la paralysie, il s’élève contre leur distinction. — « Nec sane magis audiendi videntur illi qui paralysim ab » apoplexia separandam volunt. »

Bethke, médecin allemand, clôt les travaux du siècle dernier par un long travail sur les apoplexies, véritable compilation germanique, où l’on trouve beaucoup de renseignements sur la question des paralysies puerpérales. Il affirme toutefois que les paralysies des membres, ou la véritable hémiplégie, sont rares chez les accouchées (h).

Déjà Portai en 1803 (Deuxième mémoire sur l’apoplexie), ce qu’il répète dans son traité sur la matière (5), disait qu’il arrive assez souvent que des femmes pléthoriques périssent d’apoplexie pendant le travail d’accouchement, et que l’apoplexie avait été observée assez souvent après la suppression des lochies. — «J’ai vu plusieurs fois, ajoutait-il, des suites funestes de l’omission de la saignée chez les femmes grosses, des surdités, des cécités, des convulsions, l’épilepsie, l’apoplexie... »

En même temps, J.-P. Frank soutenait que les bossus, les ivrognes, les hystériques et les femmes enceintes ou accouchées composent cha-

(1) Traité des accouchements. Paris, 1777.

(2) Von den Krankheiten der Schwangern. Berlin, 1784.

(3) Voir entre autres thèses : Aurivillius, De paralysi (Baldinger, Sylloge select, opusc. t. I). Fauvarcq, De lochiorum metastasi, ( id .) ; et Ruclolph Wilhelm, De apoplexia. (Dissert, medicæ ex Stollii prælectionibus, ed. Eyerel, t. I.)

(4) Bethke, Uber Schlagflüsse und Lahmungen. Leipzig, 1797.

(5) Portai, Traité de l’apoplexie. Paris, 1812.

IlIBERT- G OSJRBEYRE.

que année l'immense majorité des apoplectiques et des paralytiques (1).

A la mêmeépoque, Richter, dans un ouvrage de pathologie très répandu (2), signale aussi les paralysies consensuelles dues à la grossesse.

Interrogeons d’un autre côté les accoucheurs contemporains. Déjà à la fin du siècle dernier, Baudelocque s’était contenté d’appeler l’attention sur la surdité et la cécité subites, comme prodromes des convulsions puerpérales, tandis que Gardien (3) note plus lard ces mêmes symptômes comme accidents consécutifs et passagers de l’éclampsie.

Capuron, plus complet (à), avance que les convulsions, la paralysie et le tétanos peuvent survenir pendant la grossesse, et cite des observations à l’appui de ces trois formes morbides.

Mais de tous les accoucheurs modernes, il faut surtout consulter Burns (5). C’est celui qui contient le plus de faits : il indique d-’abord le mal de tête et les convulsions qui peuvent survenir pendant la grossesse. Le mal de tête, tel qu’il le décrit, n’est autre chose que la céphalalgie prodromique de l’éclampsie; il note même la céphalalgie accompagnée d’œdème. — «Dans quelques circonstances, ajoute-t-il, la paralysie succède à une attaque d’apoplexie, ou accompagne le mal de tête et le vertige, elle ne disparaît pas ordinairement avant l’accouchement. » — En parlant des convulsions de l’accouchement, il décrit l’éclampsie dans sa forme commune, quelquefois tétanique, parle des symptômes cataleptiques, et ajoute que l’apoplexie peut aussi survenir au commencement du travail.

En 1822, thèse de Baudelocque neveu sur l’éclampsie : Désormeaux l’a résumée (6), ainsi que le mémoire de Miquel (7). Toutefois ce dernier, en signalantles paralysies, ne cite aucun fait nouveau, se contentant de rappeler ceux de Mauriceau et de Delamotte. Depuis, les accoucheurs français se sont presque tous bornés à répéter Baudelocque et Miquel, en insistant sur les prodromes de l’éclampsie, dont Chaussier (1824) a laissé une bonne description.

(1) Traité de médecine pratique, traduit par Goudareau. Paris, 1842, t. II, p. 410.

(2) Die speciellc Thérapie, 1824, t. VIII, p. 835.

(3) Traité des accouchements. Paris, 1807.

(4) Traité des maladies des femmes. Paris, 1809.

(5) Traité des accouchements, trad. Galliot.

(6) Dictionnaire de médecine en 21 vol., art. éclampsie

(7) Des convulsions chez les femmes enceintes, en travail et en couches. Paris, 1824.

M. Ménière, en 1828, publie un mémoire (1) tendant à démontrer d’après quelques faits l’influence de la grossesse sur les hémorrhagies cérébrales. Je l’analyserai plus tard. Si l’auteur eût mieux connu la tradition sur ce point, il n’eût pas présenté ces faits comme rares, et surtout, pour ainsi dire, comme nouveaux.

Après la thèse de M. Velpeau (2), où il n’a que très incomplètement répété ses devanciers sur la question des paralysies, nous ne trouvons plus comme travail important, en dehors de l’histoire du mal de Bright, que le mémoire de M. Lasserre (3). Il a entrevu les paralijsies puerpérales, lorsqu’il a dit: « Si l’œdème des centres nerveux continue à faire des progrès, la céphalalgie se dissipe toujours assez promptement, la somnolence devient plus profonde..., intelligence paresseuse, parole confuse, et contractilité musculaire tellement affaiblie que les malades sont continuellement en décubitus dorsal, et peuvent à peine .remuer les membres. »

Le travail de M. Lasserre nous conduit aux travaux nombreux qu’a soulevés l’histoire du mal de Bright, et en particulier au mémoire de Lever (18/|3), qui a appelé l’attention des observateurs sur les faits d’albuminurie puerpérale. C’est à partir de cette époque que la question des paralysies puerpérales a commencé réellement à se faire jour, et c’est surtout dans les travaux sur la maladie de Bright qu’il faut l’étudier. Nous arrivons ainsi à la théorie de l’urémie, troisième théorie à la quelle on peutrattacher aujourd’hui en partie lesparalysies puerpérales. J’en renvoie l’histoire au chapitre de la paralysie urémique ou albuminurique, où elle trouvera naturellement sa place.

Je clos ici la partie historique de ce mémoire, où, pour être complet, je n’ai pas craint d’être long. J’ai voulu signaler beaucoup de faits peu connus, et démontrer l’enseignement traditionnel sur cette question. Il résulte de tout ce que les anciens observateurs, à partir d’Hippocrate, ont écrit sur les maladies diverses de la grossesse et de ses suites, que

(1) Observations et réflexions sur l’hémorrhagie cérébrale , considérée pendant la grossesse. [Arch. générales de méd., avril 1828.)

(2) Velpeau, Des convulsions chez les femmes pendant la grossesse, pendant le travail et après l’accouchement. Paris, 1 834.

(3) Lasserre, Mémoire sur les congestions séreuses métastatiques chez les nouvelles accouchées. ( Gazette médicale, 1843.)

IMBERT - GOTRBEYRE.

lesparalysiespuerpéralesavaientété parfaitement signalées et aperçues. Chose remarquable cependant, cette question apparaît aujourd’hui comme une nouveauté, si bien que les pathologistes les plus récents (1) et tous les accoucheurs français ont gardé jusqu’à présent sur elle un silence presque complet. Toutefois, si l’on a négligé de l’enregistrer dans les traités nosographiques, l’observation contemporaine est déjà riche à son sujet d’un assez grand nombre de faits. Il s’agit maintenant de les réunir et de les analyser : nos observateurs modernes, avec leur esprit de recherches plus détaillées et plus précises, vont non-seulement confirmer la tradition sur une foule de points, mais encore fournir de nombreux aperçus nouveaux, et contribuer par des rapprochements importants, à édifier l’histoire des paralysies puerpérales, autant que faire se peut dans l’état actuel de la science. Dans celte histoire, je signalerai plus d’une difficulté, que l’observation ultérieure pourra peut-être résoudre : indiquer les points obscurs, n’est-ce pas souvent y appeler la lumière?

Après avoir fait l’historique des paralysies puerpérales, il faut préciser la question que nous avons à traiter. Elle se limite naturellement aux paralysies en rapport connexe avec l’état puerpéral, état qui comprend la gestation, la parturition, les suites de couches, et qui devrait même comprendre la lactation, laquelle n’est, pour ainsi dire, qu’un étal puerpéral prolongé. Par conséquent, il ne peut pas être question ici des paralysies suites de violences extérieures et d’empoisonnement par diverses substances.

Je divise l’histoire des paralysies puerpérales en plusieurs chapitres, non point que j’admette autant d’espèces de paralysies que je formerai de divisions : ces divisions ne sont qu’artificielles, devant servir seulement aux besoins de la discussion ; puis dans un chapitre de considérations générales, je résumerai toute celte question, pour clore par le traitement.

(1) Compendium de médecine, Grisolle, Hardy et Béhier, etc.

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