IL — SURDITÉ
La paralysie plus ou moins complète du sensde l’ouïe, a été observée plus rarement dans le mal de Bright puerpéral que l’amaurose. Gomme celle dernière affection, la surdité urémique se rattache surtout à l’histoire de l’éclampsie. Nous avons déjà vu que Baudelocque et Gardien avaient noté ce symptôme comme prodrome, ou suite passagère des convulsions puerpérales ; ce qui a été répété par tous ceux qui ont traité de l’éclampsie.
Braun, en décrivant les symptômes urémiques de cette maladie, cite les bourdonnements d'oreille, ou la surdité partielle survenant tout à coup. Du reste, le tinnitus aurium a été fréquemment signalé dans les mêmes circonstances. Dans une observation récente (obs. XI), M. Sabatier a noté des tintements d’oreille très vifs dans un cas d’albuminurie puerpérale avec hémiplégie ; c’est une preuve que ce symptôme appartient aussi bien au mal de Bright puerpéral sans convulsions, qu’à l’éclampsie, ou mal de Bright convulsif (2).
paru les plus intéressantes : Robert Johns, loc. cit., plusieurs obs. — Prestat, loc. cit., id. — Bethschler, Schmidt's Jahrb., t. VII.— Biovez, Journal de méd. prat., 183/t, p. 39. — Stolz, Gazette méd., 1839, p. 186. — Cunier, id. 18Zi8, p. 599. — Rul. Ogez, id., 1852. — Maigrol, Journal des connaissances méd. -chirurg., 1853. — Leudet, Gazette hebdomadaire, 1854, observ. 3.
(1) Le docteur Ingleby, au rapport de Simpson, a cité l’observation très curieuse d’une femme qui eut des convulsions dans son premier accouchement, et qui au second fut prise d’amaurose pendant tout le temps du travail, et recouvra rapidement la vue. (Simpson, Contrib.)
(2) Les organes des sens, dit Burns, surtout l’oreille, sont souvent excessivement sensibles dans l’éclampsie.
En consultant la tradition, on trouve çà et là quelques rares indications ou faits, pour servir à l’histoire de la surdité urémique de la grossesse.
Parmi les nombreux symptômes des suites de couches, Hippocrate avait déjà dit, à propos de la suppression des lochies : « Dans celle affection, l’ouïe devient dure (1). » — Il va même plus loin : après avoir parlé des accidents cérébraux dus à la rétention des lochies, il formule le pronostic le plus fâcheux, en se basant sur la surdité et l’amaurose : « Les chances de guérison ne sont pas nombreuses et, si elle réchappe, il restera en général cécité ou surdité (2). » L'amaurose permanente, sous l’influence de l’urémie puerpérale, a été quelquefois signalée. Hippocrate affirme le même fait pour la surdité (o).
Les anciens auteurs qui confondaient l’éclampsie avec l’épilepsie, ont noté assez souvent la surdité comme suite du morbus comitialis.
Itard (h) indique parmi les causes de la surdité l’accouchement laborieux. Tiedemann (5) prétendait aussi que la surdité périodique pouvait être causée par la grossesse ; il est le seul auteur avec Portai cité plus bas à avancer pour la surdité le fait de périodicité plusieurs fois indiquée dans l’amaurose. Kramer (6) affirme bien à tort que ces assertions qui ne sont fondées que sur quelques coïncidences éventuelles, n’ont aucune réalité.
La surdité prodromiquede l’éclampsie a été, on le sait déjà, souvent signalée : en voici un bel exemple :
Obs. I. — N... avait eu dix-sept enfants sans avoir jamais éprouvé d’accidents graves; enceinte de son dix-huitième, elle fut subitement frappée de surdité vers la fin de sa grossesse. Elle vint me consulter. Un tempérament cacochyme, des bouffissures au visage, aux jambes et aux
(1) Hippocrate, Œuvres complètes, trad. E. Littré. Des maladies des femmes, Paris, 1853, liv.I, t. VIII. p. 101.
(2) Ibidem, p. 101.
(3) Il est assez remarquable que le divin vieillard ait affirmé la surdité permanente consécutive aux maladies puerpérales, dans les mêmes conditions où l’on a aussi observé l’amaurose persistante. Je ne connais jusqu’à présent parmi les nombreux travaux sur la maladie de Bright, qu’une seule observation de surdité puerpérale permanente : elle est de M. Cazeaux. (Traité d’accouch. , 1858, p. 312.)
(ù) Dictionnaire des sciences méd,, art. Surdité.
(5) Zeitschrift f. die Physiologie, vol. 1, p. 272.
(6) Traité des maladies de l’oreille, trad. Ménière. Paris, 18ù8.
(HBEItT- GOURBETRE
cuisses s’opposèrent à la saignée. Boissons apéritives, remèdes laxatifs. Peu de jours après, convulsions violentes. Accouchement d’un enfant vivant, guérison de la mère (1).
Portai qui disait avoir vu plusieurs fois des suites funestes de l’omission de la saignée dans la grossesse, des surdités, des cécités, etc., cite à ce sujet l’observation suivante :
Obs. II. — Une grande dame devient sourde d’une oreille pendant une grossesse : les gens de l’art attribuent cet accident à l’omission de la saignée. Cependant une nouvelle grossesse a lieu. Madame de... n’est pas saignée : elle devient très sourde et des deux oreilles. A la troisième grossesse elle perd la vue d’un œil. Devenue grosse pour la quatrième fois, elle est saignée, et il ne survient aucun accident. On a eu soin de la faire saigner dans une autre grossesse encore, et elle est heureusement accouchée sans aucune suite fâcheuse (2).
Voici encore une autre observation où l’on voit la surdité ^et l’amaurose précéder ensemble une attaque d’éclampsie.
Obs. III. — N..., primipare, arrivée à terme. Dans les quinze derniers jours, éblouissements, douleurs névralgiques antibrachiales, œdème. Le 11 février, céphalalgie sus-orbitaire ; perle complète de la vue dès le matin, convulsions dans la soirée. A partir du milieu de la nuit, une surdité, produite peu de temps après l’amaurose, diminue. A deux heures du matin le sens de l’ouïe est remarquablement exalté. La vue revient; intelligence normale, délivrance, guérison (3).
Gomme on le voit, la surdité urémique a les plus grands rapports avec l’amaurose albuminurique ; c’est au fond la même histoire. Comme elle, elle peut être prodromique, intercurrente, permanente, périodique, uni ou bilatérale, se convertir en exaltation de sensibilité spéciale, ou tinnitus aurium, se combiner avec d’autres symptômes albuminuriques, ou exister seule, quoiqu’elle accompagne de préférence le symptôme amaurose (k).
La surdité urémique de la grossesse a son pendant dans la surdité du mal de Brigbt ordinaire. Elle y a été observée plus souvent.
Bright et Barlow (5) disent avoir observé des bourdonnements et de
(1) Gras, Thèse de Paris , 1804, n° 365.
(2) Portai, loc. cit. , p. 212.
(3) Liégey, Annales de la Flandre occidentale, 1855-56, 15e liv.
(â) J’ai donné sur la surdité urémique de la grossesse, tous les documents que j’ai pu me procurer ; les faits sont rares, et cola est si vrai, que Wieger, dans un relevé de cent quarante cas d’éclampsie, où il note dix fois l’amaurose, ne cite pas un seul cas de surdité.
(5) Gmj’s hospital Reports, 1836, p. 295.
la surdité, six fois sur 37 cas. — J’ai vu de la surdité, dit Frerichs, dix fois sur lx 1 ; — ce qui donne avec les chiffres de Brighl une moyenne de 10 sur 78.
Comme curiosités, je citerai les deux observations suivantes. La première est du médecin anglais Routh : on voit dans un cas d’anasarque post-scarlatineuse survenir de l’hémiopie gauche et de la surdité à l’oreille gauche, précédant d’un mois des convulsions épileptiformes; guérison (1).
L’autre observation est toute récente, publiée par M. Delaire (d’Amiens). C’est une amaurose albuminurique existant depuis cinq ans chez un jeune homme de vingt-six ans ; actuellement, le malade, outre sa cécité complète, accuse de la surdité dans l’oreille gauche (2).
L’observation ancienne a certainement entrevu ces faits. Fr. Hoffmann disait : Surditas prius fit in afjectibus soporosis , apoplexia , liemiplegia, paralysi et iis omnibus qui excolluvieserosa cerebrum inundante originem trahunt (3). Gruner a dit encore (b) : Auditus difficilis.. . tumore pedum , vel hydrope abdominis tollitur.
Voici du reste une vieille observation qui trouve ici naturellement sa place :
Obs. IV. — Femme de trente ans, malade d’une hydropisie, suite de fièvre intermittente. Le troisième mois de sa maladie, cette femme se plaignit d’une sensation de pesanteur à l’occiput vers le côté droit, avec obscurcissement de la vue et grande propension au sommeil. L’ouïe devint obtuse, la parole confuse et la mémoire perdue. Plus tard paralysie générale, et finalement convulsions, apoplexie et mort subite (5).
Ainsi la surdité urémique, étudiée dans la forme commune du mal de Brighl et dans sa forme puerpérale, vient attester une fois de plus sur le terrain de la symptomatologie, une même origine, un même processus, une même unité morbide.
(1) Publié dans le mémoire de M. Laborie ( Arch . gén. de méd., 1852).
(2) Gazette des hôpitaux, 7 janvier 1860. —Voir encore Picard, Thèse de Strasbourg, 1856, n° 375, obs. 15.
(3) Hoffmann, Opéra, éd. de Touilles, t. III, p. 241.
(Zi) Semeiotice, Halæ, 1775.
(5) Treutler, Observations anatomo-pathologiques. Leipzig, 1773.